Christine Angot reçoit le prix Médicis 2021 pour “Le Voyage dans l’Est”

Sélectionnée pour le Femina et en lice pour le Goncourt, Angot revient dans ce livre revient sur l’inceste dont elle a été victime de la part de son père.

Le prix Médicis 2021 a été attribué à Christine Angot pour Le Voyage dans l’Est (Flammarion), une autofiction dans laquelle elle revient sur l’inceste dont elle a été victime de la part de son père. Un sujet qu’elle avait déjà évoqué dans L’IncesteUne semaine de vacances et Un amour impossible. Dans Voyage dans l’Est, elle aborde, dit-elle, les choses différemment. Elle se concentre sur ce qu’elle a vécu, son point de vue d’enfant, d’adolescente et les répercussions que ce « viol par ascendant » a eues sur sa vie d’adulte.

Le prix Médicis étranger a été décerné à Jonas Hassen Kheniri pour La clause paternelle (Actes Sud). Le prix Médicis essai distingue Jakuta Alikavazovic pour Comme un ciel en nous (Stock).

Parmi les sept romans concurrents, notons la présence de Santiago Amigorena (Le Premier Exil), de Christophe Donner (dont La France goy a été écarté du Goncourt) ou Céline Minard (Plasmas). Côté étranger, Les Prophètes de Robert Jones Jr., finaliste des National Book Awards, se maintient dans la liste. Remarqué pour son gros roman sur l’exil, le Cubain Leonardo Padura (Poussière dans le vent) est donc toujours en lice, comme pour le Femina. Même parcours pour la Russe Gouzel Iakhina et son superbe Les Enfants de la Volga.

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Le Voyage dans l’Est

Les premières pages :

J’ai rencontré mon père dans un hôtel à Strasbourg, que je ne saurais pas situer. L’immeuble faisait environ quatre étages. Devant, il y avait quelques places de parking. On entrait par une porte vitrée. La réception se trouvait sur la gauche. Il y avait un ascenseur au fond. Un escalier en bois avec un tapis qui parcourait les marches, et assourdissait les pas. La façade était plutôt moderne. La pierre, blanche. Il y avait des bas reliefs de forme géométrique. Je crois. C’était pendant les vacances d’été. J’avais treize ans. Je venais de finir ma cinquième. Ma mère avait eu l’idée d’un voyage dans l’est de la France. On a quitté Châteauroux au début du mois d’août. On s’est arrêtées à Reims, à Nancy et à Toul. On est arrivées à Strasbourg un jour de semaine, en fin de matinée.

Ma chambre se trouvait au deuxième étage, et donnait sur la rue. Celle de ma mère à l’étage du dessus, dans la partie latérale. La mienne devait être à l’est ou au sud-est. Car il y avait une très forte lumière. Le papier peint était jaune. J’avais ma salle de bains, mes toilettes. Ma mère et moi partagions habituellement la même chambre. Mon père avait fait la réservation et téléphoné. Elle me l’avait passé. J’avais éclaté en sanglots en entendant la voix.

J’étais assise sur le lit, anxieuse. On a frappé à la porte. Ma mère est entrée.

— Bon. Il vient de m’appeler. Il sort de son bureau. Il sera là dans vingt minutes. Tu préfères l’attendre ici, ou en bas, dans le hall ?

— Ici. Je me suis mise devant la fenêtre.

Mon cœur battait.

— Qu’est-ce qu’il a comme voiture ?

— La dernière fois, il avait une DS, ça fait un certain temps. Il a dû en changer depuis.

— De quelle couleur ?

— Alors ça… bleue, peut-être.

Je n’avais pas souvenir de lui. Je n’exprimais pas le désir de le rencontrer. Je répondais qu’il était mort quand on me demandait où il était.

— Reste pas là-bas, Christine. Viens. Viens t’asseoir à côté de moi.

J’avais vu une seule photo de lui, elle datait d’avant ma naissance. Il portait une chemise blanche rentrée dans un pantalon ceinturé. Il était mince. Il avait les cheveux bruns, des lunettes.

La figure masculine de mon enfance était mon oncle. Je lui avais offert une année le cadeau fabriqué à l’école pour la fête des pères. Un étui à peigne en skaï qui se glissait dans la poche d’une veste. Parce qu’il aimait s’habiller et se parfumer, et que je n’ai pas osé l’envoyer à mon père. En le lui donnant, j’avais été gênée. Je ne l’ai jamais vu l’utiliser.

