De la solidarité, et de son exact contraire

De la solidarité individuelle envers l’autre

Ce matin 6 avril, la « Lettre d’Intérieur », lue sur France Inter par Augustin Trapenard, était celle de Christiane Taubira.

« Christiane Taubira est née à Cayenne. Elle a été Garde des sceaux entre 2012 et 2016. Dans cette lettre adressée à une jeune femme sans abri, elle use de son art de la digression, pour mieux exprimer son inquiétude concernant la vulnérabilité des personnes sans domicile face à l’épidémie. » (France Inter)

« Quelle façon intelligente et belle de dire son amour, du monde et de l’autre, dire sa compassion, sa solidarité ! Parce qu’avec le confinement, elle ne peut plus la mettre en œuvre pareillement ! » (Janine Bailly)

« Cayenne, le 6 avril 2020

Hello Julie,

Avant tes mots, c’est ta moue puis ton sourire puis une légère raideur vertébrale qui me répondent… m’auraient répondu. Car je ne peux plus passer te voir. C’est ainsi depuis plus de quatre mois maintenant. Je vis à des milliers de kilomètres. Ici, nous n’avons pas besoin de guetter un printemps capricieux. Il fait beau toute l’année. Et ce n’est pas un cliché. Même les deux saisons pluvieuses sont traversées, tous les trois ou quatre jours, d’après-midis ardemment ensoleillées. D’ailleurs depuis quelques temps, ici comme partout, le temps fait comme il veut. Les météorologistes eux-mêmes semblent désorientés. Et je peux te dire que le Covid n’a rien à y voir. C’était déjà comme ça des mois avant ce fléau. C’est étonnant la vie des mots ! Il n’y a pas si longtemps, disons quoi, vingt, trente ans – pour toi qui n’étais pas née, évidemment, ça fait un siècle – donc il n’y a pas si longtemps, calamité était un mot plus fort que fléau. Calamité suggérait une plus grande diversité de dégâts. Je ne crois pas que ça ait à voir avec son genre… féminin. Je pense plutôt que ses sonorités courtisaient l’imagination bien davantage que ne sait le faire le fléau. Assurément, ce n’est pas tout à fait ainsi que le dit le Dictionnaire historique des mots, d’Alain Rey. Mais les savants proposent, les langages populaires disposent.

Je te disais donc, chère Julie, que les météorologistes perdent le nord. Ou plutôt le sens des marées. Il faut dire que c’est à vue d’œil que la mer se livre à des foucades. Elle se retire loin, très loin, laisse remonter puis durcir pendant des heures, d’immenses étendues de vase parcourues ça et là d’entailles plus tendres, presque liquides, où les aigrettes, ces oiseaux au plumage immaculé qui volent en escadrilles, se régalent de larves jusqu’au retour de l’eau. Chez nous, l’eau de la mer est marron car elle reçoit les alluvions de l’Amazone. Cela fait près d’un an déjà que la mer joue à ça. Il n’y aucune raison pour que les choses aient changé ces deux dernières semaines. Je crois plutôt que cela va durer encore une bonne année et que nous verrons revenir plus tôt que d’habitude la mangrove de palétuviers.

Mais je suis incorrigible avec mes digressions ! Ce n’est pas de la mer que j’avais prévu de te parler. Je voulais juste te dire que je pense très fort à toi. Et à quelques autres, ici et chez toi. Je me demande ce que tu deviens. J’avais renoncé à te convaincre. Par respect pour ton choix de liberté. Mais je n’ai jamais cessé d’en être inquiète. J’ai admis ce choix dès la nuit de notre première rencontre. J’accompagnais une maraude du SAMU. Tu ne voulais pas être hébergée. Admettre ne signifie ni comprendre ni accepter.

Julie ? Julie ???? Tu réponds ?!

Je repasserai. Je reviendrai dans cet angle de rues. Et ta moue et ton sourire et ta raideur m’accueilleront. Dis-moi oui.

Christiane Taubira »

 

À L’INVERSE : de l’indécence des autorités qui ont pouvoir de décision 

Hôpital de Nancy : tollé après des propos du directeur de l’ARS Grand Est.

« Parce que je suis lorraine, que Nancy est ma ville et d’études et de cœur, sans doute ai-je été spécialement attentive à cette information, noyée dans la masse de celles plus ou moins frelatées que l’on peut entendre à longueur de temps sur les ondes. Mais mon indignation n’est pas chauvine, à partir de ce déplorable « fait divers », elle s’adresse aussi à toute la politique de déconstruction, de mise à mort du service public à laquelle nous assistons… impuissants… impuissants, vraiment ? »(Janine Bailly)

Grand Est (extraits du journal en ligne « L’Express ») : Des propos du directeur de l’Agence régionale de santé (ARS) Grand Est estimant qu’il n’y a « pas de raison » d’interrompre les suppression de postes et de lits au CHRU de Nancy ont suscité une polémique ce week-end, en pleine épidémie de coronavirus.

Interrogé vendredi lors d’une conférence de presse téléphonique sur la situation épidémique dans le Grand Est, Christophe Lannelongue a estimé qu’il n’y avait « pas de raison de remettre en cause » le comité interministériel de la performance et de la modernisation de l’offre de soins hospitaliers (Copermo), qui prévoit la suppression sur cinq ans de 174 lits (sur 1577 en 2018) et de 598 postes au CHRU de Nancy (sur environ 9000).

« Nous aurons quelques semaines de retard, mais la trajectoire restera la même », avait-il ajouté. Des propos qui ont suscité l’ire de nombreux élus lorrains, plusieurs écrivant au Ministre de la Santé, Olivier Véran.

Face à la polémique qui n’a cessé d’enfler ce week-end, notamment sur les réseaux sociaux, ce dernier s’est fendu d’une mise au point dimanche : « À Nancy comme partout, l’heure est à la mobilisation de tous pour faire face au #COVID19. L’heure viendra de tirer les enseignements de cette crise sans précédent et de refonder notre hôpital. Tous les plans de réorganisation sont évidemment suspendus à la grande consultation qui suivra. »

Auparavant, de nombreux élus lorrains avaient dénoncé les propos de Christophe Lannelongue, alors que les personnels soignants, très fortement sollicités depuis le début de l’épidémie, ne cessent de réclamer plus de lits et dénoncent les plans de restriction budgétaire.

« Alors que les équipes du CHRU vont au bout du bout de leur investissement personnel, la position exprimée par (l’ARS) est à la fois déconcertante et indécente », avait tweeté Laurent Hénart, maire centriste de Nancy et président du conseil de surveillance du CHRU.

« Pour moi, le Copermo est mort », a-t-il déclaré au quotidien régional L’Est Républicain, estimant que « l’hôpital demain » aura besoin de « plus de lits », y compris celui de Nancy.

Président du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, le socialiste Mathieu Klein a indiqué avoir écrit à Emmanuel Macron « pour lui demander d’annuler la dette de l’hôpital public », notamment celle du CHRU de Nancy, et de ne « pas engager de suppressions de postes supplémentaires. Non soutenable avant le #Covid19, insoutenable après ».