“Dictionnaire universel de l’éducation à l’amour” de Obrillant Damus

— Préface d’Aurélia Gaillard, professeure de littérature française du XVIIIe siècle à l’université Bordeaux Montaigne —

Lecteur, si vous cherchez des définitions, des limites aux mots et aux notions, un savoir sur l’amour, un enseignement sur l’amour, passez votre chemin, ceci n’est pas un livre pour vous. Ceci, même s’il est aussi un livre de savoir, avec des études réflexives, des bibliographies critiques, est d’abord un livre pour promeneur et curieux, non pas pour amateur plutôt que connaisseur, même si d’amateur il est forcément question dans un dictionnaire sur l’amour, mais pour la connaissance qui surgit de l’innutrition et de la méditation, pour un enseignement de l’amour et non sur l’amour, pas tant un savoir, donc, qu’une éducation. Le titre d’ailleurs affiche la couleur : Dictionnaire universel de l’éducation à l’amour, l’amour s’éduque donc – nous éduque tandis que nous nous éduquons à l’amour.

Un célèbre tableau de la Galleria Borghese à Rome, intitulé L’Éducation de l’Amour (1565) par Titien, présente Vénus en train de nouer un bandeau sur les yeux du dieu Amour. Pour Titien comme pour une large part de l’iconographie du thème à la Renaissance, il s’agit d’abord d’affirmer la dimension sacrée et pas seulement profane de l’amour, sa nécessaire élévation du plan charnel au plan spirituel. Mais le thème classique prend diverses colorations selon les domaines, très nombreux, où il s’applique : amour divin, conjugal, libertin, familial, amitié amoureuse, le « parce que c’était moi, parce que c’était lui » de Montaigne, mais aussi dans une dimension plus ethno- et sociologique, qu’explorent Obrillant Damus et ses collaborateurs, Joseph P. Saint-Fleur, Francis Danvers et Denis Jeffrey, toutes les formes d’attachement suscitées par les relations sociales et communautaires, désormais aussi les réseaux sociaux, ces « liens faibles » dont dès 1973 Mark Granovetter (La Force des liens faibles) et, tout récemment, Alexandre Gefen et Sandra Laugier1, ont montré le pouvoir. Ainsi, le motif mythologique représenté par Titien, « l’éducation de l’Amour » est bien sûr le modèle de la nécessaire éducation à l’amour qui constitue le centre de gravité de ce Dictionnaire universel de l’éducation à l’amour. Cette éducation est d’abord conçue comme une pédagogie, alimentée par les théories du care : à l’entrée « Éthique du care » ou « Principe de l’Éducation à l’amour », Obrillant Damus souligne la nécessaire articulation entre la disposition physiologique, l’aptitude animale au soin mutuel, et l’activité, la pratique concrète du care : en ce sens le care est le principe, la structure, le fondement – bref le nom même, plus contemporain, de l’amour dans l’acception large que lui donnent les auteurs du Dictionnaire et tout particulièrement son directeur scientifique, Obrillant Damus.

En ce sens, Obrillant Damus et ses collaborateurs pourraient faire leur la motivation de l’ouvrage justement célèbre de Roland Barthes, Fragments d’un discours amoureux (1977), auquel ce Dictionnaire fait immédiatement penser : le constat d’un discours parlé par « des milliers de sujets » mais « soutenu par personne », solitude et absence, à partir desquelles Barthes répliquait précisément par une présence et une « affirmation » publique. Là aussi, il s’agit de combler un vide ; tout le monde (ou presque ?) au cours de sa vie aime, est aimé, en retour ou non, et pourtant l’amour reste un objet de discours et de réflexion peu exploré, voire moqué. Il faut donc encore remplir ce vide, en réunissant les propos épars, littéraires et théoriques, et en suscitant une nouvelle réflexion. Il s’agit donc bien là aussi d’affirmer l’universalité non du sentiment mais du discours amoureux : et le Dictionnaire est d’abord une anthologie de citations sur l’amour, formes brèves, aphorismes ou fragments, un kaléidoscope de discours sur l’amour. L’entrée « Amour » fait d’ailleurs explicitement référence à l’ouvrage de Barthes. Pourquoi alors recommencer ou au mieux poursuivre l’entreprise ? C’est qu’au-delà de cette impression immédiate de continuité ou de contiguïté, liée au dispositif fragmentaire et aux citations, allusions, réécritures qui émaillent le texte barthien, tout oppose au fond les deux ouvrages. Ici, ce n’est pas un amoureux, un « je » qui s’exprime mais tous les « je » : les écrivains bien sûr, les anonymes des grands textes fondateurs des religions (Coran, Bible), les critiques, les philosophes mais également toutes ces voix tues, oblitérées, voix surgies d’on-ne-sait-où, auxquelles la multiplicité des proverbes fait écho. Autre écart : l’élargissement du corpus, en nombre et en variété. Chez Barthes, tout – ou presque – se tient en Occident et se construit à partir de quelques auteurs ou livres phares, le Banquet de Platon, Stendhal, Racine, La Rochefoucauld, Werther de Goethe, Freud et Lacan. Ici, c’est bien un horizon universel, ce qui ne signifie pas bien entendu exhaustif (comment serait-ce possible ?), que propose le Dictionnaire, citations et proverbes italiens, espagnols, portugais, anglais, français ou d’aires francophones bien sûr, suédois, hollandais, latins et grecs aussi, mais encore turcs, malgaches, indiens, russes, guinéens etc.

