“Clandestin, voyage en autisme(s)” : un théâtre coup de poing!

— Par Roland Sabra —

– “La connaissance d’un être est un sentiment négatif:
le sentiment positif, la réalité,
c’est l’angoisse d’être toujours étranger à ce qu’on aime.”
La condition humaine, André Malraux.

Clandestin : se dit de ce qui échappe à l’observation indique Le Larousse sans préciser l’agent de cette échappée. Si le pluriel mis entre parenthèse renvoie avec justesse à la réalité de ce qu’il veut nommer, le mot clandestin est sujet à discussions. L’actualité socio-politique y associe jusqu’à la nausée le mot migrant. Un mauvais choix de titre pour une pièce de théâtre passionnante de bout en bout. Portée à bout de bras, jouée, adaptée par Claire Rieussec à partir du livre témoignage d’Elisabeth Emily «Autiste? Pour nous l’essentiel est invisible» Clandestin, voyage en autisme(s) est une pièce qui renoue avec un théâtre d’intervention, un théâtre militant au plus haut du terme, dans lequel le nom l’emporte sur ce qui le qualifie. A mille lieues de tout prêchi-prêcha la mise-en-scène de Marie Gaultier invite à une traversée sensible et artistique, bordée d’humour, de colère, de poésie, d’abattement, d’exaltation qui racontent le combat quotidien d’une mère pour son enfant pas tout à fait comme les autres et que le monde médical refuse pendant des années de reconnaître comme tel. Face au savoir intime de la mère, qui très tôt se convainc du diagnostic d’autisme, carabins et acolytes vont opposer une surdité pathétique à la demande de prise en compte de reconnaissance. Il y a d’abord la tentative de banalisation, «  « Tout va bien, votre fils est juste jaloux, et puis c’est un garçon. ». Puis comble de l’incurie, quelques paltoquets médicalisés dévoyant leurs maigres connaissances psychanalytiques verseront dans la suspicion à l’égard père —ne serait-il pas l’auteur d’attouchements sexuels ? — et dans l’inévitable culpabilisation de la mère : « « Vous êtes mal, c’est pour cela que votre fils ne va pas bien. Ne soyez pas égoïste, entamez une psychothérapie. ». Et Louis, l’enfant, d’être livrer sans défense à ses angoisses, son agressivité, son obsession pour la mort, sa violence, sa douleur incommensurable… et l’incompréhension. A la surdité médicale viendra s’ajouter l’aveuglement du milieu scolaire. Terrifié par l’idée de la mort Louis apporte à sa maîtresse une crotte entachée de sang qu’elle prend pour un cadeau, pour une offrande quand il ne s’agit pour lui que d’interroger sur la présence inqiétantes de ces taches rouges ! A l’incapacité intellectuelle le système éducatif ajoute la pénurie d’A.V.S. (Assistants de Vie Scolaire), ceux-là qui devraient permettre une scolarisation non discriminatoire. L’autiste parle une autre langue que son entourage doit apprendre et non pas vouloir lui faire apprendre la sienne. Aller vers lui plutôt que lui demander de venir vers soi.

Le dispositif scénographique s’organise autour d’un mur de boites de cartons qui sépare la scène de coulisses éphémères, celles du temps d’une représentation. Deux sur scène donc, la mère et l’enfant.

Le père est absent. Et cet évitement de façon paradoxale, et involontaire de rabattre l’autisme du coté de la relation mère-enfant ! Théâtre militant, qui voyage et qui s’adapte aux exigences du lieu, la représentation s’est faite à la Villa FL dans une salle en forme de L. La scène est réduite au minimum, à cinquante centimètres du plancher, coincée dans l’angle de la pièce, une configuration particulière dont va s’accommoder la prestation. Les deux comédiennes vont jouer de différents ressorts pour mobiliser, avec succès le public. Jeu, simulation, adresse directe à la salle, descente parmi le public, chant, esquisse de danse, sont convoqués pour dire l’intime et l’étrange proximité de l’expérience autistique. Par la force des choses le cadre habituel du face à face et l’implicite affrontement qu’il induit peu ou prou, s’est trouvé brisé. Le parcours de Louis et de sa mère était l’affaire de toutes et de tous et ce en dépit d’une sous-représentation masculine évidente dans la salle. Que le public, à l’invitation deMartinique autisme ait été d’une réceptivité particulière nul n’en disconviendra, cependant le grand intérêt de cette pièce de théâtre est d’être en mesure de dépasser cette audience. Victime de son succès auprès des associations impliquées dans le domaine de l’aide et de la prise en charge de l’autisme, Clandestin, voyage en autisme(s) est quelque peu délaissé par les salles de spectacles. Et c’est bien dommage car les 2500 personnes directement concernées par le spectre autistique,  en Martinique nous crient aux oreilles que les deux représentations de la pièce dans une installation de fortune ne font pas le compte.

Fort-de-France, le 20/11/17

R.S.