La Voyageuse
: un
magnifique hommage
théâtral à Maryse Condé

Jean-Michel Martial
Ce voyage
théâtral à travers les extraits de
huit œuvres de Maryse Condé, narré
par l’écrivaine « voyageuse » et
guidé par la main du metteur en
scène Jean-Michel Martial, a eu sa
première au Ciné-théâtre Lamentin
lors du Premier congrès
international des écrivains de la
Caraïbe en Guadeloupe. Cette
traversée scénique des multiples
personnages femmes venus de tous les
lieux, toutes les classes sociales,
toutes les origines culturelles
voire de divers moments historiques,
semblait symboliser le réseau de
relations constitutif de la Caraïbe
évoqué lors du colloque. Et surtout,
cette pièce incarne le projet
Théâtre Caraïbe – le
Répertoire, une entreprise que
Jean-Michel Martial et son équipe de
spécialistes sont en train de
réaliser, grâce à l’appui de la
Région Guadeloupe. Disons-le en
passant, cette vision d’un
rassemblement des meilleurs écrits
dramaturgiques sélectionnés de
l’ensemble de la production
théâtrale caribéenne (écrits qui
seront analysés, mis en scène,
traduits en français et publiés avec
commentaires à l’appui), rentre tout
à fait dans l’esprit des conclusions
énoncées par les fondateurs de la
nouvelle association des écrivains,
mise en place pendant le congrès en
Guadeloupe. La nécessité vitale d’un
rapprochement entre les écrivains et
les artistes de la région ne fait
plus de doute et ce qui était déjà
depuis très longtemps une évidence
parmi les créateurs les plus
perspicaces, est enfin pris en
charge par les institutions de
l’état.
Autant hommage à
la romancière et auteur dramatique
guadeloupéenne (grâce aux choix
judicieusement variés et équilibrés
qu’a su faire Josette Martial),
autant ouverture de l’œuvre vers le
grand public par une forme de
contact direct, (comme Maryse Condé
l’avait déjà fait remarquer pour
expliquer son intérêt pour le
théâtre), La Voyageuse est
aussi une manière de nous
transporter dans un monde imaginaire
parallèle par le plaisir d’une mise
en scène délicate, poétique et
extrêmement précise, où nous
reconnaissons non seulement
l’évocation de vies personnelles
mais les rapports humains où tout
habitant, surtout féminin, de la
Caraïbe pourrait se retrouver
immédiatement.
Citons d’abord le
dialogue entre les femmes de
Ségou au XVIIIe siècle où la
Bambara et la Peule partagent leurs
peurs lorsque les Musulmans prennent
possession de la ville. Dans cette
épisode, la dignité, la grâce et la
superbe prestation vocale de
Marie-Noëlle Eusèbe qui assumait la
voix de la Bambara nous frappe tout
particulièrement. Un déplacement
rapide dans le temps (Le cœur à
rire ou à pleurer) nous met
devant la jeune fille dans toute sa
ludicité, sa joie de vivre, son
énergie émotionnelle et rieuse
interprétée par une lumineuse Daisy
Miotello qui nous transmet tout
l’enthousiasme d’une jeune fille
lorsque ces voix de femmes partagent
le récit de la jeune Maryse tombée
amoureuse de son petit camarade de
classe. Elle sera « trahie »
par ses yeux bleus jusqu’à en subir
un choc qui la marquera (dit-elle,
avec un clin d’oeil) pour la vie.
Même présence forte mais d’un
tempérament tout à autre, Miotello
incarnera Emma, la comédienne
hautaine dans le seul extrait
dramatique de la soirée (Pension
Les Alizés), celle qui refusera
de suivre son jeune amant haïtien
pour devenir la patronne d’une
petite pension. Tout se termine
lorsqu’un coup de téléphone lui
annonce l’effondrement du rêve .
Il y a aussi
l’expérience de la maternité, celle
de parents indéchiffrables, et
surtout le choix de ne pas suivre un
mari et la décision de poursuivre
une carrière universitaire et le
métier d’écrivain (Désirada).