L’impression première n’est donc qu’un faux-semblant, ce Dictionnaire a bien pour écho, pour résonnance, le texte barthien, mais la démarche et l’effet produit sont tout autres. La multiplicité des aires géographiques, historiques (auteurs antiques, classiques, contemporains) mais aussi formelles, tous les genres, toutes les catégories discursives sont présentes, prose, poésie, sentences, proverbes, mini-traités et surtout la juxtaposition non commentée, non hiérarchisée, de ces aires et formes, disent l’éclatement, la dispersion, l’infinie complexité et irréductibilité des sentiments et discours de et sur l’amour. Ici, pas de trajet même méandreux, pas de mise à nu d’une structure, d’un mécanisme sous-jacent, au contraire, un abécédaire sans renvois, des choix d’entrée attendus, à commencer par la déclinaison des dérivés du mot « amour » (amant, amoureux mais aussi amourer), mais aussi parfois arbitraires, surprenants, de petites pépites déconcertantes, des noms (« Arbre », « Boussole », « Soleil ») ou même des mots grammaticaux (« Aussi », « Si », « Quiconque »), comme autant de surprises de l’amour qui intriguent et saisissent le lecteur. Des entrées enfin qu’on ne chercherait pas a priori, « Énergétique de l’amour », « Fibre amoureuse », « Impératif d’aimer », et qu’il faut glaner ici et là, au fil d’une lecture qui papillonne. Car c’est bien à une promenade, on l’a dit d’entrée, plus qu’à une lecture qu’est convié le lecteur, un glanage. Entrée « Graine » : « L’amour est une graine qui pousse dans n’importe quel sol ». Ce sont ces graines d’amour que le lecteur est invité à recueillir. Pas d’essentialité de l’amour, l’amour n’est pas un mais multiple, l’amour est immanence et non transcendance, à cet effet, Obrillant Damus a créé/repris à son compte le néologisme de « panamorisme » forgé sur panthéisme. Comme pour celui-ci, l’amour est tout, en tout, partout. En ce sens, il n’y a pas d’inconstance du sentiment amour, juste d’objets d’amour, l’infidélité n’est pas inconstance – c’est l’une des grandes leçons de Marivaux que l’on peut mettre en regard d’un proverbe hollandais cité dans ce Dictionnaire (« Amour »).

« L’amour est éternel, ce sont les partenaires qui changent ».

« Lorsque je l’ai aimé, c’était un amour qui m’était venu ; à cette heure que je ne l’aime plus, c’est un amour qui s’en est allé2 ».

Enfin (surtout ?), il ne s’agit pas ici, on l’a dit, comme dans le texte barthien, du seul amour-passion, de la passion amoureuse, mais de toutes les formes d’attachement, de l’amour conçu au sens large du terme, non pas comme des liens plus faibles mais diversifiés. Et c’est cela qui constitue le vrai cœur de cette entreprise de Dictionnaire universel de l’éducation à l’amour, non pas le sentiment amoureux en soi, pour soi, mais l’ouverture à autrui, l’amour comme relation.

Car la dispersion alphabétique, la multiplicité des points de vue, n’interdit pas que se développe une conviction, un engagement : le sentiment amoureux ou d’amitié amoureuse ou d’attachement, même si on en peut décliner des degrés, en établir des typologies (entrées « Pyramide de l’amour », « Types d’amour »), est une donnée constante et nécessaire de toute relation humaine. Donnée qu’il faut entretenir, éduquer, policer et polir (comme l’Arlequin de Marivaux encore est poli par l’amour) contre toutes les violences et formes de viols : le principe de non-violence est consubstantiel à l’amour. Peut-être, alors, est-ce pour cela qu’il n’y a pas d’entrée « Ravissement » dans ce Dictionnaire, à cause de la réversibilité mortifère du mot qui n’apparaît ici qu’au fil d’une énumération de symptômes amoureux, comme émotion subie, du point de vue de la victime d’amour donc et non du ravisseur. On le sait, dans le livre de Marguerite Duras, Le Ravissement de L. V. Stein, Lola Valérie Stein, au cours d’un bal, lors de la scène de rapt de son fiancé par Anne-Marie Stretter, est annihilée, absentée à elle-même, coquille vide à jamais. Le double ravissement qu’elle a subi, ravissement d’amour et rapt de l’objet d’amour, est dévastateur. Éduquer à et par l’amour, c’est précisément cela : renoncer au rapt, à toutes les formes de rapts, y compris ravissantes.

Aurélia Gaillard (Université Bordeaux Montaigne).

1 Thème du séminaire de Paris-Sorbonne 2015-6 co-animé par Alexandre Gefen (CNRS-Paris-Sorbonne) et Sandra Laugier (Paris I) et d’un colloque à Cérisy à l’été 2017.

2 Marivaux, La Double Inconstance, (III,8), 1723.