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Ionesco ou l’art de se fiche du monde en beauté

La Cantatrice chauve au Festival de Fort-de-France

 

 

par Selim Lander

Depuis 1957 la Cantatrice chauve est jouée sans discontinuer dans le petit théâtre de la Huchette (90 places) en plein cœur du Quartier Latin à Paris. Plus d’un-demi siècle ans dans le même théâtre et dans la même mise en scène et presque avec les mêmes comédiens pour un petit chef d’œuvre du théâtre absurde : Qui dit mieux ?

Il faut croire qu’il est difficile, en effet, de faire mieux ! Jamais nous n’avions vu notre merveilleuse salle du Théâtre municipal (il paraît qu’il faut dire « Théâtre Aimé Césaire » mais comme peu de lieux publics aujourd’hui ne portent pas le nom du grand homme, il est sans doute préférable de s’en tenir aux vieilles appellations) aussi remplie (1). Et personne, à la sortie, ne regrettait sa soirée !

Décidément, au théâtre, les recettes du succès – et l’on parle ici d’un succès démesurément long – sont bien mystérieuses. Qui aurait pu imaginer que cette pièce serait destinée à un destin aussi brillant ? Car les comédiens sur la scène ne cessent de débiter des sornettes, du début à la fin. On pourrait imaginer que le public du « Théâââtre », composé de gens plutôt cultivés, ferait la fine bouche – comme ce fut d’ailleurs le cas en 1950, lors de la création– en entendant des répliques qui ne brillent pas spécialement par leur intelligence. Mais c’est tout le contraire qui se passe ! Les protagonistes sont tous des benêts patentés ? Et les situations comiques sont complètement invraisemblables : comment croire, par exemple, que Mr et Mrs Martin ont oublié qu’ils sont mari et femme ? Aucune importance ! On rit de très bon cœur aux répliques toutes plus absurdes les unes que les autres, débitées par les comédiens avec le plus grand sérieux.

Alors, qu’est-ce qui peut bien expliquer cette réussite, et une réussite aussi durable. Il y a d’abord le texte, qui doit être moins bêta qu’il n’y paraît au premier abord. Il y a ensuite une mise en scène (qui s’inscrit dans la continuité de celle de Nicolas Bataille, en 1950) au service du texte et rien que du texte (et non de l’égo du metteur en scène…). N’oublions pas le décor, « atrocement » réaliste. Ni, bien sûr, les comédiens qui ont su garder à leur jeu la fraîcheur et la cadence des premiers temps, alors que certains d’entre eux interprètent la pièce depuis des décennies ! Cela ne fait pas grand-chose pour expliquer un tel succès. Il n’y a là, en tout cas, rien de bien séduisant au regard des exigences du théâtre contemporain. Et pourtant l’alchimie du théâtre fonctionne ici à merveille.

Faut-il signaler une dernière particularité de cette pièce ? Six comédiens professionnels sont rassemblés sur la scène (je n’ai pas écrit un, ou deux, c’est bien six !), une troupe, quoi ! Il y a longtemps que nous n’avions pas été aussi gâtés ! (2)

Selim Lander

Au Théâtre municipal, les 15 et 16 juillet 2010.

(1) Le premier soir, en tout cas, car le second, avec la concurrence des Ballets cubains, au CERMAC, ce fut une autre affaire. Nos lecteurs connaissent bien la règle des programmateurs martiniquais : Moins il y d’événements, plus il faut qu’ils se télescopent !

(2) Hélas, rien n’est jamais parfait ! Outre les carambolages de la programmation, j’allais omettre une idiosyncrasie martiniquaise dont j’ai également déjà eu l’occasion de me plaindre : les photographes installés au premier rang et qui ne cessent de mitrailler… Faut-il rappeler une fois de plus que le bruit de la mitraille est très désagréable, au théâtre comme sur les champs de bataille ?