« La Bataille d’Eskandar », de Samuel Gallet, m.e.s. collectif Eskandar

Festival d’Avignon off 2018

Comment loger sur un plateau scénique exigu et triangulaire la formidable histoire de la ruine d’Eskandar, lorsque cet espace mesuré est déjà dévoré par une théorie d’instruments de musique imposants? C’est cette gageure que relève le collectif Eskandar, les comédiens Pauline Sales et Samuel Gallet et les musiciens Aëla Gouvennec et Grégoire Ternois. Une belle complicité les unit pour faire revivre cette histoire à la fois épique et banale. C’est l’histoire d’une femme à bout de souffle, traquée par les banquiers, les créanciers et les huissiers, tentant de survivre avec son fils Mickel. Elle rêve d’un séisme qui ferait effondrait cette cité maudite qui la harcelle quotidiennement, la méprise et la ruine.
Cette double histoire va donc se dérouler sur le plateau: en parallèle, la vie réelle dans laquelle arrive le jour de son expulsion et la vie rêvée, qui n’est pas forcément plus clémente: dans le rêve, l’effondrement jouissif de toutes les institutions maudites (banques, écoles, bâtiments administratifs) se double d’une invasion des ruines de la cité par les animaux les plus féroces échappés du zoo. Elle tient pourtant sa revanche, ayant trouvé un abri entre les murs de l’ancienne école où elle se terre avec son fils, munie d’un fusil de chasse et traquant les bêtes féroces. Une vie imaginaire qui la vengerait de toutes les humiliations, dans laquelle son fils serait à l’abri et une foule d’amants interchangeables à ses pieds. La nature reprend ses droits mais elle n’est pas moins féroce que la société des hommes et Madame de Fombanel y retrouve sa solitude foncière.
Tel est le propos de ce spectacle dans lequel l’imagination le dispute au réalisme. Dystopie, récit d’anticipation, ce texte porte tous les cauchemars qui hantent nos sociétés ruinées par l’injustice, la misère endémique et la solitude des êtres. Il vaut par le double registre qu’il propose et qui favorise une variation de rythme, d’ambiance et de style sur le plateau. Pauline Salles excelle dans ce rôle qui la fait traverser toutes les humeurs de Madame de Fombanel, tantôt excessive et violente, tantôt humble et défaite, toujours recrue de tendresse pour son enfant. Samuel Gallet, qui incarne thomas Kantor n’est pas moins saisissant.
Impeccable travail pour ce collectif qui donne vie à un poème dramatique et musical, une oeuvre scénqiue qui cherche sa voie entre dit poétique et parlé, entre récit et interprétation, où le dialogue voisine avec le chant. La déréliction d’une femme porte en germe l’abandon de ce monde où le présent est déjà gros des menaces du futur.
Michèle Bigot