De la scène politique à la scène théâtrale, il n’y a qu’un pas

—Par Jack Dion —

L’actualité rattrape parfois le théâtre (et vice versa). C’est le cas avec “Timon d’Athènes”, mis en scène par Cyril Le Grix au Théâtre de la Tempête, et “Honneur à Notre Elu”, de Marie Ndiaye, mis en scène par Frédéric Bélier-Garcia au Théâtre du Rond-Point. Et Aurélie Van Den Daele s’est inspirée d’Ovide pour créer “Métamorphoses”.

Nul ne pensait que la présidentielle et ses aléas les moins reluisants donneraient un écho à Shakespeare, qui n’a pas besoin de caisse de résonance pour remuer les consciences. C’est pourtant ce qui se passe pour Timon d’Athènes, adapté et mis en scène par Cyril Le Grix au Théâtre de la Tempête.

Il s’agit de l’une des dernières pièces du grand Will, moins célèbre que d’autres, et pourtant l’une des plus radicales. L’auteur y dénonce le pouvoir maléfique de l’argent. On y entend notamment ce passage qui sera relevé par Karl Marx dans les Manuscrits de 1844 (1) : «Que vois-je ? De l’or ? De l’or jaune brillant et précieux ? (…) Un peu de cet or rendra blanc le noir ; beau, le laid ; juste, l’injuste ; noble, l’infâme ; jeune, le vieux ; vaillant, le lâche (…) Cet esclave jaune placera les voleurs en leur accordant titre, hommage et louange, sur le banc même des sénateurs ».

On comprend que ce genre de tirade suscite des mouvements divers dans l’assistance, comme on dit au Parlement. Et il y aura bien d’autres occasions de mesurer l’écho du propos Shakespearien dans cette pièce, si bien servie par une équipe talentueuse.

Timon d’Athènes est un philanthrope qui deviendra misanthrope. Ce riche personnage (superbe Patrick Catalifo) passe son temps à arroser ses amis comme d’autres arrosent leurs fleurs. Il est généreux, bon, attentionné, serviable. Bref, il a tout pour plaire, notamment à cette camarilla de pique-assiettes qui lui font une cour fort intéressée.

Un jour, Timon d’Athènes réalise que sa prodigalité a creusé un trou sans fond dans sa caisse. Le voilà menacé de dépôt de bilan. Il se dit alors qu’il peut se tourner sans risque vers ceux qu’il a aidés hier, et que ces deniers lui rendront la monnaie de sa pièce sans hésitation. Funeste erreur. De tous ceux qu’il a entretenus, il n’en est pas un pour lui donner le moindre fifrelin.

Le mécène au grand cœur décide alors de fuir et de vivre en ermite, loin de ce monde qu’il rejette en bloc. Le hasard faisant bien les choses, il trouvera l’équivalent d’une mine d’or à ses pieds. Timon d’Athènes reviendra aussitôt en grâce aux yeux de la camarilla qui l’a abandonné et qui le supplie de reprendre du service. Mais il ne cèdera pas, préférant mourir pauvre et abandonné que riche et faussement adulé. Il ne fera confiance qu’à son intendant Flavius, l’un des rares qui ne l’aura jamais trahi et à qui il donnera de quoi construire une maison.

Entre temps, on aura eu droit à quelques envolées qui déclencheront des réactions diverses et variées dans une assistance conquise par le spectacle (on ne serait à moins). Quand elle entend : « Personne n’échappe à la corruption », la salle s’esclaffe. Quand Timon lance : « Volez-vous les uns les autres », elle vibre. Quand ce même Timon dit : « Le diable ne savait pas ce qu’il faisait quand il a fait l’homme politique », elle bout. Quand il assène : « Promettre, c’est dans l’air du temps », elle se tape sur les cuisses….

 

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