L’invention de « l’Outre-mer » : 75 ans :  des « vieilles colonies » au goût âcre des ananas

Migrations, chlordécone, et aujourd’hui gestes barrières : la vieille histoire de l’Outre-mer.

(Le 29/05/2020, par Chloé Leprince, journaliste à France Culture. On peut aussi trouver de ses articles sur le site internet des Inrocks)

En matière de distanciation physique, certains Français compteraient en mètres, et d’autres plutôt en ananas. C’est en tous cas le sous-texte qu’on pouvait déduire d’une campagne pour les gestes barrières face à l’épidémie de Covid, qui a fait grand bruit à sa sortie, le 22 mai. A l’origine du visuel, la préfecture de Martinique, c’est-à-dire l’institution qui représente l’Etat central français sur l’île. Suite au tollé immédiat, le préfet de Martinique présentait ses excuses dès le lendemain, et faisait savoir que la campagne partait à la poubelle (…)

Début mai, en Polynésie française, le ministère du tourisme polynésien avait déjà créé une image du même cru, qui préconisait cette fois six noix de coco en plus du masque. Or l’archipel de Polynésie est une communauté d’outre-mer, et les 118 îles (une grosse moitié habitées) ont depuis 1984, un « président de gouvernement » — même si, en l’occurrence, c’était à l’époque le gaulliste Gaston Flosse, qui était proche de Paris et fut au même moment membre du gouvernement de Jacques Chirac en tant que “secrétaire d’État chargé des Problèmes du Pacifique sud”. Du côté du bassin d’Arcachon, un visuel avec cette fois dix huîtres, a également circulé courant mai. Mais il émanait d’une agence touristique à destination des offices du tourisme d’Aquitaine.

Moins stigmatisant ? Moins incendiaire en tous cas et, de fait, on n’a pas vu la préfecture de Bretagne diffuser de campagne officielle aux couleurs de l’État français, qui inviterait ses administrés à conserver un cochon de distance dans une région pourtant grande productrice de porcs (ni la variante en Knackis alsaciennes). Or le fait que les ananas martiniquais émanent de l’administration préfectorale n’a justement rien d’anecdotique. Cette campagne est au contraire l’occasion de scruter de près l’histoire des représentations qui se promènent entre ceux qui, sur l’île, incarnent l’État central, et la population locale.

Ces représentations sont précisément restées de l’ordre de l’angle mort pendant très longtemps. Alors que l’échelon préfectoral, avec son personnel et ses façons de penser leurs administrés ou de prendre des décisions, est central dans la relation entre la métropole et, par exemple, les Antilles, depuis qu’en mars 1946, on a transformé en départements français la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion. C’est-à-dire, quatre confettis de l’empire qu’on avait pris l’habitude d’appeler les “vieilles colonies” jusque-là.

Le petit mitron et l’Empire en confettis

C’est globalement le consensus qui prime à l’époque, et l’incorporation à la matrice républicaine ne se fait pas davantage par la force que la figure du préfet en outre-mer, intronisée en 1947 ne crée de remous alors même qu’elle ne dépareille pas avec certains rouages de l’appareil colonial en cours de dislocation. Près de 75 ans plus tard, les sciences sociales documentent encore de façon très diffuse, éparse et embryonnaire, le fonctionnement et surtout les façons de penser ou de vivre de ces représentants de l’État qui souvent se définissent eux-mêmes comme « préfets d’outre-mer ». Sans qu’on décortique toujours ce que peut vouloir dire le terme dans son épaisseur.

Or, sur le terrain, quelque chose d’un dialogue de sourds, voire d’une franche défiance, transpire de bien des travaux en sciences sociales qui se sont renouvelés ces dernières décennies. C’est par exemple ce carburant-là qui a largement infusé la mobilisation, aussi ample que radicale, de mouvements comme celui de “Pwofitation” (LKP) en Guadeloupe ou du “Kolectif 5-Févrié” en Martinique, en 2009. À l’époque, cette vague de grève générale contre la vie chère avait principalement été relayée par les médias comme une bouffée d’émeutes depuis l’urgence du quotidien. C’est-à-dire quelque chose de l’ordre d’un registre domestique, dans la lignée des révoltes du ventre et du fameux refrain, cliché de 1789 : « Nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron”.

