Est-ce la fin des militances culturelles ?

Par Roland Tell —

Quels éléments se mélangent dans ce qu’on qualifie aujourd’hui de “culturel”? Surtout, depuis que des puissances cachées dans le corps social s’approprient, de plus en plus, la culture opératoire, selon les règles établies par leurs groupes, propriétaires du véritable pouvoir économique. Quel changement structurel de la société martiniquaise, les dits groupes, sortant de leur passivité légendaire, parviendront-ils à mettre en oeuvre ? S’agit-il, en fin de compte, de créativité marginale, hors toute organisation de forces politiques ?

Le monde scientifique et technique des monopoles de production déporte de plus en plus la masse du travail humain vers le savoir culturel, telle une économie de ressources humaines, en vue d’investissements productifs, transformant le peuple martiniquais en public de masse de leurs représentations culturelles collectives. Ce faisant, il invite celui-ci à explorer des formes nouvelles d’épanouissement, voire d’autres styles de vie. Est-ce là vraiment la fin des militances culturelles ? Désormais, production économique et spectacle culturel se conjuguent, où l’on voit agir de grands patrons, convertis en agents culturels, ou pour dire mieux, en ingénieurs culturels !

Les institutions publiques martiniquaises, ayant échoué à mettre en place un Conservatoire des Arts, la science de l’action culturelle s’élabore désormais dans les laboratoires de la grande industrie. Progressivement, la vie professionnelle rejoint la vie privée. Est-ce par adaptation aux exigences du travail productif, donc de plus en plus lié au développement personnel des ouvriers et des techniciens ? Voilà que l’usine cherche à se resituer, par rapport aux institutions de la vie sociale, donc à organiser des expositions, des fêtes, et des loisirs, là où se concentrent moyens financiers et compétences techniques, là où accourent aussi tous politiciens, et surtout ceux-là même, qui, depuis toujours, n’ont jamais cessé de les vilipender ! Il convient de souligner ici, que les possibilités d’action, en direction du pouvoir central à Paris, se sont de tous temps agglomérées dans certain faubourg usinier, où l’homogène triomphe avec le développement des trusts.

Maintenant, l’hétérogène surgit de plus en plus par la politique, et par la culture de consommation. Dans l’espace fermé de la Martinique, ne s’agit-il pas d’explorer d’autres manières de vivre, d’autres styles d’existence commune, de démystifier les idéologies, de construire de nouveaux mythes, à partir de repères symboliques, où des intérêts privés colonisent allègrement des collectivités publiques, sans aucune régulation ? Une telle situation montre bien que l’initiative et la créativité s’installent désormais, hors de la diversité publique, comme compensation au travail usinier, favorisant en fait le malthusianisme de la production et de la création culturelles. Cette situation combine ici la diminution des créateurs d’art à la multiplication des consommateurs d’art !

L’élite patronale s’est dotée d’un vaste pouvoir d’intervention. Hors toute action possible d’un Conservatoire, dont la deuxième pierre est attendue depuis plus de trente ans, tel le manque d’un manque ! C’est pourquoi rien n’est plus précieux pour l’élite en question que ce manque manquant, cette sorte d’imperfection, par laquelle elle s’est engouffrée, pour mieux peser sur la société tout entière, et sur le monde politique. Un processus comme celui-ci est naturellement plein de sérieux profits. Certes, l’entreprise reste héroïque, elle coûte cher, et, au surplus, elle s’accomplit souvent dans une diversité d’actions de qualité, selon une direction, visant droit à la culture, à la pure créativité de l’art. De temps à autres, des expositions sont proposées à nos foules solitaires, comme autant de miroirs magiques, où la Martinique est invitée à se voir elle-même en créatrice, c’est-à-dire tel que devrait ou pourrait le faire son propre Conservatoire ! Cette culture opérationnelle, survenue du fait des progrès techniques de la production industrielle, présente à la fois une fonction civilisatrice et conquérante, mais elle reste fort rentable pour les besoins de la dite production. D’où un changement notable du rapport aux pouvoirs, tant martiniquais que français, pour ce qui demeure avant tout un bien culturel, qui se vend et assure la vente d’autres biens. Les groupes, producteurs de ces spectacles, constituent une forme de protectorat, pour ne pas dire de monopole, en vue de leur propre expansion. Ce cancer de notre pouvoir politique, qu’est l’inexistence d’un Conservatoire des Arts, tire sa force actuelle des richesses de l’usine. D’où la politique déculturée de la Collectivité Territoriale, qui n’a pas d’autre alternative, que de procurer de temps à autre des loisirs marginaux aléatoires. C’est pourquoi ici la crise de la culture est un indice probant de la crise du système politique.

ROLAND TELL