14°N 61°W : Norville Guirouard-Aizée “Rêves piégés”

16 Novembre – 28 Décembre 2013

— Par Sonia Tourville—

norville— Photo de JB Barret —“Norville Guirouard-Aizée, artiste en mythologies, rare, discret, nous présente un condensé de ses réflexions sur le Monde, puisé dans l’espace de méditation de son jardin. Bien qu’il soit furtif, voire clandestin, son regard et sa vision de la société revêtent un aspect fortement actuel et critique. Avec Norville Guirouard-Aizée, nous ne sommes pas dans l’espace de la peinture, de la toile, mais dans la matérialité, dans la formalisation de l’expression par le biais d’objets. À travers des objets, des artefacts créés par lui-même, symbolisant l’exécution de formes ou sortes de drames rituels contemporains, ou étayant et affermissant des conduites contra-phobiques, il nous donne à voir l’état du monde. La définition de ces conduites est celle-ci : « comportement pragmatique de défense contre l’angoisse, suscité par l’objet ou la situation phobogène, soit par des conduites d’évitement à l’égard de l’objet ou de la situation, soit par des conduites de réassurance avec par exemple, la nécessité d’être accompagné par une personne rassurante lors de l’exposition à l’objet ou la situation phobogène ». Il organise ses artefacts dans un dispositif simple et efficace, à l’aide d’une série d’objets agrégés, associés, collés. Avec « dialogue Nord-Sud », des objets techniques comme les armes (la Kalachnikov ou M16) deviennent ces fameux objets contra-phobiques par leur usage sur­déterminé et sur-conditionné et servent son propos. Pour « Touché Coulé », il fait usage d’objets produits industriellement (comme des poupées noires en matière synthétique), nous scellant dans une « soi-disant » irrécupérable condition, et encore des artefacts tissés ou tricotés pour la douceur ou la protection mais investissant le champ de la plus grande violence (chaussons, référence à l’artiste bangladaise Taslima Nasreen, pour les oeuvres « De ma prison » et « Ych nou ». (cagoule, pour la disparition ou l’invisibilité de l’identité). L’artiste nous enjoint à nous poser cette question : Où en sommes-nous? Comme pour certains artistes du monde entier, cette question déclenche inévitablement certains positionnements sur la fragilité et la complexité du monde; le quotidien qui nous occupe et dilue notre attention, notre lucidité, amenuise notre esprit critique. Mais Norville Guirouard-Aizée, du fond de son jardin s’interroge. Où en sommes-nous donc de la violence, de la peur de l’autre, de nos propres peurs, de nos effrois, notre peur de la misère, des fléaux? Comment cette mécanique de l’intolérance, du rapport entre les genres et de la place de la femme, de la disparition de la nuance, de la subtilité a t-elle réussi à se mettre au point? Religions, sectes innombrables, rassurantes, mais aussi exaspération des certitudes religieuses, polarisation outrancière des jugements, de la démocratie et de la morale, régression individuelle et collective, homogénéisation unilatérale des marchés et des mentalités, course vers une justification matérialiste du soi, évacuation de la spiritualité, peur pour tous du diable, du pêché, retrouvailles avec Dieu et le Paradis ; Fidèles et infidèles sont en armes et en larmes. Le Dieu, le Diable de qui, l’Enfer de qui, le Paradis de qui? Dans son singulier essai anthropologique et philosophique, ouvrage de 1500 pages, « Masse et puissance » , Elias Canetti ayant effectué une immense réflexion sur les questions de masse dit ceci : « Tous les désirs humains d’immortalité contiennent quelque chose de l’aspiration à survivre. On ne veut pas seulement être toujours là, on veut être là quand d’autres n’y seront plus. Tout le monde veut finir par être le plus ancien, et le savoir, et quand il ne sera plus là, il faut que son nom le fasse savoir ». L’artiste traite semble t-il de la question de l’impuissance de certains, du trop de pouvoir de certains autres, de l’incompréhension, de l’innocence, des déséquilibres des idéologies elles-mêmes mues par les différences religieuses, de la violence, de la complexité de la gestion des problèmes du quotidien. On peut encore se demander pourquoi au 21ième siècle, la mise à distance du « Tiers-Monde », des Colonisés et des Déportés empêche de considérer la Pensée Autre, celle de la mobilité, de la plasticité, de la non-polarisation et une perspective de l’horizontalité. Comment alors envisager une décrispation sur les questions fondamentales comme la domination, l’humanisme, les cohérences et dichotomies sur les Droits de l’Homme, les intérêts contradictoires ?

Sonia Tourville

espace d’art contemporain 14°N 61°W
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