Non, le choix d’un langage n’est pas innocent !

Épidémie, langage et réalité, par André Lucrèce

Qui est André Lucrèce ? (Quelques extraits de l’article de Wikipédia, à lui consacré).

Né le 8 juin 1946 à Fort-de-France en Martinique, il est écrivain, poète, critique littéraire et sociologue français.

Remarqué en 1971 par un article sur « Le mouvement martiniquais de la Négritude », publié dans la revue Acoma créée par Édouard Glissant, l’écrivain s’est distingué par un livre sur Saint-John Perse, puis par des articles et des livres sur la littérature antillaise.

(Du théâtre aussi…) Les textes d’André Lucrèce et d’Aimé Césaire ont contribué à la mise en scène d’une pièce intitulée « Aimé Césaire, paroles et silences », pièce jouée et filmée à la Gare Saint-Lazare à Paris, écrite et publiée par José Alpha en 2013, livre également préfacé par André Lucrèce.

Proche d’Aimé Césaire et du philosophe René Ménil, André Lucrèce a préfacé le livre de ce dernier « Pour l’émancipation et l’identité du peuple martiniquais ». Le roman d’André Lucrèce, partiellement autobiographique, « La Sainteté du monde », a donné lieu à une pièce de théâtre sous l’appellation « Lieux publics » mise en scène par José Alpha.

 

Une tribune particulièrement intéressante, que nous adresse André Lucrèce, écrivain, sociologue

L’art d’écrire « tout haut » ce que je pensais « tout bas », sans savoir comment ni oser le dire ! Et ce que propose ce texte est tellement bien formulé et si richement documenté — avec des références justes et fortes­ — que je ne résiste pas au plaisir de vous le faire découvrir aussi sur ce site ! (Janine Bailly)

« En 1635, Leone Allacci, éminent helléniste d’origine grecque mais qui vécut surtout à Rome, écrivait un texte intitulé « Des fautes des grands hommes dans leur éloquence ». Léopold Sédar Senghor soutenait quant à lui le propos suivant : « Il suffit de nommer les choses pour qu’apparaisse le sens sous le signe », et Camus dans une réminiscence fertile affirmait que « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » La juste mesure des mots est donc ici rappelée s’agissant de nommer.

Or dans l’approche de l’épidémie du covid-19, j’ai pu noter de ce point de vue plusieurs erreurs manifestes. Ainsi le « Nous sommes en guerre » ne me semble pas correspondre à la réalité. Car il faudrait alors désigner l’ennemi. Qui est-il ? Le virus ? Mais ce dernier ne demande rien à personne. Le virus n’est qu’une substance organique possiblement infectieuse que la plupart des virologues ne reconnaissent pas comme être vivant.

J’ai été stupéfait d’entendre un virologue s’exprimer en disant « ce que veut le virus c’est contaminer ». Cette approche fantasmagorique relève de toutes choses, sauf de la science. Le virus n’est pas un être pensant. La contamination, c’est-à-dire le transfert du virus de l’animal à l’humain, qui est franchissement de la barrière des espèces, et le transfert du virus de l’humain à l’humain ne dépendent que de la responsabilité de l’humain. Cette responsabilité humaine, quand elle ne s’assume pas, est constamment menaçante pour l’Homme.

C’est ce que rappelle le docteur Charles Nicolle dans son livre « Destin des maladies infectieuses », paru aux P.U.F. en 1933. Ce Prix Nobel de médecine en 1928, professeur au Collège de France, dont la parole se révèle prémonitoire affirmait ceci : « Il y aura donc des maladies nouvelles. C’est un fait fatal. Un autre fait, aussi fatal, est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons notion de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes, pourrait-on dire. Comment les reconnaîtrons-nous ces maladies nouvelles, comment soupçonnerons-nous leur existence avant qu’elles n’aient revêtu leur costume de symptômes ? »

Et si l’expression « Nous sommes en guerre » ne me semble pas correspondre à la réalité, c’est bien parce que ceux qui sont en première ligne dans des situations de pandémie sont des soignants et le soin est, au contraire de la guerre, un humanisme. Le docteur Charles Nicolle le rappelle également : « La connaissance des maladies infectieuses enseigne aux hommes qu’ils sont frères et solidaires. Nous sommes frères parce que le même danger nous menace, solidaires parce que la contagion nous vient le plus souvent de nos semblables. » Il aborde avec lucidité les questions que se posent aujourd’hui les virologues face au covid-19 à propos des porteurs asymptomatiques mais néanmoins contagieux, à propos de la problématique de l’immunité et des effets des dynamiques démographiques sur le développement des virus.

