Autour de « Jusqu’à mon dernier mot », de P.S. Hoggar

Récit de fin de vie : une cérémonie des adieux

— Par André Claverie —

Confrontée à l’imminence de la mort à cause d’une maladie incurable, Héloïse, une jeune Antillaise, appréhende que ses derniers instants -paroles, regards, gestes, silences – ne lui soient volés à la suite du processus dégénératif qui colonise peu à peu son corps et sa pensée.

Cet effroi, lancinant, la conduit à entreprendre le récit des deux dernières années de son existence afin de maintenir sa présence auprès de ses proches, lorsqu’elle aura été arrachée à eux.

Sous la forme d’un journal, qu’elle appelle son « Commentaire » (« dialogue mental avec soi »), Héloïse transmet donc un testament spirituel, destiné en priorité à sa sœur jumelle, Sarah : une confession littéraire dévoilant le sens ultime des moments douloureux, des amours passionnées et des instants lyriques qu’elle aura vécus.

Bien plus, en se lançant dans l’aventure de l’écriture, la jeune narratrice réalise le projet de « parfaire sa destinée » en dénouant avec douceur les liens qui l’unissent à l’existence et aux êtres qu’elle aime, et en parvenant avec dignité jusqu’à l’extrême lucidité contenue dans le silence de son « dernier mot ». Son dernier acte. Crucial. Solitaire.

C’est dire que cette œuvre revisite le thème traditionnel du memento mori (« rappelle-toi que tu vas mourir ») souvent associé à la philosophie épicurienne du carpe diem (« profite de chaque jour »). Pour Héloïse, la fréquentation de la mort constitue « l’unité de péril » qui rend son existence si dramatiquement exigeante : dans la générosité de son partage humain… et l’espérance portant son être au-delà de sa vie présente.

La littérature à la lettre

L’écrivain, qui a masqué l’anonymat de l’acte créateur sous le pseudonyme de Hoggar, a confié qu’il a voulu mettre en place un nouveau « dispositif littéraire » ; un cadre énonciatif qui serait « transgenre », pour affirmer que la composition, la structure de l’organisme verbal, conditionne le style et l’implicite du discours. Un style épousant, en amont des genres littéraires canoniques, les formes premières de l’expression : injonction, consolation, aphorismes, devinettes, déparlure irrationnelle, confidences, débat, éloge, diatribe, prière, profession de foi…

Le texte sera donc fondé sur une mise en scène et un dialogue entre les trois instances de la topique littéraire : Auteur, Narrateur, Personnages.

D’emblée, dès le Prologue dont il est l’énonciateur, l’Auteur donne une feuille de route à la jeune Narratrice : « Écoute, Héloïse… ». Au cours du récit, cette figure d’autorité fictionnelle, qui représente l’instance créatrice, inconnue, transcendante, n’hésite pas à conseiller, corriger, encourager celle qui met en œuvre l’histoire de son âme et de son existence. On peut même penser que cet Auteur, projetant son « ombre diaphane » sur le texte, a inspiré les poèmes introductifs de chacun des six chapitres ; ou encore les épigrammes incisives surgissant ici et là pour relancer la narration. Toujours est-il que c’est bien ce « surmoi auctorial » qui, revenant dans l’Épilogue, fait un bilan et ouvre les perspectives de l’aventure introspective d’Héloïse.

Parmi les fondamentaux de la fiction littéraire, un deuxième commandement est mis en évidence dans Jusqu’à mon dernier mot : le processus de réécriture et d’intertextualité. Le grand Texte universel n’est-il pas une perpétuelle relecture et réinterprétation des énoncés antérieurs et une recréation qui met en présence, même virtuelle, tous les livres publiés ? Hoggar amène donc son héroïne-narratrice à « commenter », en le recomposant, l’ouvrage Même les poissons crient, d’un certain Raune Davy. Évoquant la destinée d’un couple de jeunes Allemands confrontés au nazisme dans les années trente, cet hypotexte sert de miroir révélateur à la jeune Héloïse, presque un siècle plus tard. Par ailleurs, par de multiples allusions, le texte de Jusqu’à mon dernier mot se présente comme une nouvelle version des amours légendaires d’Héloïse et Abélard. On peut même se demander si, dans cette dernière réécriture, l’objectif littéraire ne se définit pas comme une libération de l’héroïne qui, au XVIIIe siècle, dans l’œuvre de Rousseau, avait été victime de la disconvenance sociale entre la noblesse de sa naissance et la roture de son amant, et restait finalement prisonnière d’une morale dogmatique cautionnée par la religion.

