Comment s’hasarder à écrire une
critique théâtrale sans soulever
l’hostilité (ou au moins
l’incompréhension) d’une grand
partie de ses lecteurs ? En dehors
des constats les plus évidents (par
exemple un comédien insuffisant pour
porter son rôle), tout le reste
peut-être revendiqué par le metteur
en scène comme intentionnel. Le
texte est-il dépourvu de la moindre
intrigue ? C’est voulu. Le décor
est-il réduit à rien ? C’est voulu
aussi. L’éclairage est-il
parcimonieux ? C’est voulu encore.
Etc, etc. Et de fait, il n’y a pas à
discuter sur les goûts et les
couleurs : au nom de quoi, en effet,
le critique pourrait-il ériger ses
préférences en règles auxquelles
tous devraient se plier ?
Le terme « critique » est donc fort
mal choisi. Dans une chronique comme
celle-ci, il n’est pas question de
juger, de donner une note qui ne
serait justifiée par aucun critère
objectif. Un spectacle est montré,
il est reçu par les spectateurs. Le
chroniqueur de théâtre est d’abord
un spectateur comme les autres, qui
parle avant tout en son nom propre,
même s’il peut lui arriver de se
cacher derrière la forme du discours
savant.
C’est donc en assumant notre
subjectivité que nous dirons tout le
bien et le peu de mal que nous
pensons du dernier spectacle
présenté par Ricardo Miranda et
Ludwin Lopez à partir d’un texte de
l’écrivain cubain Alberto Pedro
Torriente (après le célébré
Manteca du même Torriente). Le
peu de mal que nous avons à dire
concerne le choix du texte. On
comprend que des hommes de théâtre
d’origine cubaine aient envie de
mettre en scène un auteur de Cuba et
qu’ils puissent s’intéresser au
syncrétisme religieux qui règne sur
l’île. Mais ce thème est-il vraiment
exportable ? Peut-être s’il
s’appuyait sur une intrigue un tant
soit peu élaborée. Or il est
difficile de caractériser ainsi une
histoire qui réunit sur un radeau
trois femmes, obsédées par la
religion, qui passent par un certain
nombre d’états largement
prévisibles : extase, désespoir,
adoration, violence, complicité,
agressivité, faim, soif,
hallucination mystique.
Heureusement, le théâtre de Corps
Beaux est de ceux qui peuvent se
passer d’une intrigue ; les
applaudissements nourris qui se sont
prolongés au moment des saluts ont
suffisamment montré, en effet, que
les spectateurs ne regrettaient ni
leur temps ni leur argent. Car le
duo Miranda-Lopez obtient l’adhésion
des spectateurs en jouant sur le
ressort le plus élémentaire de la
séduction : la beauté formelle. Le
tour de force est d’autant plus
remarquable qu’il s’accompagne d’un
dépouillement apparent, avec un
décor réduit à sa plus simple
expression : le radeau, matérialisé
par un simple cercle sur la scène,
plus quelques cartons, censés
figurer au départ les bagages de
l’exil, qui serviront en réalité
d’accessoires à usages multiples.
Néanmoins la « pauvreté » de la
scénographie fonctionne ici comme un
leurre. Les robes immaculées,
identiques, des trois femmes nous
renvoient à la nostalgie d’une
époque où les femmes créoles, toutes
classes confondues, s’habillaient
avec plus d’élégance que ne le font,
aujourd’hui, les clientes de la
haute-couture. De même, le costume
de la déesse Oshun – incarnée par un
longiligne Miranda dont la taille,
sur la scène, paraît surhumaine -
nous rappelle qu’un travesti peut
avoir de la classe, contrairement,
hélas, à ceux qui s’exhibent dans
les rues de Fort-de-France au temps
du carnaval.
L’habit, cependant, ne fait pas le
moine, et un beau déguisement ne
suffit pas à faire le bon comédien.
Dans le cas présent, on ne pouvait
qu’être émerveillé par la discipline
des trois interprètes féminines (Ymelda
Marie-louise, Caroline Savard et
Astrid Mercier), leur fidélité à
suivre la partition imposée par la
direction d’acteurs. La difficulté
tenait à ce qu’elles devaient, la
plupart du temps, jouer toutes les
trois ensemble plutôt que
chacune avec les deux autres.
On imagine la difficulté qu’il y eut
à mettre au point ce spectacle comme
un ballet bien plus qu’une pièce de
théâtre. On imagine seulement, car
la représentation donnait au
contraire l’impression d’une grande
facilité, comme si un tel
synchronisme chorégraphique pouvait
être naturel. Seuls les rares
instants où l’union entre les trois
interprètes, fortuitement, se
rompait, nous aidaient à prendre
conscience que nous avions devant
nous des comédiennes faites de chair
et de sang et non des mécaniques
parfaitement réglées.
Le parti-pris esthétisant était
renforcé par le choix des morceaux
de musique appelés, par moments, en
renfort du texte. On oubliait,
alors, qu’on était face à une simple
scène de théâtre, d’où tout décor
avait été volontairement banni.
Emporté par la puissance émotive de
la musique baroque, on se trouvait
soudain transporté dans un monde
d’harmonie parfaite, au-delà de
l’atmosphère
« réaliste-fantastique » dans
laquelle baigne le spectacle.
Bref, on ne saurait trop recommander
aux amateurs de théâtre qui auraient
raté les deux (!) représentations
données au théâtre de Fort-de-France
la semaine dernière, de réclamer la
reprise prochaine de Mar Nuestro.
Selim Lander, 14 juin 2009.