Marie-Noël Eusèbe revient avec
Josette Martial dans un extrait de
Heremakhanon. La voix de
l’auteure projette son expérience de
femme prise entre l’idéologie
politico-identitaire et la politique
sexuelle en Afrique à travers une
sensualité brûlante qui « chauffe »
le texte lorsque Véronique attend
« celui qui la possèdera ». Ce récit
prend toutes les dimensions d’un
sous-texte rendu possible uniquement
par le travail scénique de toute
l’équipe.
Maryse, l’auteure
incarnée par Josette Martial, sort
de sa dimension d’écrivain pour
devenir de temps en temps un de ses
propres personnages, par exemple,
lorsqu’elle partage avec les deux
comédiennes, l’incarnation de la
merveilleuse grand-mère (Victoire,
saveur des mots) qui allie une
sensualité extrême et un talent
exceptionnel pour la fabrication de
plats succulents, un peu à la
manière de l’incomparable Dona
Flor de l’auteur brésilien Jorge
Amado qui séduit ses deux maris par
sa cuisine, jusqu'à en ramener un de
la mort. Mais il y a tant d’autres
textes qu’il faudrait découvrir.
Chacun de ces extraits, constamment
mis en abîme et donc bien choisis
pour leurs possibilités de
théâtralisation, suivait l’autre de
manière fluide, sans la moindre
rupture. L’auteure Condé paraît
toujours un peu en retrait par
rapport aux deux autres comédiennes,
figure rivée à sa machine à écrire,
une figure que nous devinions
derrière les rideaux à fils, une
trouvaille magnifique du scénographe
Eric Plaza-Cochet,. Ces fils en
écran filtraient la lumière,
créaient des présences quasi
cachées, des évocations de
l’inconscient, des figures du
présent enveloppées d’ombre qui
hantaient le passé, des jeux
d’espace-temps extraordinaires qui
apportaient une dimension très
plastique aux mots. ……
Par ailleurs, le travail
dramaturgique de Jean-Michel Martial
consistait surtout à transformer
toutes ces narrations à une seule
voix en discours à plusieurs voix .
Il a rendu la parole de Condé plus
vivante dans l’espace théâtral en
créant l’illusion d’une descente
vers l’inconscient, un dialogue que
la romancière entretenait entre les
différentes trames de sa propre
scène intérieure.
Martial possède,
sans le moindre doute, une oreille
de musicien. Il n’a jamais perdu de
vue qu’il fallait privilégier la
langue de Condé, et c’est par toutes
les stratégies du « dire », de la
voix dans l’espace, la voix devenue
instrument du corps, le corps
rythmé, le corps fluide, le corps
rehaussé par les sonorités, par
l’éclairage, par les ombres
projetées par ces beaux rideaux que
cette œuvre a su transcender les
pièges du texte destiné à la
lecture. Il a réussi à produire une
véritable partition vocale,
visuelle, et corporelle. Son respect
des textes élevait cette prose à un
niveau de grandeur insoupçonné. Il
devient évident à partir de cette
lecture scénique que les récits de
Condé ont déjà une qualité orale qui
donne chair à ses personnages et la
manière dont Martial a compris et
mis en valeur cette qualité était
extrêmement émouvante.
Il reste que les
chansons placées dans la bouche de
Josette Martial devraient
disparaître. Elles n’ont pas leur
place dans cette exquise sonate de
paroles et de lumières. En revanche,
la voix polyphonique de Paolo
Modugno suscite
une étrangeté aliénante et poétique
qui convient assez bien aux toutes
dernières paroles du texte. Ajoutons
que la présence du danseur m’a
toutefois laissée perplexe parce que
les mouvements manquaient de
précision et perdaient leur
signification dans l’ensemble d’une
partition de corps où tout était
méticuleusement chorégraphié.
Il reste une impression
d’éblouissement devant une telle
beauté, un désir de voir circuler
cette production dans la Caraïbe et
ailleurs, un désir de voir d’autres
créations de ce metteur en scène et
un besoin urgent de lire ou relire
l’œuvre de Maryse Condé.
Alvina Ruprecht
Gosier, Guadeloupe, décembre 2008.