“Le Papalagui” : Le théâtre encore, pour vivre et survivre

Marin (Auditorium) : mercredi 8 avril 19 heures
Prêcheur (Salle Félix-Grélet) : jeudi 9 avril à 19 heures

le_papalagui-3— Par Janine Bailly —
En cette fin de mois, le nouveau directeur de l’EPCC-Atrium nous offre avant l’heure de bien jolies fêtes pascales : samedi, nous avons grâce à lui vibré au spectacle de The Island (lire sur ce journal l’article de Roland Sabra). Ce lundi, c’est à un spectacle gratuit que Hassane Kassi Kouyaté nous a conviés à l’Université des Antilles, dans le cadre d’une opération lancée sous l’appellation de Territoires en cultures, opération de décentralisation des spectacles, présentement en partenariat avec la ville et l’université de Schœlcher.
En ce qui concerne The Island, j’aimerais juste partager ces deux moments d’émotion forte qui furent les miens.Tout d’abord, au récit de la traversée qui mena les prisonniers à l’île, comment ne pas songer au destin tragique que connurent les passagers des tristement célèbres bateaux négriers de la traite ? Ensuite, comment ne pas comprendre que, enfermés dans cette cellule, on ne peut continuer à vivre et s’échapper que par l’imaginaire : dans un rituel quotidien, l’un des détenus ramasse une timbale et passe un appel à sa famille ou à ses amis, son monologue s’interrompant brusquement, et l’on peut lire alors sur le visage de l’acteur, redevenu étrangement silencieux, toute la détresse d’un retour à une trop cruelle réalité. Rappelons encore qu’ici, l’acte de résistance rejoint le plaisir du théâtre !

Le Papalagui est, lui aussi, à sa façon sans nul doute plus légère et plus humoristique, un acte de résistance, résistance à une vision égocentrée-eurocentrée des ethnologues du siècle dernier, résistance à une Europe qui jugeait le reste du monde à l’aune de ses propres critères « blancs ». Dans l’amphithéâtre, un trop petit nombre de spectateurs attend, bercé par des chants d’oiseaux, par le ronronnement de la climatisation aussi, qui crée un bruit de fond, désagréable mais que par bonheur la belle performance du comédien nous fera vite oublier ! Un comédien qui capte notre attention à chaque seconde, par le lien que son regard malicieux et délibérément étonné établit avec la salle.
Sur scène, un tabouret, un écran, un projecteur de diapositives, ce dispositif permettant au spectacle d’être joué en mille lieux, pays et continents divers, avec parfois le secours d’un groupe électrogène ! Entre alors un homme, noir, pieds nus, portant pour tout vêtement un court caleçon blanc. Il dépose au sol une valise brune, convoque son public par une phrase qui rythmera le discours à la façon du conte : « Frères de toutes les îles ». Puis, muni de la télécommande reliée à un long fil autorisant l’arpentage du plateau, Habib Dembélé se dirige vers l’écran, actionne le projecteur, et, surprise ! c’est sur un écran blanc qu’à l’aide de gestes précis il commence à nous faire imaginer la« coquille », les « bahuts » où vit le Papalagui. Et miracle ! nous les visualisons, ces immeubles qui abritent des humains, et non des animaux comme aurait pu le laisser croire un instant l’emploi de l’article défini, « le Papalagui » comme le_papalagui-2on dit « l’ours blanc ». Nous les reconnaissons, ces immeubles-coffres de pierre dure empilés, séparés par des « fentes bruyantes et grises », labyrinthe des rues hanté par les hommes blancs. Dans ces lieux, chacun vit chez soi, sans lien avec les « papalaguis » du « bahut » contigu. Et si par hasard on rend visite à un voisin, il faut appuyer sur ce « téton sonore », au « galbe féminin », qu’est la sonnette. On l’aura compris : l’homme noir découvre ces êtres étranges et leurs coutumes, et, ignorant des choses, il utilise pour les décrire à ses « frères » un langage fait d’astucieuses périphrases et images métaphoriques, qui sont un vrai régal pour l’oreille et l’esprit. On pourrait citer bien des exemples, je retiendrai ce fabuleux moment où l’homme noir observe la façon dont se vêtent ses contemporains européens, comprimant corps et pieds dans des objets fort contraignants, objets de quasi torture lorsqu’il s’agit des femmes portant corsets tout rigidifiés de baleines ! Ce passage du spectacle est d’autant plus frappant qu’il s’illustre de véritables photographies, projection terminée par deux représentations de femmes dénudées, vers lesquelles le comédien tend une main qui a envie de caresser, mais qu’il retient en cherchant du regard la complicité du public. Lui-même a alors revêtu un habit queue-de-pie et enfilé, sans la « peau molle » d’une chaussette, la « peau dure » de noirs et raides brodequins. Le texte prend encore une autre dimension grâce à une réflexion, sérieuse et désopilante à la fois, sur ce qu’est le temps, passé-présent-futur, ces trois éléments figurés par les bras tendus et la tête d’une spectatrice invitée à s’asseoir sur le tabouret de scène.
Au sortir de ce spectacle, on évoquera l’étonnement de Gulliver lorsqu’il débarque chez les Lilliputiens, ou celui d’Usbek et Rica qui découvrent, dans  les Lettres Persanes, les mœurs de l’Europe au cours du voyage qu’ils entreprennent jusqu’à Paris.
Comme nous le dira Hassane Kassi Kouyaté, il s’agit bien « d’ethnologie à l’envers ». En effet, précise-t-il, Le Papalagui est né d’un fait réel : le roi de Prusse avait fait venir en Europe plusieurs chefs de tribus afin de leur montrer ce qu’était la « civilisation blanche ». L’un d’entre eux, originaire des Samoa, lorsqu’il rentra au pays fut accueilli sur la plage par son peuple, auquel il tint ce discours, qu’un ethnologue allemand, Erich Scheurmann, se chargea de recueillir et de publier en 1920. Hassane Kassi Kouyaté a heureusement adapté ce livre, et la pièce fut d’abord jouée dans les musées d’ethnologie de Lausanne, Grenoble et Québec, avant de donner lieu à des tournées mondiales de quelque 1600 représentations.
Histoire déjà lointaine, mais discours d’une brûlante actualité, en certains points prémonitoire, par tout ce qu’il sous-entend de la nature humaine et de notre difficulté à accepter ce qui ne nous ressemble pas !
N.B. Le Papalagui désigne le Blanc, l’étranger, littéralement : le pourfendeur du ciel. Le premier missionnaire blanc qui débarqua à Samoa arriva sur un voilier. Les indigènes prirent de loin les voiles blanches pour un trou dans le ciel, à travers lequel le Blanc venait à eux. Il traversait le ciel.(Compagnie Deux Temps Trois Mouvements)
Fort-de-France, le 01/04/2015
Janine Bailly
Prochaines représentations
– Saint-Pierre, au CDST : mardi 7 avril à 19 heures
– Marin (Auditorium) : mercredi 8 avril 19 heures
– Prêcheur (Salle Félix-Grélet) : jeudi 9 avril à 19 heures