De mère en fille, trois femmes fortes

Dimanche 11 novembre 2018 à 8h 30 Le Vauclin

— Par Culture Égalité — 

Marche théâtralisée “Je demande la grand-mère, la mère et enfin Lumina”
Rendez-vous 8h30 Les Gites Lumina
LABROUE Coulée D’Or – LE VAUCLIN
Marche courte – niveau 1

Contact pour inscription 0696 537 116

Récemment, au mois de septembre, partout – en France, en Europe, en Martinique… s’est célébré le Patrimoine. Ce mot, bâti sur une racine latine signifiant père, désigne l’héritage matériel et immatériel qui nous vient de nos ancêtres masculins ! Les mères, elles, et plus généralement les femmes, continuent d’être ignorées…

Mais nous avons décidé, nous, depuis plusieurs années, de célébrer le Matrimoine à côté du patrimoine.

Honorer le matrimoine c’est rendre visible l’héritage des femmes, leur contribution au développement social, politique, économique, de notre société. C’est permettre à leurs descendantes d’aujourd’hui et de demain de connaître l’histoire de leur aïeules, de s’identifier à elles pour continuer à œuvrer et à porter leur pierre à un monde d’égalité et de justice. Mais c’est aussi amener leurs descendants à mieux évaluer le rôle des femmes dans la construction de notre pays et donc à réévaluer la place qui leur revient dans notre société… afin que celle-ci marche enfin sur ses deux jambes !

C’est ainsi que nous avons commencé à sortir de l’oubli les femmes qui ont fait notre histoire et notre société : l’intellectuelle militante Suzanne Roussi Césaire, ainsi que sept Rebelles et Marronnes… Aujourd’hui, à l’occasion de ses 170 ans, nous avons choisi de vous faire mieux connaître Lumina Sophie dite Surprise et les vaillantes femmes dont elle est issue.

Dans la famille de Lumina, je demande la grand-mère !

Reine Sophie est née esclave, probablement vers 1775, sur l’habitation Baie des Anglais. Par crainte de l’abolition décrétée en 1794 par la Convention, ses maîtres l’emmènent dans l’île de la Dominique. Mais, la loi ne sera pas appliquée à la Martinique, livrée aux Britanniques par les colons. Ils reviennent donc vers 1802-1803 (à la fin de l’occupation anglaise), et la revendent. Elle est affectée à l’habitation sucrerie du Lau et de Corn, dite aussi La Broue, située dans les basses terres du Vauclin.
A l’Abolition, Reine Sophie est à la tête d’une famille de quatre enfants, tous et toutes pourvu.es d’un métier : Eusèbe William, l’aîné, est charpentier et a pour compagne Niride, couturière ; Joséphine Modestine, couturière, a pour compagnon Édouard Frédéric, tonnelier ; Raymond Symphor est charpentier et sa compagne, Edwide, couturière ; enfin Zulma, la mère de Lumina, est couturière et cultivatrice. Mais la législation les oblige à se louer à l’Habitation pour les travaux de la canne. De plus, sous la houlette de Reine Sophie, elles et ils s’activent pour leur propre compte, les femmes, dans le jaden bo-kay et les hommes, dans le jaden-nèg.

Et maintenant, la mère !

Marie Sophie, dite Zulma, est née esclave en 1815, sur l’habitation La Broue. C’est la dernière-née de Reine Sophie. Déjà mère d’un fils prénommé Titus, elle accouche, le samedi 5 novembre 1848, l’année même de l’Abolition, d’une fille, Marie Philomène Sophie, qui sera surnommée Lumina (diminutif de Philomène) et Surprise (peut-être parce que, conçue sous l’esclavage, elle est née libre !) Le 09 avril 1949, Zulma acquiert avec le reste de sa famille le nom de Roptus qui devient aussi celui de sa fille.
A la mort de Reine Sophie, la
famille se disperse et Zulma s’installe avec ses enfants à Champfleury, quartier du Vauclin, très proche de Rivière Pilote. Là, maîtresse-femme, elle fait de la couture, continue à se livrer à la culture pour son propre compte, mais aussi à se louer sur les habitations, pour vivre et faire vivre sa famille.

Et enfin, Lumina Sophie dite Surprise !

Elle naît le 5 novembre 1848, au Vauclin. Son nom pour l’état-civil est Marie-Philomène Roptus. Mais toute sa vie elle sera appelée simplement de son diminutif Lumina et même de son surnom, Surprise.
Auprès de sa mère, selon la tradition des femmes de la famille, elle a appris la couture, mais aussi à travailler sur les habitations, à cultiver son propre jardin et à en vendre les surplus sur les marchés. Elle loue dans le bourg de la Rivière Pilote une petite pièce qui lui sert de dépôt pour ses travaux de couture et pour les produits agricoles de sa mère. Ce pied à terre est aussi son chez soi, gage de son autonomie. Elle est depuis peu la concubine d’Emile Sydney, issu de ces familles de libres de couleur d’avant l’abolition de l’esclavage. A l’âge de 21 ans, enceinte de moins de deux mois, elle est dotée d’une forte résistance physique qui lui vient de sa pratique quotidienne de longs déplacements à pied. Elle a aussi une forte personnalité, une puissante énergie et une grande liberté d’allure…
Elle joue un rôle majeur dans l’insurrection du Sud. On la décrit stimulant les troupes, menaçant les hésitants, et désignant les habitations à occuper et à brûler. Mais le mouvement est maté dans le sang et elle est arrêtée le 26 septembre 1870. Lors du procès, on la surnomme « la flamme de la révolte », mais les juges lui refusent son rôle de cheffe, inconcevable pour une femme en ce temps-là. Aussi est-ce comme incendiaire qu’elle est condamnée aux travaux forcés au bagne de Saint-Laurent-du-Maroni. Son fils, né en prison, y meurt, peu après la déportation de sa mère.
Lumina, elle-même, décède à 31 ans.
Dès avant l’abolition de l’esclavage, sa famille (ses oncles, sa tante) avait amorcé une certaine ascension sociale, en exerçant des métiers spécialisés et recherchés, et en s’alliant avec des gens de couleur libres. Mais la révolte de Lumina devant l’injustice et le racisme brise cette voie toute tracée devant elle.
Le sort de cette représentante des premier.es Martiniquais.e né.es après 1848 démontre bien que le combat pour la liberté n’est pas terminé avec l’abolition !