La relation entre l’auteur et le lecteur, le narrateur et le narrataire, constitue une troisième donnée, complexe au demeurant, de l’expression littéraire. Qu’il soit ici question de deux sœurs jumelles prend une valeur symbolique d’autant plus forte que le récit de Jusqu’à mon dernier mot s’inscrit dans la filière des œuvres de transmission : le message de la narratrice, Héloïse, ne valant que dans la mesure de son appropriation par sa première destinatrice, Sarah, à qui est dédiée cette narration d’un parcours dramatique, nourri de confidences et d’allusions personnelles, parfois opaques et donnant à conjecturer.

Faut-il voir enfin un retour à la Lettre originaire de la littérature dans l’évocation d’un ordre symbolique sublimant les deux registres conjoints du réel – qui se dérobe – et de l’imaginaire, son admirable palliatif ? C’est du moins ce qui est suggéré par une plongée inattendue dans les profondeurs d’une grotte du paléolithique aux parois ornées mêlant représentations concrètes et motifs purement abstraits :

« Je me surprends aussi à guetter, à côté des images de bisons, cerfs, chevaux, saumons, les signes géométriques disséminés sur l’ensemble du sanctuaire : lignes parallèles, convergentes, en angle, formant ici un triangle et ailleurs un quadrilatère ou bien dessinant des méandres colorés de traces symétriques. Ces figurations pariétales (…) ne se désignaient-elles pas ainsi comme les balbutiements d’une écriture rupestre et un premier saut métaphysique ? »

Un essai « philo-poétique »

N’étant pas inféodé à une cause ou une idéologie, le texte littéraire a pour seule ambition de mettre en état de sensibilité et de spiritualité un lecteur confronté aux aléas de sa condition… et à son issue tragique. Le Commentaire d’Héloïse ne serait-il pas, en ce sens, une dissertation poétique, fondée non pas sur une argumentation logique, mais sur les intuitions et mutations d’une conscience en quête d’un surcroît de vie ? Talonnée par la mort, la narratrice a saisi la citation d’un vieux sage chinois, comme une parole énigmatique, oraculaire, guidant sa pensée et qu’il lui appartient d’interpréter :

« Mais ce qui advient d’abord est-il prioritaire ? Et primordial l’être-au-monde que tu choies ?

Des hordes d’Onomates parcourent l’immensité des steppes. En tous sens. Cavalcades de mots, de songes ; poétique candeur des ethnicités…jusqu’au point où avec le Temps se nouent d’étranges alliances.

Rien n’est tout. Tout est dans tout – et en tous. Tous sommes un.

Fais advenir celle qu’il faut que tu sois »

Critique de l’empirisme généralisé ? Dépassement de l’immanence dont le déterminisme, purement horizontal, nous asservirait aux circonstances ? Vision sartrienne d’une liberté souveraine manifestée dans nos actes, en se projetant sur une simple hypothèse de sens, une figure de l’humain « tel qu’il doit être » ?

Avec une innocence conceptuelle consciente de ses limites, Héloïse, essaie de communiquer ce qui la fascine dans les propos de Thomas, disciple d’Heidegger, tels qu’ils sont rapportés dans Même les poissons crient. Elle croit qu’il lui est donné d’entrevoir la signification de son existence, exilée de l’Être, mais libérée de l’emprise des choses, des étants. C’est finalement son moi générique, d’appartenance au genre humain, qui lui ouvre la voie d’une transcendance, d’une spécificité ontologique :

« Qui sommes-nous ?

Pierres vivantes ?

Métaphores divines ?