Mon grand-père venait à Châteauroux une fois par an. C’était un Juif d’Europe centrale né à Alexandrie qui parlait dix langues. Les relations entre ma mère et lui étaient très difficiles.

Il y avait peu d’hommes dans mon entourage. Les rapports étaient lointains, les conversations limitées à la politesse. Les commerçants. Les pères de mes copines. Tous mes professeurs étaient des femmes. Je fréquentais l’établissement privé de la ville. Les pères attendaient leur fille à la sortie le samedi. Je les apercevais de loin assis au volant de leur voiture, la plupart du temps une DS, ou j’en croisais un, dans le couloir d’un appartement, quand j’étais invitée à un anniversaire.

On a frappé à la porte. Mon père est entré. L’image que j’avais élaborée, à partir de la photo que je connaissais, ne correspondait pas à la réalité. Je n’avais vu ce genre d’hommes qu’à la télévision ou au cinéma. L’allure élégante et décontractée, pas de cravate, le pli du pantalon retombait sur le bout de la chaussure, les cheveux étaient très noirs, un peu longs sur la nuque, une mèche sur le côté. Je me suis jetée dans ses bras, en pleurant, la respiration hachée par les sanglots.

— Je suis contente de te connaître. Je pleure, mais c’est parce que je suis contente. Je suis contente…

— Moi aussi, Christine.

Il a refermé les bras sur moi. Ma mère a posé une main sur ma nuque, et m’a dit des paroles rassurantes. La pièce était remplie de lumière.
Il avait réservé une table au buffet de la gare, qui figurait dans le guide Michelin et faisait des spécialités alsaciennes.

— Tu aimes la choucroute ?

— Pas tellement non.

— Je vois que tu as de la personnalité, en tout cas.

Ma mère a dit, l’œil brillant, le coin de la lèvre légèrement relevé :

— Elle a de qui tenir Pierre ! Il a souri. Le sourire était très particulier. Les lèvres fines, et très étirées.

Dans l’ascenseur, il tenait une cigarette entre ses doigts. Les mains avaient la même forme que les miennes. J’ai été surprise que ma mère ne m’ait pas parlé de cette ressemblance.

Puis on est passés devant la réception. Je me suis représenté l’image qu’on donnait, en guettant les regards avec cette image en tête. J’ai senti une bouffée d’orgueil qui m’envahissait. C’était une sensation de légèreté, et d’importance à la fois.

Sur le parking, il marchait devant moi. Il n’était pas aussi mince que sur la photo que je connaissais. Il venait d’avoir quarante-quatre ans. Tout indiquait la confiance en soi. La manière d’allonger le pas, le balancement des épaules, la façon dont elles jouaient dans la carrure de la veste, la tête haute, le dos droit. Ma mère ne déparait pas. Jupe blanche, chemisier vert, collier en ivoire, boucles d’oreilles. Il a pointé une direction, avec ses clés de voiture au bout du bras : 

— Tu vois la blanche, là-bas ?

L’autoradio encastré s’allumait avec un gros bouton bleu. Un fouillis de cartes routières et de guides Michelin débordait de la boîte à gants. Il a fermé le clapet d’un coup sec. Le pouce avait la même courbure que le mien, l’ongle rebiquait de la même manière. Il a enfoncé un bouton sur le tableau de bord.

— Qu’est-ce que c’est ?

J’étais sur la banquette arrière, il s’est mis de profil, et a approché le bout rougeoyant de l’allume-cigare de sa cigarette. Il a fait jouer le pommeau du levier de vitesse dans sa main, baissé la vitre et posé un coude sur la portière. Il a mis le contact. Je ne me souviens pas du trajet. En traversant un pont, il a dit que le Bas-Rhin sur la carte se trouvait au-dessus du Haut-Rhin, que ça paraissait étonnant, que ça ne l’était pas. Car la source était au nord. Le ciel était très bleu. Il a parlé du climat continental, des terres éloignées de la mer, des vents marins bloqués par les montagnes, de l’air sec de la plaine d’Alsace, qui annonçait celui d’Europe centrale. Ma mère a évoqué les origines de son père, et son envie de visiter l’Europe de l’Est.

