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Expériences théâtrales.

 Par Selim Lander.

 


L’amateur de théâtre qui se trouvait par hasard à Aix-en-Provence à la mi-janvier se voyait proposer un programme éclectique qui invite à quelques commentaires.
Découverte, en premier lieu, d’un « match d’improvisation théâtrale ». S’affrontaient deux équipes de six comédiens : la LIPAIX (ligue d’improvisation du Pays d’Aix, puissance invitante) contre les Bouffons de Marly. Devant une salle remplie par un public plutôt estudiantin, à en croire les apparences, les comédiens devaient improviser sur les thèmes fixés par un arbitre, dans un temps limité et le plus souvent sur un mode « mixte », c’est-à-dire les deux équipes mélangées, ce qui les obligeait à réagir face à des partenaires qu’ils ne connaissaient pas et avec lesquels ils n’avaient pu s’entendre à l’avance. A la fin de chaque brève séquence (quelques minutes), le public désignait le vainqueur en brandissant un carton de la couleur de l’équipe de son choix. L’ambiance festive n’était pas sans rappeler celle des matches de boxe, autant pour la brièveté des rounds, que pour la présence d’un arbitre bouc-émissaire, bombardé de projectiles (chaussettes nouées) par les spectateurs, et pour le jeu stéréotypé des acteurs.
Les sujets imposés toujours d’inspiration comique étaient donc le plus souvent interprétés par les deux équipes simultanément, plus rarement consécutivement, le genre parfois était précisé (par exemple « théâtre contemporain » : gros succès !). Il y a eu aussi une séance définition (des mots inventés à définir à tour de rôle par un comédien de chaque équipe) et enfin un conte en forme de cadavre exquis, où chacun complétait ex abrupto l’histoire construite par les précédents. En dehors de ces deux exercices, à dominante verbale, les autres réclamaient de joindre le geste à la parole, une exigence qui apparut vite redoutable pour les moins expérimentés.
Les deux équipes étaient en effet de niveaux très différents, les visiteurs ayant visiblement une bien plus grande pratique de la chose que les locaux : ils étaient visiblement plus aguerris et leur groupe fonctionnait aussi beaucoup mieux. Même ceux-là, pourtant, ne produisaient pas un grand théâtre, ce qui n’empêchait pas que l’ensemble fût fort sympathique, comme le démontrait le public qui ne boudait pas son plaisir. Puisqu’il existe en Martinique plusieurs troupes de comédiens amateurs, gageons qu’il leur serait très profitable d’organiser ce genre de challenge entre elles.
C’est encore du théâtre amateur qui se produisait au théâtre Antoine Vitez : douze pièces programmées sur six journées. Nous n’avons pu voir que les deux dernières. Il n’y avait pas grand-chose à redire à l’interprétation des Brèves de comptoir de Jean-Marie Gourio par une troupe du village de Bouc-Bel-Air. Les treize comédiens ont rempli leur contrat : ils ont joué – et pas seulement récité – leur texte et le public a ri de bon cœur. Quelques individualités se détachaient du lot, en particulier la dame « d’un certain âge » qui interprétait la boulangère. Quant au barman, « Bébert » – lui aussi chenu – il menait le jeu avec l’autorité qu’il fallait. Mais tous les autres se tiraient convenablement de leur rôle, l’accent nettement méridional de certains ajoutant une tonalité aussi sympathique que pittoresque. La mise en scène, refusant l’esbroufe, est restée constamment au service du texte. Le décor, enfin, était celui d’un vrai bar avec des tables et des chaises de bistrot et, naturellement, un comptoir. Moyennant quoi il n’est pas interdit de faire simple pour être efficace !
Changement complet d’ambiance avec le spectacle qui suivait, construit sur un monologue écrit au départ pour la radio, de l’Allemand Falk Richter, comédien-metteur en scène-auteur prolifique. Sous la glace qui a déjà été monté plusieurs fois en France au théâtre a également fait l’objet d’une adaptation pour l’opéra en Allemagne. Un consultant en ressources humaines, dont le métier consiste à « dégraisser » le personnel des entreprises, expose ses états d’âme. Il semble avoir vécu une enfance pas comme les autres (mais n’est-elle pas plutôt rêvée ?) et passe par des accès de colère et des moments de désespoir. Bref, il s’agit de quelqu’un qui hait le monde entier et qui se hait lui-même. Rien de bien original (au théâtre en tout cas) et l’accumulation de tous ces poncifs risquait de conduire à la catastrophe.
Mais si le texte est essentiel au théâtre, il peut arriver que le spectacle nous fascine malgré les faiblesses du texte (ou ses conventions). Par la grâce de Chantal Inizan (de la compagnie La Nacelle en Lubéron) qui a signé la mise en scène, ce fut le cas ce soir-là. Dès l’entrée dans la salle on est frappé par le tableau formé par cinq comédiens, tous vêtus de blousons et aveuglés par des lunettes noires rondes agrémentées d’œillères (pour accroître l’étrangeté). Sur une petite estrade, placée au centre de la scène, une comédienne est assise sur une chaise ; les autres comédiens se tiennent debout, en bas de l’estrade aux quatre coins, deux femmes et deux hommes. Quand les spectateurs se sont installés, la femme sur la chaise commence à parler. Les autres prendront, tour à tour, le relais, lunettes ôtées, chacun racontant des moments différents du monologue.
Pendant un premier temps les comédiens ne bougent pas de leur place. Puis la mise en scène s’anime. L’un d’eux, celui qui est en charge des morceaux du texte les plus vindicatifs, arpente le devant de la scène. Deux autres prennent possession de l’estrade et se lancent à la tête des slogans comme on les répète dans les séminaires de motivation. Bref, l’atmosphère devient moins hiératique, la tension monte, on sent que l’on va atteindre un paroxysme, en l’occurrence un effondrement général qui accompagnera celui du personnage.
Pour finir, du théâtre professionnel, au Jeu de Paume, la salle à l’italienne d’Aix-en-Provence : Grand Ecart de Stephen Belber avec Thierry Lhermitte. On hésite à dire que c’est une pièce de boulevard, tant le regard de l’auteur sur le milieu de la danse est acéré, et tant les réactions de ses personnages sont justes et humaines. Mais il y a les bons mots qui fusent, la légèreté de style et de ton – tout au moins au début car la pièce se termine dans la gravité et l’émotion – et il y a Thierry Lhermitte.

