par Selim Lander
Frantz-Fanon aurait-il apprécié le
spectacle qui vient d’être présenté
dans la salle de l’Atrium qui porte
son nom ? Les 14 et 15 mai, le trio
Groupov (Dorcy Rugamba,
auteur et comédien, à droite sur la
photo, accompagné par Younouss
Diallo et Pierre Etienne) y a
proposé son spectacle Bloody
Niggers. L’argument est simple :
trois hommes, deux noirs et un
blanc, en costume-cravate, chacun
devant son micro, énumèrent les
violences dont s’est rendu coupable
l’homme blanc depuis les croisades.
Le sujet est éminemment grave et
sérieux mais néanmoins susceptible
de devenir fastidieux. On est bien
dans le registre du pamphlet tant
sur le fond (le procès unilatéral
d’une race qui se croit à tort
meilleure que les autres) que sur la
forme (un acte d’accusation récité
sans autre mise en scène que
l’alternance des voix qui se
partagent le texte).
Celui qui, lassé après plus d’une
heure de ce procès sans défenseur,
refuserait d’en entendre davantage,
pourrait rendre compte du spectacle
comme nous venons de le faire, sans
presque trahir la réalité. Car il
est vrai que les projections et la
musique qui entrecoupent ou
complètent le discours ne suffisent
pas pour nous convaincre que nous
sommes au théâtre et non dans un
meeting quelconque consacré au
ressassement du passé par les
héritiers des victimes
(non-européennes) de l’histoire.
Pourtant il est essentiel de
demeurer jusqu’à la fin du spectacle
car le dernier, ou plutôt le
deuxième tableau (puisqu’il n’y en a
que deux), ménage un retournement
que rien de ce qui précédait
n’aurait pu laisser prévoir. Soudain
les interprètes s’animent. L’un se
drape dans une grande étoffe rouge
et se transforme en une mère
africaine pleurant son enfant perdu.
L’autre, torse nu, débarrassé de son
micro, se lance dans un incroyable
monologue – incroyable par sa
longueur, sa violence, les
changements de ton et d’accent – où
il décrit la situation actuelle de
l’Afrique dans toute sa cruauté,
sans rien dissimuler des
responsabilités des chefs
prévaricateurs et assassins, des
tortionnaires en tout genre, des
corrompus. Même le peuple ne trouve
pas grâce à ses yeux, accusé qu’il
est de se laisser berner trop
facilement. Rarement aura-t-on
entendu une critique aussi dure des
ravages de l’ethnicisme, du
tribalisme. Seuls, à vrai dire, des
Africains pouvaient se livrer à une
telle diatribe sans être accusés
immédiatement de racisme.
Le titre, Bloody Niggers,
trouve alors sa double explication.
Bloody niggers, les nègres
ensanglantés à cause des mauvais
traitements que leur ont fait subir
injustement les blancs : tel est le
message de la première partie. Mais
encore – c’est le message de la fin
– bloody niggers, les nègres
assoiffés de sang, au Nigeria, au
Rwanda, au Zimbabwe, au Congo, en
Côte-d’Ivoire et ailleurs.
On peut regretter que le
retournement final, s’il permet au
spectacle de sortir de la vision
trop unilatérale véhiculée par la
première partie, ne fasse finalement
que juxtaposer un diable noir au
diable blond. Les humains, quelle
que soit leur couleur, sont-ils
aussi méchants que les décrit
Groupov ? Ne sont-ils pas mus,
pour la plupart, par des appétits,
des contraintes, des déterminismes
de toutes sortes qui les dépassent ?
Bien sûr, certains résistent, qui ne
sont pas pour rien dans le progrès
qui, peu à peu, avance, malgré tout.
Mais les autres ne sont-ils pas
davantage les jouets de l’histoire
que ses perfides acteurs ?
Selim Lander, 15 mai 2009.