Attentat de Nice : une parole politique dévaluée ?

— Par Lionel Venturini —
parler_se_tairePlusieurs responsables de la droite profitent du carnage de la promenade des Anglais pour réclamer un nouveau virage sécuritaire, quand celui amorcé par François Hollande n’a déjà pas démontré d’efficacité.

Tandis qu’un pays se tient dignement face à l’attentat de Nice qui vient après les précédents de Charlie et du Bataclan, comme en témoigne l‘afflux à Nice pour le don de sang, peut-on en dire autant d’une partie du personnel politique qui pense qu’il n’y a pas plus urgent que d’espérer un bénéfice politique sur des cadavres tièdes ? C’est à droite qu’on trouve les plus va-t-en-guerre, avec sur la plus haute marche du podium le député (Les Républicains) Henri Guaino, convaincu que le carnage à Nice aurait pu être évité, car « il suffit de mettre à l’entrée de la promenade des Anglais un militaire avec un lance-roquettes et il arrêtera le camion », a-t-il préconisé sur RTL. Frédéric Lefebvre, du même parti, est lui favorable à l’instauration de l’état de siège, déclenché pour la dernière fois en France en 1939. Député (LR) des Yvelines, Jacques Myard a quant à lui prôné, parmi huit propositions, “d’expulser tous les binationaux en voie de radicalisation” et “d’appliquer partout sur le territoire national l’interdiction du voile”. Pro-Bachar el Assad, il prône également de “renouer des relations diplomatiques » avec le régime sanguinaire de Damas, pour « obtenir des renseignements” dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. De son côté, Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout la France (DLF), a jugé l’état d’urgence « nécessaire » mais estime qu’il ne « suffit plus ». L’avocat Arno Klarsfeld croit pouvoir affirmer « qu’une partie de la gauche critiquait Estrosi pour vouloir installer des cameras dans les rues de Nice » : ont-elles empêché quoi que ce soit ? On oublie volontiers à droite que la réforme du renseignement voulue par Nicolas Sarkozy sur fond de baisse des moyens a désorganisé celui-ci, en trouvant de dramatiques illustrations, comme l’affaire Merah.

Alain Juppé, candidat partant favori à la primaire de la droite, y va également de son couplet sécuritaire, « si tous les moyens avaient été pris », l’attentat de Nice « n’aurait pas eu lieu », a-t-il jugé. Alors qu’on sait déjà que l’auteur du carnage de Nice n’était fiché nulle part. “Il est quasiment impossible d’appréhender avant son passage un individu qui prend un camion et qui fonce sur une foule”, a observé le rapporteur de la commission d’enquête sur le Bataclan, le député socialiste Sébastien Pietrasanta. La prolongation de l’état d’urgence et le maintien de l’opération militaire Sentinelle, annoncés vendredi par le président François Hollande après l’attaque de Nice, démontrent “l’impuissance” de l’exécutif face à la menace jihadiste, a critiqué le président de cette commission d’enquête parlementaire sur les attentats de 2015, le député LR Georges Fenech.
L’état d’urgence n’a pas tari le vivier des jihadistes

L’efficacité même de l’état d’urgence en vigueur depuis le mois de novembre, est pourtant fortement mise en cause comme unique, ou peu s’en faut, réponse politique à la menace terroriste. Quelques heures après avoir confirmé la levée à la fin du mois du dispositif, qui facilite les perquisitions administratives et assignations à résidence, lors de son intervention du 14 juillet, le chef de l’Etat a dû faire marche arrière dès l’annonce du carnage survenu sur la promenade des Anglais. La prolongation du dispositif sera examinée la semaine prochaine en conseil des ministres puis au Parlement. La loi sur la procédure pénale promulguée en juin doit prendre à terme le relais de l’état d’urgence, en étendant notamment les possibilités de contrôle et d’assignation à résidence des individus soupçonnés de terrorisme. “Hélas, on constate que l’état d’urgence ne permet pas d’empêcher le drame qu’on a vécu hier”, fait valoir le secrétaire national d’EELV, David Cormand. Sur la même ligne, la Ligue des droits de l’Homme dénonce un “effet de communication”: “L’état d’urgence, c’est vraiment fait pour gérer l’urgence (…) ce n’est pas un régime fait pour s’installer sur du moyen terme”. Selon les chiffres de l’Intérieur, entre novembre 2015 et avril 2016, quelque 3500 perquisitions ont été menées dans le cadre de l’état d’urgence, débouchant sur 400 interpellations, dont il est difficile de distinguer ce qui relève du terrorisme et de la délinquance. Mais selon le député PS Sébastien Pietrasanta, rapporteur de la commission d’enquête, si les perquisitions administratives et assignations à résidence ont eu un effet dans un premier temps, cet effet “semble s’être rapidement amenuisé”. L’état d’urgence n’a pas tari le vivier des jihadistes.

Pour l’heure, la réponse de l’exécutif est purement institutionnelle, François Hollande a décrété un deuil national de trois jours jusqu’à lundi, à l’issue d’un conseil de défense restreint, après avoir annoncé dans la nuit de jeudi à vendredi, « l’intensification des frappes aériennes en Irak et en Syrie » contre Daesh. Manuel Valls, qui fait de la réponse autoritaire son fonds de commerce politique, pousse son avantage et a souligné combien « le terrorisme, et nous le disons depuis longtemps, est une menace qui pèse lourdement sur la France, et qui pèsera encore longtemps ». Ou comment acter d’une situation ainsi résumée par ce que disait au moment des attentats de Bruxelles l’historien du Moyen-Orient Pierre-Jean Luizard d’un « déficit identitaire dans beaucoup de banlieues, notamment en France et en Belgique » tel que « beaucoup de jeunes, ni d’ici ni d’ailleurs, trouvent un remède à leur souffrance de perte d’identité dans un engagement suicidaire au service de l’État islamique ». Pour un autre spécialiste, Gilles Kepel, « le logiciel de ce terrorisme-là n’a toujours pas été compris par le pouvoir politique, quel qu’il soit (…) il ne s’agit pas de dire qu’on va faire appel à la réserve, tout le monde sait que les forces de l’armée et de la police sont épuisées. Et c’est du reste l’objectif des textes mis en ligne depuis 2005 par ce djihadisme de troisième génération : il faut épuiser les forces de l’ordre et il faut faire en sorte que la société, qui est totalement déboussolée, se prépare à une logique de guerre civile entre enclaves de confessions différentes”. Voir une société basculer dans une méfiance généralisée, confinant à la guerre civile : tout ce que veulent les terroristes islamistes.

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