— Paris ne te manque pas trop finalement… Tu t’es bien adapté à Strasbourg…

Je portais un T-shirt rouge avec trois petits boutons, acheté dans un magasin que fréquentaient les filles de ma classe. Ma mère s’efforçait, dans la mesure de ses moyens, de réduire l’écart qui existait entre elles et moi. La sensation que j’avais eue, en passant devant la réception de l’hôtel, s’est reproduite en traversant la salle de restaurant. Je guettais les regards, avec dans la tête l’image de lui, ma mère et moi.

Elle m’avait dit le matin :

— Si tu dis un truc comme ça en l’air, attention… Il va te demander de te justifier, quand tu discutes avec lui, il faut pouvoir argumenter.

J’avais préparé des sujets de conversation.

Le nom de l’établissement parcourait le bord des assiettes. C’était un nom composé. Les… quelque chose. Je crois. J’étais assise à côté de ma mère, face à lui. J’ai pensé que les gens tout autour n’imaginaient pas ce que représentait pour nous ce déjeuner.

Il a demandé des nouvelles de ma tante.

— Édith, eh bien elle a trois enfants, qu’elle a élevés. Et là, elle vient de reprendre un emploi.

— Que fait-elle ?

— Je l’ai fait entrer à l’hôpital dans lequel je travaille… aux cuisines.

Ma mère avait commencé comme dactylo à la Caisse Primaire d’Assurance Maladie, et avait gravi les échelons. Elle était secrétaire de direction et chef du personnel, d’un établissement hospitalier géré par la Sécurité sociale.

— Mais on va peut-être quitter Châteauroux.

— Où iriez-vous ?

— En Champagne. Peut-être.

Le voyage dans l’Est était fondé sur trois raisons.

La candidature qu’elle venait de poser à la Sécurité sociale de Reims. Une amie qui lui avait prêté un appartement à Toul. Et la nouvelle loi sur la filiation, qui permettait au père, avec l’accord de son épouse légitime, de reconnaître a posteriori un enfant naturel.

— Ta maman me dit que tu es bonne élève.

— Oui, mais j’aime pas les maths. Je préfère les langues et le français.

— Les maths sont un type d’expression logique très facile en réalité, tu devrais t’y intéresser. Quelles langues t’enseigne-t‑on à l’école ?

— Seulement l’anglais pour l’instant. En quatrième, je vais commencer l’allemand et le latin. Et toi, au Conseil de l’Europe, qu’est-ce que tu fais exactement, tu traduis ce que les gens disent ?

— Ça, ce sont les interprètes, qui traduisent en simultané, la plupart du temps en cabine. Moi, je dirige le service de la traduction. Tu sais ce que sont les langues indo-européennes ?

Il expliquait. Je me sentais dépassée par l’afflux d’informations. Je commençais à douter de mes dons en langues, et à porter un regard ironique sur moi-même et sur mes ambitions.

— Ils sont bilingues tes enfants ?

— Leur mère s’adresse à eux en allemand depuis qu’ils sont nés…

— Ils n’ont pas d’accent ?

— Ils parlent comme des petits Allemands, c’est très amusant.

— Tu connais combien de langues ?

Il a cité un chiffre entre vingt et trente en le disant approximatif.

— J’aimerais bien rencontrer tes enfants.

— Ils sont encore petits, tu sais.

— C’est pas grave. Tu parles aussi chinois et japonais ?

— Christine, tu vas laisser ton papa un peu tranquille.

Il a répondu qu’il n’était pas spécialiste de ces langues, les pratiquait et lisait les journaux. Dans ce domaine, un de ses collègues occupait le poste qu’il occupait pour les langues indo-européennes, il a ajouté en souriant :

— Nous sommes de bons éléments.

 

L’après-midi, ma mère et moi nous sommes promenées sur les quais de la Petite France. Le quartier qu’il nous avait conseillé de visiter.

— Il est formidable maman.

— Tu vois que je ne suis pas allée te chercher n’importe qui.

Le fait qu’il l’ait rejetée, quand elle avait été enceinte, après avoir voulu un enfant d’elle, la mise au ban qui en avait résulté dans la société de l’époque, qu’il se soit marié avec une Allemande, quelques années plus tard dans des circonstances analogues, tout était oublié, relativisé, justifié.

— Et j’adore son genre d’humour, c’était drôle quand il a dit « nous sommes de bons éléments…»

— Il a dit ça ?

— Oui, tu sais, à propos de la personne, qui fait le même travail que lui, au Conseil de l’Europe, pour les langues asiatiques.
— Ah oui. Il a dit ça sur un ton pince-sans-rire.