Des Effarés

Des êtres aveuglés de passions

Se croyant guidés par leur émoi philosophique

Le surmoi générique des humains. »

Les 75 feuillets de Jusqu’à mon dernier mot, sont répartis en six chapitres, correspondant, selon l’écrivain, aux étapes obligées de tout parcours existentiel : « Il s’agit d’une seule phrase, grammaticale et musicale, avec sa montée, son acmé, puis sa chute ; il appartient à chaque lecteur de retrouver cet itinéraire et de se reconnaître dans le chiffrage poétique du langage ». On peut comprendre qu’en mettant en texte son existence, Héloïse a reçu la seule assistance permise pour sa décision finale : dicter à son corps le retour de son âme dans le Foyer primordial où toutes existences se recomposent.

Une jeune Antillaise à la bascule de l’Histoire

Symptomatique apparaît le fait que la narratrice soit originaire des Antilles, métisse, habituée dès l’enfance à un mode d’être au monde qu’un des écrivains de son pays désigne comme « plénitude horizontale du vivant » (P. Chamoiseau). Ses études secondaires dans le biotope culturel de son île natale ne l’ont-elles pas mise en présence littéraire des trois auteurs dont le croisement des données permet de « faire le point » pour se situer dans l’espace moral du Tout-Monde et tracer une « route fond » : Aimé Césaire, Saint-John Perse et Édouard Glissant ? C’est pourquoi les références à ces trois totems sont récurrentes dans Jusqu’à mon dernier mot, comme des médiations de la sensibilité et de la vie spirituelle dont l’émergence et la mutation sont en cours.

Comme l’indique l’Auteur à la jeune Héloïse, dans le Prologue, elle devra se reconnaître et s’inventer « à la bascule des siècles, dans le retour des paradigmes ». Car le temps de son agonie, rendant plus étroit le maillage de son esprit et de ses sens, loin de la recroqueviller sur elle-même dans le déni de son époque, la rend au contraire plus poreuse aux souffles contraires et tumultueux contemporains. Dans un monde de créolisation travaillé par le choc des cultures, un monde numérique qui transforme des masses d’individus « en des nuées d’insectes esseulés », cette femme métisse, dont l’histoire collective a été raturée par la colonisation, sent remonter en elle la hantise d’un passé douloureux…

« Mais sur la route du retour, un cri irraisonné est sorti de moi, et j’ai crié, crié, tellement que l’habitacle de mon automobile était soudain illimité, plus sauvage que toutes les lianes des sylves du Tropique. Un cri aussi déchirant que la mort hurlée par nous autres Antillais lorsque nous revoyons la porte sans retour de l’île de Gorée, géométrique, découpant le corps de l’Afrique sur l’autel insensible de l’Atlantique » …

Mais elle parvient à recomposer son existence, exempte de ressentiment, grâce à son savoir de la douleur et à la connaissance de la lettre génétique de ses anciens traumas.

Ce que cette narratrice, exilée à Paris dans son dernier décours de vie, appelle son « baume mémoriel » est notablement constitué des souvenirs de sa vie d’avant et des paysages d’outre-mer devenus, comme par magie, des acteurs-partenaires, des adjuvants émotionnels, si bien que les descriptions tiennent lieu d’évènements psychologiques, transcrits sous forme de liturgie verbale :

« Dans mon pays où la nuit s’assombrit de la couleur des flamboyants, tandis que les arbres à feuilles ferment leurs paupières et que résonne l’incantation obsédante des reinettes et des criquets enfin libérés de l’oppression solaire – me mettant à l’unisson du monde et de la nuit complice, infusée d’astres, qui calme l’exubérance des végétaux et se réfugie dans les racines-contreforts semblables à des voûtes renversées – j’entends encore et toujours la mer au loin dont les vagues s’exténuent sous le bouclier immuable des mangliers. Tout est en attente, après la mort du soleil, quand chacun médite sur l’effacement des couleurs, une diaspora de couleurs en exil sur l’écorce de la terre ».

André Claverie

Date de parution :26/06/2025
Editeur : L’harmattan (Lettres d’Ailleurs, Caraïbes)
Colection : Lettres D’Ailleurs
Nombre de pages :338

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