Enfin l’expression « distanciation sociale », elle non plus ne convient pas. Elle appelle aux maladies de l’âme que nous infligent toutes les oubliances de l’humain, toutes les déficiences infidèles, capricieuses et labiles. Elle appelle à l’exclusion alors que notre espèce est sociale comme le montrait Aristote dans son Ethique à Nicomaque : n’est pas social « soit un être dégradé soit un être surhumain ». Donc pour éviter la contagion, ne peut être sollicitée comme geste soit « la distanciation physique » soit « la distanciation sanitaire ». En aucun cas la « distanciation sociale » afin d’éviter que le diable ne se nourrisse de cette spécieuse ambiguïté.

André Lucrèce, Écrivain, Sociologue

 

De l’usage du mot guerre dans les médias aujourd’hui

Cependant, un rapide tour d’horizon sur les publications de différents organes de presse, montre aujourd’hui à quel point le vocabulaire guerrier, initié chez nous par le président Macron lui-même et sa rhétorique martiale, a fait florès dans le langage courant. Le terme de « guerre » se retrouve ici dans une infinité de déclinaisons possibles ! Un langage  loin d’être neutre et qui, s’il prétend nous « mobiliser » contre le virus et sa foudroyante progression, est apte aussi à engendrer cette peur, responsable à l’ère du déconfinement du « syndrome de la cabane ». Ceux qui, bravant les interdits, sortent sans masque, ou s’agglutinent sur les bords du Canal Saint-Martin, souffriraient-ils, eux, d’une forme nouvelle et différente du « syndrome de Stockholm » ?  (Janine Bailly)

Coronavirus  : la « Première Guerre Mondiale » de la désinformation  ?
(Par Jean Tillinac, |e  08/04/2020, La Tribune)

https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/coronavirus-la-premiere-guerre-mondiale-de-la-desinformation

Coronavirus : comment l’épidémie a renforcé la guerre froide entre la Chine et les États-Unis.
Chaque jour, François Lenglet et Catherine Mangin se penchent sur les bouleversements économiques que provoque la crise du coronavirus. Dans cet épisode, ils s’intéressent aux tensions croissantes entre la Chine et les États-Unis.

https://www.rtl.fr/actu/international/coronavirus-comment-l-epidemie-a-renforce-la-guerre-froide-entre-la-chine-et-les-etats-unis

Le coronavirus est-il le dernier avertissement avant les guerres du futur ?
La caractéristique des guerres modernes est la surprise. Le Covid-19 démontre avec quelle facilité un ennemi audacieux pourrait mettre le pays à genoux.
(Phénix Romancier, spécialiste de la guerre en Syrie, des YPG et de l’État Islamique, du monde militaire et du renseignement)

https://www.huffingtonpost.fr/entry/le-coronavirus-est-il-le-dernier-avertissement-avant-les-guerres-du-futur_

Coronavirus : pour trouver un vaccin, la guerre des labos est lancée.

https://www.europe1.fr/sante/coronavirus-la-guerre-des-labos-pour-trouver-un-vaccin

Coronavirus : Les hackers sont-ils les nouveaux soldats de la guerre contre le Covid-19 ?
(Lucile Descamps,Yahoo Actualités, le 15 mai 2020)

https://fr.news.yahoo.com/coronavirus-hackers-nouveaux-soldats-guerre-covid19

Et même, par contagion, sur d’autres sujets : Martinique : la guerre de l’eau est déclarée !
(France-Antilles, Hervé Brival)

https://www.martinique.franceantilles.fr/actualite/societe/martinique-la-guerre-de-l-eau-est-declaree