— Et il s’habille bien, je trouve.

— Ce n’était pourtant pas sa caractéristique principale.

— J’adore son style.

— Ça doit être sa femme qui s’en occupe à mon avis.

La dernière fois qu’ils s’étaient vus, à Paris, des années plus tôt, il avait acheté un globe terrestre gonflable en la raccompagnant à la gare, et le lui avait donné pour moi. Le soir, au restaurant, j’en ai parlé :

— Il est sur ma table de nuit. Je le regarde tous les soirs, hein maman ?

Il nous a raccompagnées à l’hôtel. Il a pris l’ascenseur avec nous. Je suis sortie à mon étage, ils ont continué.

L’idée de la sexualité de ma mère ne me traversait pas l’esprit. Au cours d’une longue conversation que j’ai eue avec elle, il y a quelques années, elle m’a dit qu’ils avaient refait l’amour ce soir-là. Elle a ajouté :

« Mais il n’est pas resté longtemps. Il est rentré chez lui. »

Le lendemain, on est parties à Gérardmer. Il faisait beau. On roulait vitres ouvertes. Je portais un jean et une chemise indienne. Les pieds nus posés sur le tableau de bord, j’avais les cheveux au vent.

L’hôtel donnait sur le lac. Un escalier en pierre desservait les étages. De mon lit, je voyais le soleil couchant. Et une petite lampe éclairait ma lecture. J’aimais les livres de Caroline Quinn, de Gilbert Cesbron et la série des Six Compagnons.

On avait déjà passé des vacances dans cette ville. Il existait une photo de moi au bord du lac. Je portais une poupée dans les bras, un bandeau dans les cheveux, un collier de perles en plastique, de différentes couleurs, qui s’emboîtaient l’une dans l’autre. Je me souvenais du nom de ma poupée, de ma robe, et même de la sensation des bretelles sur mes épaules. Mon père était venu nous voir. On avait fait du pédalo sur le lac. Je n’en avais aucun souvenir.

Il nous a rendu visite le samedi. On s’est promenés dans un parc. À propos de la lumière intense qui s’abattait sur l’herbe verte, il a utilisé l’expression satt grün, en précisant que Ich bin satt signifiait en allemand « je suis rassasié ». Son visage s’est illuminé à la pensée de l’accord entre les mots et la couleur de l’herbe. C’était ça. Un vert rassasié, repu, comblé. Il a cherché un équivalent en français. Il n’en a pas trouvé. Il a raconté une blague : Un homme se désolait de la réputation de la langue allemande, qu’on disait dure et hachée, comparée au français, qu’on disait doux et harmonieux. Pour démontrer que cette réputation n’était pas fondée, l’homme avait dit d’une voix flûtée, « Die Vögel singen in den Wäldern », puis d’une voix gutturale « leSSoiSSeaux chantttent ddans la foRRêt ». J’ai ri aux éclats.

Un peu plus tard, allongée dans ma chambre, je lisais. Le téléphone a sonné.

— Ton papa va partir. Il a quelque chose pour toi, il peut passer te voir ?

Il m’a tendu un sac en plastique, qui contenait un dictionnaire d’allemand, une grammaire allemande et une grammaire italienne.

— … Han, merci. Merci beaucoup. J’étais touchée, flattée. Il se tenait debout, au fond de la pièce, à contre-jour.

— Tu es tellement différente de mes autres enfants…

— Pourquoi ?

— Avec toi, tout est simple, et j’ai l’impression que je peux être moi-même. Loulou est charmante…

— Loulou ? — Oui Louise, tout le monde l’appelle Loulou, elle est adorable, Antoine est un petit garçon très sympathique. Mais ils ne me posent jamais de questions, eux, tu vois, par exemple.

— Ils ont de la chance, pourtant, de vivre avec toi, je trouve, j’aurais bien aimé moi. Je suis fière d’avoir un papa comme toi, tu sais. Je n’aurais pas pu rêver mieux.

— Pour moi aussi, Christine, c’est une rencontre extraordinaire. Il me regardait dans les yeux. Il a fait un pas en avant, et m’a embrassée sur la bouche. Le mot inceste s’est immédiatement formé dans ma tête. J’ai pensé en me le formulant :

— Tiens, ça m’arrive à moi, ça !?

  • 224 pages – 137 x 211 mm
  • Broché
  • EAN : 9782080231987
  • ISBN : 9782080231987