Construire la mémoire : fiction, histoire et identité dans « The Watermelon Woman »

La projection de The Watermelon Woman de Cheryl Dunye s’est tenue mardi 10 mars à Tropiques-Atrium à Fort-de-France, devant un public nombreux : près des trois quarts de la salle Frantz Fanon étaient occupés, avec une assistance très majoritairement féminine. La séance s’est prolongée par un débat d’une grande qualité, révélant combien ce film, réalisé en 1996, continue de susciter réflexion et discussion.

Premier long métrage de la réalisatrice, The Watermelon Woman s’inscrit dans une perspective profondément constructionniste. Le film ne se contente pas de transmettre un savoir ou de restituer passivement une histoire déjà donnée ; il met en scène le processus même par lequel une connaissance se construit. Cette approche rejoint les principes du constructivisme théorisés par Jean Piaget, qui concevait la connaissance comme le résultat d’une élaboration progressive par le sujet, intégrant les informations nouvelles à des structures préexistantes. Le terme même de « constructivisme » ou  » constructionisme »renvoie d’ailleurs au néologisme introduit par le mathématicien Luitzen Egbertus Jan Brouwer, soulignant que la vérité n’est pas simplement découverte, comme l’enseigne le platonisme, mais produite par l’activité intellectuelle.

Dans cette perspective, le film fonctionne comme une véritable expérience de construction du savoir. Cheryl, la protagoniste incarnée par la réalisatrice elle-même, mène une enquête sur une actrice afro-américaine des années 1930 connue seulement sous le surnom déshumanisant de « Watermelon Woman ». À travers interviews, recherches d’archives et fragments de vie quotidienne, elle tente de reconstituer l’histoire de cette figure oubliée du cinéma. Mais l’enquête révèle progressivement un fait essentiel : l’actrice, rebaptisée Fae Richards, est une invention. L’histoire qui semblait être exhumée est en réalité fabriquée.

Ce geste créatif constitue le cœur du projet. Face à l’absence d’archives concernant les femmes noires — et plus encore les femmes noires lesbiennes — dans l’histoire du cinéma américain, Dunye choisit de produire elle-même les traces manquantes. Le faux documentaire devient ainsi un dispositif critique : en brouillant la frontière entre réalité et fiction, il met au jour les mécanismes par lesquels l’histoire officielle se construit et, simultanément, les silences qu’elle entretient. Autrement dit, le film ne se contente pas de dénoncer un effacement ; il montre que toute mémoire est le résultat d’une fabrication.

Cette démarche rejoint également les principes du constructionnisme pédagogique, selon lesquels la connaissance se forme plus efficacement lorsqu’elle passe par la création d’objets tangibles et partageables. Le film lui-même devient cet objet : un artefact culturel où se matérialise une histoire possible. En inventant des photographies, des archives ou des témoignages fictifs, la cinéaste met en œuvre une véritable « fabrication » de mémoire collective.

À travers ce dispositif, The Watermelon Woman interroge aussi les stéréotypes qui ont longtemps enfermé les femmes noires dans l’histoire du cinéma américain : domestiques dévouées, « Mammies » asexuées ou figures tragiques. En reconstituant ces images pour mieux les détourner, Dunye dévoile leur caractère construit et idéologique. L’identité elle-même apparaît alors comme une réalité mouvante, élaborée à la croisée de plusieurs dimensions — genre, race, orientation sexuelle — que les féministes noires ont précisément contribué à penser conjointement.

La dimension constructionniste du film s’exprime enfin dans sa forme même. Mélange d’autobiographie, de documentaire, de fiction et de pastiche historique, l’œuvre avance par fragments, alternant scènes du quotidien, archives inventées et moments performatifs. Cette hybridation formelle rappelle que l’histoire, tout comme l’identité, se construit par assemblage, interprétation et réécriture.

La phrase finale du film résume admirablement cette démarche : « Sometimes you have to create your own history. » Lorsque certaines histoires n’ont pas été conservées, lorsque certaines représentations ont été effacées, il devient nécessaire de les inventer pour leur donner une place. Loin d’être un simple artifice narratif, cette invention constitue un acte politique et épistémologique : elle affirme que la mémoire collective n’est pas seulement héritée, mais aussi produite.

Ainsi, The Watermelon Woman apparaît moins comme une reconstitution du passé que comme une réflexion sur les conditions mêmes de possibilité de l’histoire. En transformant la fiction en outil critique, Cheryl Dunye propose une œuvre où l’acte de raconter devient simultanément un acte de connaissance et un acte d’émancipation.

H.L.