Comment concilier histoire et mémoire dans l’espace public ?

— Collectif Bakwa —
Faut-il déboulonner les statues de Victor Schoelcher en Martinique ? Oui. Faut-il déboulonner toutes les figures colonialistes de l’espace public en Martinique ? La réponse est une nouvelle fois positive. A ces affirmations qui nous semblent évidentes, se mêlent en filigrane des questions subsidiaires liées à la légalité et la légitimité des actions de déboulonnage ainsi que celle, plus large encore, de la représentation de la mémoire dans notre espace public.

L’histoire et la mémoire : deux concepts distincts

Le travail de l’historien est une démarche scientifique rigoureuse qui implique une prise de distance vis-à-vis de l’événement qui fait l’objet d’une étude critique. Le travail de mémoire est une démarche sociale qui devrait impliquer l’ensemble de la population et faire l’objet d’un consensus politique autour d’une sélection orientée de notre histoire. Tandis que l’histoire ambitionne d’approcher la vérité en tentant le mieux possible d’expliquer la complexité des événements passés, la mémoire simplifie la réalité et sert plutôt la fidélité à des valeurs. L’histoire se traduit dans nos livres et nos manuels scolaires tandis que la mémoire se grave dans le marbre et s’éructe dans le bronze.

La statuaire coloniale surreprésentée dans notre espace public martiniquais ne relève pas de l’histoire de notre pays mais de choix mémoriels surannés et non négociés. L’historienne Véronique Hélénon le dit plus clairement encore : « Déclarations politiques de leur temps, les statues sont l’un des dispositifs par lesquels le pouvoir a choisi de s’exhiber dans l’espace public. Loin de mettre en scène un dialogue équitable entre les différents groupes de la population, elles accomplissent une mission de propagande et énoncent la vision des dominants ». Pour l’illustrer, prenons le cas emblématique du désigné fondateur de la colonie française de Martinique en 1635, Pierre Belain d’Esnambuc. Inaugurée le 24 décembre 1935 à Fort-de-France sous la houlette d’un syndicat d’initiative, sa statue célébrait symboliquement les 300 ans de la colonie française de Martinique. Un choix politique s’est réalisé, celui de célébrer la colonisation de notre pays à travers la glorification d’un pirate déshérité. Par conséquent, le déboulonnage de statues n’efface donc pas l’histoire mais il marque la rupture d’une génération avec un choix mémoriel passé.

Reconnaissance mémorielle : impliquer tous les citoyens

Si nous partageons l’idée que le travail de mémoire relève d’un choix de société, alors nous sommes, en tant que citoyen.ne et participant.e à la vie sociale, légitimes à déboulonner des statues. Cette légitimité n’est pas fondée en droit ou en justice mais s’appuie sur un consensus social conforme à ce que nous considérons comme équitable et raisonnable. Dès lors, se posent les questions de la « mise en légalité » de l’action populaire et de la transmission de notre mémoire collective.

Pour impliquer les citoyens dans le travail de mémoire, il nous faut nous attacher à légaliser l’action des citoyens car nos choix sur la mémoire ne devraient pas dépendre d’un parti politique ou d’un seul syndicat d’initiative. Malheureusement nos représentants politiques élus, quel que soit le niveau d’abstentions, ne reconnaissent pas le bien-fondé des actions directes non validées par une élection et mettent systématiquement en question leur justesse, leur équitabilité ainsi que leur légitimité. Parce que ces questions doivent sortir de la sphère partisane mais bien se régler à travers la souveraineté populaire, comment construire dès lors une politique mémorielle partagée ?

Comment co-construire la mémoire ?

Si toutes les solutions pratiques restent encore à imaginer, une exigence démocratique est à accepter : nos représentants politiques ne peuvent plus, seuls, accaparer notre mémoire. Notre société civile doit pouvoir intervenir à chaque étape de décision, non pas à travers sa représentation la plus large ­ en créant des commissions et en invitant des associations ­ mais plutôt à travers sa participation concrète à la prise de décision politique. Notre aspiration pour la démocratie nous impose de nous remettre collectivement en question sur notre conception du pouvoir du peuple et exercé par le peuple. En ouvrant au plus grand nombre les espaces de décision politique, nous permettrons :

1.A l’action populaire de s’inscrire dans un cadre légal et donc de participer sereinement à la décision politique, sans risque d’être attaquée physiquement par la police ;

2.Aux Martiniquais de participer collectivement à la transmission de la mémoire en s’évitant une représentation mémorielle clanique ;

3.L’apprentissage de l’histoire précoloniale et coloniale de nos pays car la mémoire s’appuie sur l’histoire bien qu’elle choisisse volontairement de l’interpréter ; Ne nous interdisons jamais de remettre en cause les choix du passé, non pas pour les effacer mais pour réussir collectivement à les corriger, afin qu’ils remplissent les rôles que nos générations vivantes et en luttes veulent leur accorder.

Collectif Bakwa