Mais avec le livre pwofitation (à la Découverte, en 2019, et sans majuscule à pwofitation), le sociologue Pierre Odin éclairait depuis une analyse à la fois plus politique et socio-historique ces mouvements insulaires auxquels il a consacré sa thèse. Et montrait, notamment, tout ce que l’épisode de 2009 pouvait en fait réactualiser en termes de lutte anticolonialiste derrière le mot d’ordre de la vie chère. Il rappelait en particulier la manière dont l’horizon anticapitaliste et l’agenda anticolonialiste avaient pu historiquement se tisser en écheveau, avec en guise de trame commune, le passage d’anciens leaders politiques d’extrême-gauche vers le champ syndical. Fécondant une forme d’hybridation entre la défense des travailleurs, la dénonciation de la domination béké, l’ancien mouvement ouvrier des plantations, la lutte pour une autonomie politique, et, aussi, quelques cousinages puissants, comme celui des Black Panthers ou encore de la guérilla cubaine. Le tout faisant germiner, aux Antilles, une tradition syndicale puissamment anticolonialiste de longue date.

En Martinique, la population n’est pas majoritairement favorable à l’indépendance, mais en 2009, elle avait adhéré à au moins une partie du message de ces organisations-là, et défié l’État central en débrayant durant 38 jours (contre 44 en Guadeloupe). Une décennie plus tard, on peut lire avec intérêt les travaux de la sociologue Audrey Célestine, qui éclaire la relation complexe, subtile et parfois ambivalente des populations locales vis-à-vis de l’État français. Avec Aurélie Roger, dans un article de 2014 dans la revue Terrains & travaux, elle montrait notamment comment l’usage du terme « ultramarin » s’est déplacé, si bien qu’il ne veut pas dire la même chose selon ce à quoi on arrime l’adjectif — et de qui l’emploie.

Initialement, on a plutôt parlé « d’outre-mer » pour évoquer des politiques spécifiques, une gestion différenciée, et aussi de budgets fléchés. C’était l’ancien État colonial qui se reconfigurait et la France qui se déployait à la sortie de la Seconde guerre mondiale depuis le socle de l’unité territoriale républicaine, et l’Océan en prime. Avec notamment l’appui de nombreux leaders partisans locaux qui ont pu s’inscrire dans ce maillage institutionnel qui complexifie la relation avec Paris, la Martinique des ananas est par exemple devenue « département français ». Sans être tout à fait la Creuse caribéenne, ni le Vaucluse pour autant : le cadre national français ne s’est pas dilaté de façon strictement identique dans ces territoires-là, qu’on a très vite distingué. Saviez-vous par exemple que les pouvoirs d’un « préfet d’outre-mer » sont plus vastes que celles d’un préfet en métropole, notamment en matière de défense, d’immigration, ou de diplomatie ?

Des colonies jusqu’au Champ-de-Mars

Cette gestion à part a un épicentre : la rue Oudinot, du côté du quartier des Invalides à Paris, où se trouve le ministère de l’Outre-Mer. Un lieu d’une grande stabilité si l’on songe que tous les gouvernements de la Cinquième République, sans exception, ont eu leur portefeuille dédié à l’Outre-mer (avec un ministère parfois rétrogradé au rang de secrétariat d’État cependant). Le bâtiment porte la trace de soixante ans de construction institutionnelle d’une certaine idée de l’Outre-Mer. Audrey Célestine et Aurélie Roger rappellent aussi qu’il y a, eu par exemple à l’UMP et encore avant, au RPR, dès 1984, un délégué national à l’Outre-mer pendant plusieurs décennies. Ce sont autant de signes que l’idée d’une gestion spécifique dans ces territoires-là avait cristallisés, même si l’uniformisation sous un même label aux quatre coins du globe pouvait soulever des questions.

Mais le label a mué, expliquaient les deux chercheuses, cinq ans avant qu’un appel à contributions pour le tout premier colloque jamais consacré à l’échelon préfectoral en Outre-mer ne voie le jour (annoncé pour novembre 2020, à Bordeaux). Cette évolution qui tient moins du glissement sémantique que d’un glissement de fond, met en jeu bien d’autres dimensions que le vocabulaire. Si bien que « ultra-marin » ne qualifie plus tant (ou plus seulement) une politique distincte, et autant de régimes dérogatoires dans la gestion administrative que… un segment de population. Il serait sans doute plus pertinent d’écrire « populations » au pluriel tant l’idée de tenir ensemble, avec tout l’étau d’une catégorie figée, des hommes et des femmes de la Réunion, de la Martinique ou de la Guyane, peut soulever de questions. Sauf à ce qu’on les regarde depuis leur particularité qui, au fond, est bien d’avoir été des sujets de la France impériale, et jusqu’en 1946, des colonisés ?

Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les habitants de ces territoires-là qui sont les « ultra-marins », mais aussi ceux qu’on nomme « originaires d’outre-mer », dans les associations financées par l’État et parfois dans le langage administratif qui les distingue. Et ce, même si parfois c’est pour rectifier le tir en termes d’inégalités des chances. La labellisation de ces populations, qui les racialise et les tient à part sur le sol métropolitain, n’est pas nouvelle : en 1963, déjà, un bureau, avait été créé pour aider, et aussi encadrer, la mobilité physique et professionnelle de ceux qui quitteraient leur île pour s’établir en métropole. A l’époque, c’est le Général de Gaulle, épaulé par Michel Debré, qui accouche du BUMIDOM dans l’histoire duquel vous pouvez replonger en lisant les travaux de Sylvain Pattieu qui rappelle (par exemple dans la revue Politix en 2016) qu’en 2010, la moitié des natifs des départements d’Outre-mer entre 18 et 79 ans ont vécu ou vivent durablement hors de leur département d’origine : près de 600 000 personnes sur un total d’1,2 million. L’historien souligne aussi l’ambiguïté consubstantielle d’un projet qui consiste à faire le grand écart entre universalisme républicain et fléchage complètement à part :

« La départementalisation de 1946 est censée avoir mis fin à cette exceptionnalité juridique des DOM. Or, le BUMIDOM n’est pas seulement l’héritier de cette histoire coloniale, mais il contribue, durant les vingt années de son existence, à la fabrique institutionnelle d’une spécificité des Domiens dans la société française. Les conditions sociales de la migration contribuent à en façonner les représentations », écrivait Abdelmalek Sayad. « L’existence du BUMIDOM va de pair avec la persistance de certaines formes de racialisation, entendue comme un processus de construction de la réalité sociale par la production de catégories liées à la race. »

Itinéraire bis, direction les ananas

Cette histoire-là est complexe et subtile. Ainsi, émigrer a aussi représenté une chance économique sans comparaison pour de nombreux Domiens. D’ailleurs, les candidats à l’exil métropolitain ont été trop nombreux pour réduire ce programme à une stricte politique d’encadrement d’anciens colonisés. Mais le fait que la politique de l’État, à bien des égards, continue d’emprunter un itinéraire bis, 75 ans après la création des départements d’Outre-mer, demeure crucial. Au point qu’on peut se demander dans quelle mesure, sous couvert de correctifs et de lutte contre la discrimination, la cristallisation des « ultra-marins » comme groupe de population a aussi un lien avec les ananas et leur message infantilisant.  Mais quelle que soit la violence de l’humiliation, l’enjeu n’est pas que symbolique : il est aussi sanitaire. On peut en tous cas relire la gestion politique et administrative du scandale du chlordécone aux Antilles à l’aune de cette réflexion-là : que « plus de 90 % de la population adulte » en Guadeloupe et en Martinique soit contaminée par cet insecticide avec des taux de cancers de la prostate parmi les plus élevés au monde (selon Santé publique France), a aussi à voir avec la politique réglementaire et administrative menée sur place par les représentants de l’État. Des scientifiques soutiennent en effet que l’État a tardé à interdire le chlordécone, alors qu’on avait pertinemment connaissance de sa nocivité. En 2018, le professeur Luc Multigner avait par exemple affirmé, à l’occasion d’un colloque, que les autorités sanitaires françaises savaient sa toxicité dès 1981… sans pour autant avoir rien fait contre sa commercialisation avant 1993, alors qu’il était interdit aux États-Unis depuis 1975.

Un rapport parlementaire rendu à l’automne 2019 après six mois d’enquête pointe distinctement la responsabilité de l’administration française et des instances préfectorales. Devant la commission d’enquête, la ministre de l’Outre-mer, Annick Girardin, a affirmé que « la responsabilité de l’État est reconnue et engagée ». Lorsque les députés ont enquêté sur place dans le cadre de leur audit, une bonne partie des archives depuis les années 80 et jusqu’au retrait de l’insecticide en 1993 avaient disparu. Regardés à la lumière de cette politique-là, les ananas anti-Covid n’ont plus tout à fait le même goût que les huîtres de l’Office du tourisme du bassin d’Arcachon.

(France-culture en ligne)