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Le Horla de Nouméa : un Maupassant insolite à la Nouvelle Calédonie


 

À Nouméa, le théâtre se joue de jeudi à dimanche. Souvent les spectacles ne passent que quatre soirées pour ensuite partir en tournée dans les écoles ou dans les provinces du Nord et du Sud où les lieux d’accueil peuvent être un grand espace vert, la cour d’une maison, une salle de sport ou une salle de classe. L’Association « le Chapitô », d’Anne Sophie Arzul, est une exception car elle fait circuler les productions professionnelles

partout dans l’île sous un énorme chapiteau de 400 places qu’elle fait installer dans un lieu approprié (après avoir « fait la coutume », échange rituel avec les chefs Kanak pour légitimer le séjour sur leur terre). L’installation même du chapiteau se fait grâce à une équipe de monteurs dont les membres sont parfois de jeunes Kanak attirés par ces spectacles de théâtre itinérant de passage chez eux. Selon Mme Arzul, ces productions du « Chapitô » permettent au public loin de Nouméa de voir des œuvres mises en scènes dans les mêmes conditions que celles des grandes salles de la capitale.

 

Tout ceci pour dire que la notion de « théâtre » à la Nouvelle Calédonie est complexe, très large et surtout toujours en voie de redéfinition selon les publics, selon les apports culturels des multiples communautés qui cohabitent dans l’île, selon les possibilités matérielles des lieux de création et selon les matières traitées par les artistes.


 

Dans ce paysage polymorphe où l’espace théâtral devient très souvent le lieu de rencontre entre les traditions kanak et européennes, Max Darcis fait figure de créateur parfaitement excentrique. Installé à Nouméa il y a quinze ans après une formation professionnelle d’acteur à Lyon et des voyages à travers le monde, il y a tenu une variété de postes ayant un rapport avec le théâtre (i.e. Directeur pédagogique pour le théâtre au Centre d’Art de la ville de Nouméa) avant de créer la compagnie Aléthéia en 1997. En 2005, il a investi une demeure coloniale datant de 1887, sur la grande rue Bénébig, une des artères vitales de Nouméa et un site improbable pour une salle de spectacle. Mais Darcis ne fait pas les choses comme tout le monde. En effet il a transformé cette maison coloniale en un lieu de production sous le nom de l’Escarmouche. Quelques mois après, un incendie a ravagé le premier étage de ce « château » mais deux ans plus tard il réussissait à rouvrir son nouveau théâtre sous le nom de BLOCK72.


 

Scénographe, régisseur, costumier, dramaturge, metteur en scène et acteur, cet homme à tout faire dirige une compagnie indépendante, où il est libre de suivre la pente de ses obsessions artistiques sans prendre en compte les réalités extérieures à sa propre boîte noire, ce lieu par excellence où les créateurs peuvent transformer l’espace, faire déplacer les spectateurs, et recréer le monde selon leurs moindres désirs. Voilà l’espace de rêve  où travaille Max Darcis à Nouméa : une salle de 50 places, à l’abri de tout et totalement refermée sur elle-même. Signe de sa liberté créatrice mais signe aussi de son isolement par rapport aux activités théâtrales dans le reste du pays.


 

C’est dans cet espace que « le Horla », ce monstre issu des troubles psychiques de Maupassant, a capté l’imaginaire de Darcis au point où il en a réalisé trois versions scéniques à partir de son adaptation de la nouvelle du même nom.

Conçue comme un monologue, la représentation met en scène un homme, une voix off, et des ombres qui grimpent sur les murs, passent autour de la salle et prennent vie dans l’espace de jeu au fur et à mesure que le personnage humain perd ses facultés et sombre dans la folie.


 

La virtuosité de l’acteur Max Darcis ne fait pas de doute. Dans un premier temps il suffit de l’entendre expliquer les deux premières versions scéniques de cette adaptation pour voir dans quelle mesure l’auteur même est vampirisé par la sombre présence de cet être qui lui pèse de plus en plus lourdement. On dirait que le Horla, incarné par les moyens scéniques, prend littéralement possession de l’artiste, l’obligeant à chaque fois à épurer l’artifice esthétique pour enfin atteindre l’essence du monstre. « Première création : un décor onirique et fantastique comme le prolongement de la pensée du héros, l’ensemble du plateau est à dominante bleu foncé, comme la nuit mentale dans laquelle le personnage se perd. Deuxième création : décor et costumes de facture classique, signifiant l’époque de Maupassant. Également un travail de création lumière très poussé amenant les spectateurs à voir pratiquement dans l’obscurité » (Darcis, entretien du 24 mars 2009, Nouméa)


 

J’ai vu donc la troisième création : une scène vide, deux chaises, une bande sonore qui joue la Symphonie pastorale de Tchaïkovsky, et un éclairage qui fait ressentir les traces du monstre. En effet cette dernière version évoque la conception d’un théâtre symboliste exacerbé où le personnage incarne les derniers râles de l’acteur naturalisé dont Maeterlinck voulait se débarrasser , au profit des mimes, des danseurs ou des présences invisibles du monde des symboles, manifestations en fin de compte beaucoup plus réelles que celles de la nature visible. Mais tout n’est pas dit car la vision de Darcis est complexe.


