— Par Selim Lander —
Après Avignon et Paris, la Martinique a la chance d’accueillir cette pièce hors norme, seule en scène d’une intensité tragique, pas seulement une mère qui pleure la mort du fils car l’essentiel de la pièce n’est pas dans cette mort dont on ne saura pas grand-chose ; elle est dans le destin d’une mère accablée comme par les dieux de l’Antiquité auxquelles elle adresserait sa plainte si l’on croyait encore que le fatum est d’essence divine.
Sur la mort du fils on apprend seulement assez vite qu’il a commis un attentat suicide et tué dix-neuf personnes. Pas un mot sur ses motivations (il serait sans doute inconvenant de laisser entendre qu’une religion qui fanatise certains de ses adeptes pourrait avoir une part de responsabilité). La personnalité du fils demeure donc entièrement opaque. On en apprend davantage sur le reste de la famille, les deux autres enfants qui étaient en « colo » au moment du drame et qui, de retour, se révèlent bien moins enfantins que ce que l’on avait imaginé. Comme le mari a sombré dans la dépression à l’annonce du drame, la mère se retrouve donc seule avec elle-même et pleurant, comme on l’a dit, davantage sur elle-même, sur le mauvais sort qui l’accable que le deuil du fils aîné. Est-elle pourtant responsable de la dérive de ce fils ? Une question qu’elle ne peut pas ne pas se poser et les bonnes âmes qui la harcèlent au téléphone ne font pas faute de le lui répéter : tu aurais dû « prévoir, voir, savoir » ! Une question à laquelle elle pourra d’autant moins répondre puisqu’elle (puisque l’auteur) s’interdit de s’interroger sur d’autres causes de la conversion de son fils au terrorisme a priori plus évidentes qu’un simple défaut d’éducation, lequel n’est d’ailleurs qu’évoqué.
Certains héros de l’Antiquité, comme Œdipe, voient les dieux s’acharner sur eux, tout comme le pauvre Job cible de la vindicte de Yahweh, mais ce sont des personnages de temps lointains où l’on appréciait la démesure et nous pourrions y voir aujourd’hui de l’exagération. Élisabeth Gentet-Ravasco, qui signe la pièce, semble pourtant avoir retenu ces modèles (plutôt qu’Andromaque et Antigone mentionnées dans le texte). La mère éplorée accumule en effet tous les maux : elle est harcelée par les journalistes et d’autres qui l’insultent au téléphone ou lui crachent au visage, son mari n’est d’aucun soutien, ses enfant ne se montrent pas aussi compatissants qu’elle le voudrait et ses parents, beaux-parents ou amis l’abandonnent à son triste sort. Cela fait beaucoup mais on aurait tort de le reprocher à l’auteure puisqu’elle réussit son pari de camper une héroïne de tragédie moderne. Une fois admis son parti d’accumuler sur la tête de son personnage tous les maux imaginables, on ne peut que la suivre même si la fin, terrible et qui fait – pour le coup – penser à Médée, n’est pas suffisamment annoncée.
Car c’est bien une tragédie qui est montrée sur le plateau ; la comédienne, Véronique Augereau (1), justement saluée par la critique, endosse son rôle jusqu’à l’outrance et jusqu’aux larmes s’il le faut. L’écriture de la pièce est un autre élément de son succès, en tout cas la langue qui la porte car, contrairement au « scénario » qui peut paraître exagéré, elle est juste de bout en bout. Quant à la mise en scène de Stéphane Daurat, elle conjugue l’intensité et la sobriété. Intensité dans l’expression des sentiments, la voix, le visage, les gestes et sobriété dans les déplacements et le décor. Le metteur en scène, a ainsi atteint les objectifs qu’il détaillait dans sa note d’intention : « simplicité, authenticité, vérité, intensité » (2).
Le décor se réduit à peu de choses : une chaise à jardin et deux écrans verticaux qui accueillent des projections en noir et blanc, dont, fugitives et d’autant plus impressionnantes, des silhouettes aux contours imprécis figurant les victimes de l’attentat. Une musique en sourdine accompagne certains moments du monologue. Tandis que sur les photos d’Avignon la comédienne porte une veste gris clair sur sa robe noire, elle est, à la Martinique, entièrement vêtue de noir, ce qui accentue son caractère tragique.
Après le chaos, une pièce d’Élisabeth Gentet-Ravasco créée au festival d’Avignon en 2023. Mise en scène Stéphane Daurat, interprétation Véronique Augereau, musique Avant l’Aube, vidéo Fanny-Gaëlle Gentet, Lumière Sébastien Vergnaud.
En tournée à la Martinique au Théâtre municipal du 26 au 28 février 2026.
Photo 1 SL ; photo 2 Fanny-Gaëlle Gentet.
- Comédienne très expérimentée qui se produit aussi bien dans les grands auteurs du répertoire qu’au café-théâtre, formée au Conservatoire d’art dramatique de Rouen, au Cours Florent et à l’ENSATT.
