Dans ce bagage, il y a
beaucoup de place pour la
colère. Thomas Ostermeier n'aime
pas que l'on rappelle contre
quoi il s'est construit, parce
qu'il lui semble que tout a déjà
été dit. Il oublie ceux qui ne
savent pas qu'il a grandi entre
un père militaire et une mère
vendeuse dans un supermarché.
Trois fils à la maison, et
"beaucoup de pression",
dit-il. La famille, très
catholique, vit en Bavière où
l'a menée la carrière du père.
Thomas Ostermeier, qui a passé
sa petite enfance dans le nord
de l'Allemagne, ne supporte pas
la mentalité étriquée du sud.
Conflits à l'école, conflits à
la maison. Rupture avec le père.
Refus du service militaire
(comme ses frères), Thomas
Ostermeier fait son service
civil à Hambourg en s'occupant
de handicapés.
Il milite, côté anarchisme
radical, joue dans des groupes
de rock. Il pratique
sérieusement la basse et la
contrebasse. Puis il part pour
Berlin. Il veut devenir
musicien. Renonce : "Il y a
beaucoup de musiciens
extraordinaires. Je me suis
rendu compte que je n'étais pas
assez bon." Que faire ?
Vivre à Kreuzberg, le quartier
où se retrouvent ceux qui
cherchent une voie alternative.
Gagner de l'argent avec de
petits boulots. Ne pas trouver
sa place dans la société. Ne
laisser dire à personne que 20
ans est le plus bel âge de la
vie.
Alors, le Mur tombe. C'est le
deuxième socle de l'histoire de
Thomas Ostermeier. Il a 21 ans
en novembre 1989. Son monde
explose. Avec des amis, il va à
Moscou, Belgrade, Cracovie.
Parle avec les gens. Diffuse la
revue révolutionnaire
Spartakus. Rêve, comme
beaucoup, d'une chance
historique à saisir. La sienne,
en tout cas, est à portée de
main. Il se retrouve dans un
stage de théâtre. Jusqu'alors,
cet art n'était pas le sien.
Voilà qu'une porte s'ouvre. Il
se sent bien dans une salle
close où se construit un
spectacle. Il aime passionnément
le travail des acteurs.
En 1992, il entre à l'école
Ernst Busch, la meilleure pour
l'art dramatique. Section mise
en scène. A partir de là, tout
va très vite. Thomas Ostermeier
se fait repérer dès ses premiers
travaux. Il s'intéresse aux
principes de la biomécanique de
Meyerhold. Cela n'a l'air de
rien, mais c'est inhabituel.
Dans les écoles, on étudie
plutôt la méthode Stanislavski
(1863-1938), qui fouille la
composante psychologique du
personnage. Meyerhold
(1874-1940) travaille le corps
de l'acteur comme une machine à
jouer.
En lui, Thomas Ostermeier
trouve son premier maître,
auxquels viendront se joindre
Bertolt Brecht et Antonin
Artaud. 1996 : fin des études.
Tout est possible à Berlin,
parce que rien n'est normal dans
la ville en pleine
réunification. Thomas Langhoff,
qui dirige le Deutsches Theater,
un grand théâtre de
l'ex-Allemagne de l'Est, propose
à Thomas Ostermeier de
travailler avec lui. D'accord,
dit-il, mais pas dans la grande
salle. Le jeune metteur en scène
choisit des préfabriqués
installés devant la façade noble
du théâtre. Cela devient la
Baracke. 99 places, les
comédiens quasiment sur les
genoux des spectateurs, un bar
aussi bruyant que les nuits
berlinoises.
Thomas Ostermeier cherche des
auteurs contemporains, propices
à ses expérimentations. Bingo !
Tout le monde se presse à la
Baracke, où l'on entend de
jeunes dramaturges européens
comme Mark Ravenhill, dont la
création de Shopping and
Fucking fait fureur. A cause
d'une scène, surtout : une
sodomie meurtrière, au couteau.
Cela se passe en 1998.
Aujourd'hui, Thomas Ostermeier a
renoncé au "trash". Il fête ses
dix ans à la prestigieuse
Schaubühne. Et il met en scène
Ibsen pour la quatrième fois. Il
y a eu Nora, qui a créé
l'événement au Festival
d'Avignon, dont Ostermeier était
l'artiste-associé, en 2003, puis
Solness le constructeur
(2004), Hedda Gabler
(2006), et maintenant ce John
Gabriel Borkman. Changement
de cap ?
Pour Thomas Ostermeier, c'est
la réalité qui a changé. Berlin
est devenue une ville normale,
avec beaucoup de gens déprimés.
Comme ailleurs, il n'y a plus de
vision politique ni spirituelle,
et le capitalisme est en crise.
"Que nous reste-t-il ? Le
refuge de la famille et de la
carrière, qui sont les valeurs
bourgeoises du XIXe
siècle. On revient au temps
d'Ibsen, qui convient mieux à
notre génération que Tchekhov.
Il n'est pas sentimental. Il
montre des gens pris dans le
carcan de la société, qui
livrent un combat personnel,
pour trouver une issue."
Borkman a voulu être banquier
pour construire des écoles et
des bibliothèques. Il rêvait
d'améliorer la vie des gens. Il
a sacrifié son amour et sa
famille à sa carrière. Il s'est
enferré dans un idéalisme
trouble, qui l'a conduit à des
manoeuvres financières
désastreuses pour les clients de
la banque... Thomas Ostermeier
n'aime pas que l'on rapproche
Borkman des traders et
directeurs de banque
d'aujourd'hui. Il avait le
projet de monter la pièce avant
la crise.
Et il juge "trop simple de
traiter globalement les
banquiers de criminels, comme on
le fait aujourd'hui. Certains le
sont, mais pas tous. Je suis
content si les spectateurs
voient l'homme Borkman, et pas
seulement le banquier". La
pièce est jouée par des stars du
théâtre allemand : Josef
Bierbichler, Kristen Dene et
Angela Winkler. Avec eux, Thomas
Ostermeier élargit encore le
champ d'exploration du mystère
de l'acteur, qui guide son
travail incessant.
Dans une saison, il fait
quatre ou cinq mises en scène.
Sa vie se passe à la Schaubühne,
et en voyage, pour suivre ses
spectacles, invités partout en
Europe. Comme à ses débuts, il
tient à l'idée d'un théâtre
politique, qui traduise un point
de vue sur la cité. Il se pose
une question : "Est-ce que je
suis encore assez proche de ce
qui se passe dans la vie des
gens ?"