Au Saint-Esprit, première carte blanche à Nicole Cage

— par Janine Bailly —

La troisième saison de Rencontres pour le Lendemain, manifestation culturelle de bon aloi, gratuite, ouverte à tous, et qui traditionnellement se tient à la médiathèque du Saint-Esprit, a ouvert l’année nouvelle en donnant carte blanche à Nicole Cage. Belle idée que celle-ci, qui nous fit découvrir, ou simplement mieux appréhender une femme et une artiste aussi talentueuse que chaleureuse. De l’artiste, il fut à juste titre dit qu’en dépit d’une reconnaissance avérée en bien des pays, cette fille si aimante de sa Martinique natale ne tient pas encore en son propre pays la place à laquelle elle peut prétendre. Ce que le public sembla ce soir-là démentir, venu en nombre emplir plus que de coutume la salle, un public tant masculin que féminin, qui sut se montrer chaleureux et attentif jusqu’à ce que l’on pourrait qualifier, en quelque sorte, de recueillement ému.

Mais ce fut d’abord de la femme, humaine et généreuse, prête à de justes combats, que vint nous parler son amie de cœur, la chanteuse Ymelda Marie-Louise. Toujours porteuse de ses racines, celle qui a fait de la Martinique son pays d’adoption dira que, si elle est « la plus martiniquaise des haïtiennes, Nicole est la plus haïtienne des martiniquaises », toutes deux ayant d’ailleurs été présentes, côte à côte, au secours de l’île sœur, au moment du dernier tremblement de terre.

Gilbert Pago, historien bien connu, dessina pour nous la figure de la jeune fille, de l’étudiante qui auprès de lui découvrit l’engagement politique — marxiste-léniniste, précisa en un rire l’intéressée —, de cette écrivaine en herbe dont il pressentit les dons, au point de lui confier bien vite des articles à rédiger. Mais c’est aussi, au-delà d’une relation de “maître à élève”, d’aîné à cadette, des liens d’amitié indéfectibles qui se sont tissés, et qui perdurent.

L’aspect plus purement littéraire avait été confié à Patricia Gros-Désirs Conflon, doctorante à l’Université des Antilles, pour cette raison que le sujet de sa  thèse (qu’elle compte soutenir au mois de juin) porte sur l’œuvre écrite de Nicole Cage, publiée ou inédite, l’écrivaine ayant ouvert à la jeune femme sa malle aux trésors ! Si l’on peut regretter que la communication ait été lue, ce petit bémol à la convivialité de la soirée fut compensé par la richesse des choses dites. Une analyse à deux axes principaux, l’un recensant les thèmes chers à l’écrivaine, qui n’hésite pas à s’approcher au plus près des vérités, vérité par exemple de ces femmes, prostituées, violées, battues ou déshéritées et que l’on aimerait invisibles, à l’envers de ce mythe antillais de la femme “poteau-mitan”. L’autre mettant en lumière la force de l’écriture, l’originalité de la langue utilisée, langue farouchement dominée, « langue cannibalisée », qu’elle soit créole ou française.

Se gardant d’être didactique, la soirée fut rythmée d’intermèdes musicaux, où l’on put entendre Nicole Cage, soutenue par ses fidèles musiciens José Zébina et Christian Marie-Jeanne, dire ou chanter ses propres textes et poèmes. Instants de grâce éphémères mais inoubliables, où, souffle suspendu, la salle put entendre cette Lettre ouverte à Birago Diop, écrite en larmes dans le métro parisien, ce 18 avril 2008, après avoir appris la disparition d’Aimé Césaire, car « les morts ne sont pas morts ». Un cri de douleur en hommage à celui qui est parti, « le Père le maître le Griot l’Ancêtre », parti « dans la virgule qui sépare la nuit du jour / et la nuit depuis ne nous quitte pas ». Une supplication pour que la vie malgré tout continue : « Ô Birago, ne lâche pas ma main / Jusqu’à ce qu’elle retrouve / La chaleur de la main de l’Ancêtre ! ». Et quand fut venu le temps pour Nicole d’intervenir plus directement, elle nous dit son parcours Du déracinement à l’irrésilience, nous invitant à interroger sur ses pas les secrets de ce « parchemin » déroulé, de l’aïeule arrachée à sa terre africaine, à sa propre maison quittée avec dans les valises « ses livres et son linge », en passant par ce père un jour expulsé de la propriété que pour sa famille il avait de ses mains construite. Nous rappelant aussi les blessures d’un peuple qui est encore à se reconstruire, dans l’espoir, la détermination, la verticalité, et qu’elle exhorte à l’action.

Si l’on connaît et honore volontiers les maîtres de la littérature, il est vrai que, des femmes écrivaines, ii est ici moins parlé. C’est pourquoi vient de paraître le recueil Fanm kon Flanm, édité à Fort-de-France, et qui donne la parole à une trentaine de femmes martiniquaises. C’est pourquoi il était bon que Rencontres pour le Lendemain offrît la primeur de sa carte blanche 2018 à Nicole Cage !

Janine Bailly, Fort-de-France, le 21 février 2018

Remarque : pour lire l’intégralité de Lettre ouverte à  Birago Diop, rendez- vous sur le site : https://montraykreyol.org/article/lettre-ouverte-a-birago-diop