“Epilogue d’une trottoire” de Alain-Kamal Martial

   — Par Alvina Ruprecht —

une_trottoireMise en scène de Thierry Bédard

Une production de la compagnie Notoire, la scène nationale d’Annecy.

Présentée au Théâtre du Grand Marché de Saint-Denis de la Réunion, 5-8 mars 2008

Équipe technique :
Création sonore : Jean Pascal Lamand

Lumières; Jean Louis Aichhorn

Distribution :

Marie Charlotte Biais – la femme

Joao Fernando Cabral – le fantôme

Le Théâtre du Grand Marché qui a la mission du Centre dramatique de l’Océan indien, se trouve tout au fond du pavillon du « grand marché », comme un bijou qu’on cache pour éviter que les indésirables ne le subtilisent. Pourtant, ce bijou de création scénique ouvre grand ses portes à tous les publics de Saint-Denis de la Réunion, en leur offrant une programmation des plus stimulantes et un lieu de rencontre agréable où artistes et grand public prennent un verre, se côtoient, et échangent des idées. Ce théâtre reçoit souvent les productions d’outre-mer pour alimenter le dialogue artistique au grand plaisir des habitants de la région. C’est dans le contexte de cette programmation ouverte qu’un texte intitulé Épilogue d’une trottoire, œuvre jouée dans le « cycle de l’Étranger(s) » au theatre Notoire (le CDR d’Annecy), a été donné au Théâtre du Grand Marché cette saison.

Thierry Bédard et son équipe, ont tenu à présenter ce monologue bouleversant, l’œuvre remarquable d’un jeune auteur mahorais (Mayotte) dont le nom, Alain-Kamal Martial, ne s’oubliera pas de sitôt. Son texte est d’une dureté inouie : le cri d’une prostituée qui veut à tout prix, survivre, malgré l’horreur de son existence. Mis en espace par Thierry Bédard et joué par la bouleversante Marie Charlotte Biais, la pièce nous surprend par l’intensité de ses émotions, par la violence de ses images, par la franchise de ses propos et par sa manière de cerner la conscience d’un être réduit à l’abjection la plus totale, sans que cette personne perde son humanité.

Dans les premiers moments du spectacle, une silhouette immobile emerge lentement de l’obscurité, et une voix répète une lente litanie presque biblique: «  Je ne veux pas finir comme ça; je ne veux pas mourir étouffée… je ne veux pas …  ». Ainsi commence notre plongée dans un univers infernal où la femme-prostituée semble se distancier d’elle-même alors qu’elle contemple un corps agonisant sur le trottoir. On comprend très vite cependant, qu’il s’agit de son propre corps mutilé par un client enragé. Il lui a percé un trou dans le crâne, un autre dans la nuque et l’a pénétrée par ce nouvel orifice, pour perpétrer le viol d’une plaie ouverte et saignante. Martial, par la comédienne et son personnage interposés, atteint le paroxysme de la douleur et la souffrance de ces femmes malgaches (car l’auteur et le metteur en scène ont fait de longues recherches dans le milieu des prostituées à Madagascar,notamment à Tananarive dans le quartier de Tsaralalàna) qui arrivent, malgré tout, à conserver leur dignité dans cette ambiance de sauvagerie à peine soutenable.

La femme incarnée par la comédienne, nous parle comme si elle était dans une demi transe. Elle se remémore des moments de sa vie, les plus émouvantes, les plus laids, et les plus terrifiants; les souvenirs reviennent la secouer comme des vagues d’un crise épileptique, la mémoire corporelle la transporte loin d’elle et lui fait revivre les scènes d’humiliation, de joie, comme de la dégradation la plus totale : l’odeur du pain frais, les enfants qui chantent, et les hurlements des femmes battues.

Cet événement scénique, adapté du texte de Martial par Thierry Bédard, s’organise autour d’une suite de sept fragments; entre chacun des fragments le metteur en scène introduit six intermèdes « dancés », six « pas de deux » où la comédienne et une figure masculine fantasmatique, le mâle destructeur, réalisent, avec une précision impeccable, un corps à corps gracieux et brutal, caressant et meurtrier. Ensemble, ils dansent la brutalisation de la femme par l’homme , chorégraphie troublante pendant laquelle le femme, vidée de son énergie vitale, n’offre aucune résistance et se laisse secouer comme une poupée de son. La figure mâle s’acharne. Il la tord, la palpe, la saisit par la nuque, par un sein, par le dos; il lui tire la peau et lui tord les membres; il se cramponne à cette femme objet comme un chien qui cherche une bûche pour uriner. Toute la misogynie de l’homme s’exprime dans ces rencontres corporelles qui montrent l’escalade de la violence et annoncent le geste meurtrier d’un être qui reste parfaitement muet, mais qui apparaît et disparaît comme le fantôme insaisissable d’un cauchemar.

Et la femme finit dépossédée d’elle-même. Elle ne sent plus son corps, elle est déjà morte et nous le comprenons par la

ritualisation scénique de cette bestialité marquée par la voix mâle qu’elle entend sans répit : déshabillez –vous, tournez-vous, baissez-vous. Saignante, déchirée, abusée, contaminée, couverte de matiere fécale, d’urine, elle s’éteint dans l’abjection la plus complète.

La mise en scène de Bédard, est un travail d’une très grande précision. Tout est chorégraphié : la voix, les corps (soulignons la prestation brillante du danseur-chorégraphe brésilien Joao Fernando Cabral) et surtout la bande sonore. Les voix enregistrées des prostituées malgaches, les extraits musicaux, les bruits authentiques de la foule malgache. La bande sonore avec ses multiples registres de voix, ses montages qui transforment les foules joyeuses en foules hurlantes ou qui juxtaposent les chants joyeux des enfants aux moments les plus sombres de la narration sur fond de vrombissements sinistres d’instruments synthétiques. Tout contribue à construire un paysage sonore qui traduit le chaos de ce monde apocalyptique, conçu comme une partition de théâtre total, comme un opéra où les corps et les voix partagent l’espace avec les sonorités, les éclairages et tout le travail visuel. Et cela sur fond d’un large rideau, constitué en réalité d’un montage de centaines de copies d’une photo de la prostituée malgache dans son cercueil qui a inspiré le texte de Martial.

Quant à la comédienne, son jeu est très fort. Marie Charlotte Biais hurle pour atteindre l’oreille des dieux et nous voyons une fusion parfaite entre la parole et ce corps dont le minceur est troublante puisqu’il fait chair le verbe qui exprime la souffrance proférée. Et la voilà,’trottoire’ transformée en figure mythique. Récupérée par la mort, elle sera celle qui aura marqué à jamais la représentation de ces femmes cachées dans l’ombre puante des lieux ignorés de l’Occident. Bédard et Martial ont voulu en restaurer la dignité. Sans le moindre doute, l’équipe d’artistes a bien réussi son coup.

Alvina Ruprecht, Saint-Denis de la Réunion, mars, 2008