Thierry Lhermitte dans Grand Ecart
A ceci près que ce Thierry Lhermitte-ci se révèle bien différent de celui auquel le cinéma nous a habitués : loin du jeu stéréotypé du beau gars à la grande gueule qui balance les vannes à cent à l’heure, nous avons devant nous un homme mûr, qui surjoue la légèreté parce qu’il espère dissimuler ainsi les failles de son existence. Un homme qui a tout réussi apparemment mais qui est rongé par le remords, ou sinon tout à fait le remords, du moins le regret des décisions prises trop vite, des occasions manquées qui ne se représenteront plus.
Le personnage est celui d’un ancien danseur étoile, devenu professeur. Il faut voir comment le comédien se déplace sur la scène, à pas glissés ou en sautillant : il est plus danseur qu’un danseur. Au début, il est seul en scène, il attend une visite : il range un peu, il prépare des biscuits pour l’apéritif, etc. Tout cela sur un fond musical, à moitié en dansant. Ce prélude muet est déjà époustouflant et la suite ne le démentira pas.
Le choix d’un cadre plutôt misérable – un loft new-yorkais non pas bobo mais authentiquement bohème – contribue à l’intérêt du spectacle, parce qu’il ne colle pas avec le personnage que le texte décrit plutôt prospère. Mais tout est en décalage dans cette pièce où personne n’est celui qu’il paraît être. Car les deux visiteurs ont utilisé un subterfuge pour être introduits ; ils sont là pour demander des comptes. Il y a beaucoup de mensonges dans cette pièce, mais ils n’ont rien d’excessifs : il faut simplement admettre qu’il n’est pas toujours facile d’accoucher de la vérité. Une vérité que – conformément aux canons de l’écriture de ce genre de pièces – un dernier coup de théâtre viendra, bien sûr, remettre en cause.
Aux côtés de Thierry Lhermitte, deux comédiens, Anne Cressent et François Feroleto, tiennent très honorablement leur partie, mais il faut encore citer pour la mise en scène, Benoît Lavigne et pour le décor, Laurence Bruley.
En tournée en France métropolitaine.
Selim Lander, janvier 2012.