 

En ce qui concerne le jeu, la fusion étroite entre l’acteur et son personnage au fur et à mesure que le premier somatise la folie, provoquée par le monstre qui prend chair et fait évoluer le jeu vers une identification totale avec le monstre qui le guette. Le « héros » nous raconte par bribes saccadées, son journal intime avec dates à l’appui, s’accrochant aux vestiges d’une structure chronologique avant que la maladie ne lui brouille complètement l’esprit. Dans un premier temps, le rapport se manifeste comme une « fièvre », un « malheur qui pèse », une sensation que le personnage peut cerner d’une manière assez cohérente. Mais la forme de son expression évolue.


Progressivement le monstre vampirise son corps, envahit son esprit, le crispe et l’étouffe et cette détérioration physique s’accompagne d’une décomposition psychique. Il sait que le Horla l’envahit et le possède comme le double dont il est impossible de se défaire.

La réalité ambiante s’évapore, les quatre murs se referment sur lui alors que les ombres terrifiantes envahissent l’espace. Le corps de l’acteur incarne cette désintégration totale d’un esprit malade: les yeux exorbités, le visage devient un masque d’abomination, animés par des hurlements de terreur. Même les tonalités changeantes de la voix incarnent la présence de cet « autre » qui s’insinue dans sa peau, dans son âme, comme un poison qui le brûle de l’intérieur. Ce corps qui s’écroule progressivement réussit, à projeter dans les coins de la salle, sur les murs ou même sur la chaise en face de lui, la présence lugubre de son hallucination. La mal est là! Nous entendons la voix étrangement élégante du Horla résonner à travers la salle. Nous devinons sa présence. Ce n’est plus une hallucination. Le vampire est suspendu entre le visible et l’invisible et au moment où il arrive dans l’espace du malade, l’acteur glisse derrière le mur avec son personnage, un UN PANTIN désormais incapable de fonctionner dans le monde des humains

Profitant à la fois d’une mise en scène expressionniste par le jeu de lumières et d’une esthétique symboliste exacerbée qui évoque les peintres de l’époque, fascinés par les présences vampiriques et monstrueuses, Max Darcis a aussi mené un travail extrêmement détaillé, parfois même insoutenable, sur un corps qui somatise la descente vers la folie.

 

La complicité entre l’acteur et son double, soit le metteur en scène, est totale et symbolise la nature de cette possession que la matière scénique a exercée sur l’artiste. Toutefois, on pourrait aussi dire que le regard extérieur, celui d’un autre metteur en scène, aurait pu relever quelques moments gênants de cette chorégraphie qui, par sa répétition, finissaient par se faire remarquer. Par exemple, la manière dont les pieds frottaient la terre et traînaient péniblement le corps. Alors que la tête, les bras, le torse décrivaient une grande variété de mouvements, de gestes, de sens, le bas du corps n’a pas réussi cette même prouesse. On aurait dit que le corps s’était figé à partir de la taille, coupé en deux en quelque sorte. Un regard extérieur aurait pu, peut-être, apporter des suggestions. Il est vrai que dans cette forme de théâtre essentiellement psychologique, toute l’expressivité se retrouve sur le visage, dans la voix et la gestualité, mais ici, il s’agissait d’un personnage qui voulait nous faire croire que le corps entier était possédé par la maladie! Et pourtant, j’avais l’impression que les jambes et les pieds étaient laissés pour compte dans le processus. Effet voulu de l’acteur peut-être, mais un choix qui a rompu l’harmonie trouble de cette étrange esthétique de la déchéance, car il est devenu gênant.

Néanmoins, un moment de théâtre très puissant et certainement inattendu étant donné l’ensemble de la pratique théâtrale à la Nouvelle Calédonie dont j’ai entendu parler à travers mes nombreuses conversations avec les artistes sur place et auxquelles il faudrait revenir par la suite.


 

Nouméa, 27 mars, 2009


 


 

LE HORLA pour la 8éme semaine à l’affiche au BLOCK72
72, rue Bénébig, vdc

Vendredi 3 avril à 20h
Samedi 4 et Dimanche 5 avril à 18h

Renseignements: 24 15 32   ou par mail: block72@canl.nc


Parking assuré