— Les ContreChroniques d’Yves-Léopold Monthieux —
Fort-de-France le 18 février 2026
Ce n’était pas du jeu. C’était le danmyé « lévé-fessé », le vrai, celui du « la ou lé, lè ou lé » celui où les majors se donnaient rendez-vous, se lançaient parfois leur dernier défi. Le joyeux carnavalier de ce dimanche gras ne s’y serait pas aventuré car, d’instinct, il aurait compris que pour pénétrer dans la ronde, il fallait les avoir bene pendantes, comme pour les jeux de cirque romains.
Ce dimanche, donc, un incident a défrayé la chronique et les réseaux sociaux. Au cours d’une exhibition de danmyé, un carnavalier hexagonal a voulu entrer dans la ronde pour s’essayer à cette pratique culturelle. Peut-être que rendu audacieux par l’alcool, a-t-il succombé à cette ambiance de liberté du « fais ce qu’il te plaît » qui est la caractéristique du carnaval martiniquais ? Il aurait été écarté sans ménagement de la piste, sous les yeux de spectateurs qui ont diversement apprécié le tableau. De la part des officiants, il s’agirait d’une commémoration spirituelle davantage qu’une manifestation ludique, un temps mémoriel fort dont la couleur de peau de l’intéressé en aurait fait un intrus. S’ensuivit à travers les media une querelle picrocholine se voulant identitaire où des arguments les plus improbables se sont opposés.
Pour ma part, lorsqu’on considère la présence grandissante des Blancs dans les quatre coins de l’île, dans des groupes de tambours et de bèlès et jusques y compris dans les ballets, ce combat paraît d’arrière-garde. Aussi bien, il est paradoxal que plus fort est le discours discriminant et sa traduction par des signes identitaires ou nationalistes, plus recule la discrimination dans l’action, et pas seulement dans l’action associative. Il est aussi vrai que dans ce si petit pays, la vérité des mornes n’est pas celle de la ville ni celle de Ti Sonson, celle des « intellocrates ».
Il y a quelques années, lors d’une compétition officielle organisée dans la Caraïbe, la ligue de football de Martinique avait dû renoncer en catastrophe au service d’un entraîneur d’origine hexagonale qu’elle avait désigné pour encadrer les Matininos. Sortant de leur retraite, d’anciennes gloires du football martiniquais, devenues militants politiques, avaient obtenu que la ligue revienne sur une décision qui leur paraissait insupportable, confier l’équipe « nationale » martiniquaise à un technicien non martiniquais. La fierté nationale dût – elle en souffrir, après l’intermède d’un Nègzagonal, nécessité faisant loi, l’équipe nationale est drivée aujourd’hui drivé par un technicien franc-hexagonal.
Pareillement, des journalistes métros qui n’étaient pas désirés hier (exemple du retour empêché d’Alain Rodaix) s’imposent aujourd’hui dans la station d’Etat, y compris dans le sport où le nouveau Camille Alexandre est un Hexagonal. Est-ce à dire que les faits se chargent de gommer les discours, et l’action, d’avoir raison de l’idéologie ? On est peut-être en présence d’une preuve supplémentaire du paradoxe martiniquais.
