La première pièce de Sarah Kane,
Anéantis, fit scandale; mais dans les années
qui précédèrent son suicide -
elle mit fin à ses jours en 1999 - on en vint
à reconnaître en elle une voix poétique
brillante et tourmentée. Tous ceux qui l'ont
connue sont formels: il ne faut pas confondre son
oeuvre et sa vie. Difficile pourtant d'éviter
les parallèles.
Quand Mel Kenyon, lors de la cérémonie
d'hommage à Sarah Kane, s'est levée
pour faire un bref discours, les mots lui ont
manqué. Elle s'y est reprise à deux ou
trois fois, avant d'être vaincue par les
larmes. Elle a finalement demandé à la
foule des amis et des proches, réunis au
Royal Court de Londres, d'écouter une chanson
en l'honneur de Sarah. Kane s'était suicidée
seulement quelques mois auparavant, et le sanglot
d'une douleur encore à vif secoua le théâtre
tout entier. En un sens,
You get whatyou give
des New Radicals - un appel passionné à
sortir du désespoir, à comprendre
qu'il y a une raison de vivre - était
incroyablement inapproprié. Sarah avait fait
exactement le contraire - elle avait lâché
l'affaire, elle avait renoncé. Et pourtant
cette chanson extatique - qui réfute tout ce
qu'il y a de triste, de cruel ou de merdique dans la
vie, qui affirme l'amour et le sens envers et contre
tout - était en quelque sorte parfaite.
La mort de Kane à 28 ans fit les gros
titres, tout comme l'avait fait sa première
pièce Anéantis. Les auteurs de
nécrologies parlèrent de la nature
controversée de son œuvre, allèrent
chercher leur dictionnaire des synonymes, se
livrèrent, ainsi que les journalistes
l'avaient toujours fait, à l'inventaire
lubrique des éléments du scandale -
fellation et masturbation, miction et défécation,
viol et pendaison, arrachage des yeux et
cannibalisme. Ils citèrent également «
Le répugnant régal d'ordures »,
titre infamant sous lequel avait paru la critique de
Jack Tinker dans le Daily Mail.
Mais cette fois le ton était différent.
Les articles saluèrent la poésie, la
tendresse, les traditions classiques à
l'œuvre dans ses pièces. Ils furent
nombreux à dire que le monde avait perdu le
plus grand auteur dramatique des années 90. À
travers la mort, l'œuvre de Kane (cinq pièces
en tout dont quatre furent mises en scène de
son vivant) se trouvait enfin remise dans son
contexte. Il y eut tout à coup un consensus
posthume - non, l'œuvre n'était pas
pleine de haine, elle ne parlait même pas de
haine; elle parlait d'amour. De l'impossibilité
d'un amour pur. Les journaux citèrent même
Roland Barthes pour nous aider à comprendre
les pièces: «
Celui qui aime est à
Dachau. »
Anéantis fut jouée pour la
première fois en janvier 1995 au Royal Court
Upstairs. La pièce se passe dans la chambre
d'un hôtel de luxe à Leeds. lan, la
cinquantaine, écrivaillon pour la presse à
scandale, semble sur le point de mourir et invite
une femme-enfant attardée, trop confiante, à
égayer ses dernières heures. Par
amour, elle accepte de venir le voir, dans le désir
de le consoler. Il la viole, se joue d'elle,
l'humilie. Vers le milieu de la pièce un
soldat armé fait irruption dans la chambre,
s'y livre à une écœurante
destruction et fait du plateau un champ de bataille
bosniaque.
Kane fut la cible des attaques les plus odieuses.
On l'accusa de «
puérilité
abjecte », de soumettre le public à
une expérience qui, sur le plan théâtral,
équivaut à lui «
plonger la
tête dans un seau plein d'abats
».
Charles Spencer, dans
The Telegraph, parla
d'Anéantis comme d'une œuvre «
dépourvue de toute valeur intellectuelle
ou artistique
», et déclara par la
suite que Kane était folle. Michael
Billington écrivit dans The Guardian: «
En sortant, je me suis tout simplement demandé
comment une si naïve foutaise avait bien pu
passer au comité de lecture du Royal Court,
d'ordinaire avisé. »
Anéantis
était devenu tout à coup la pièce
la plus controversée du Royal Court depuis
Sauvés de Bond, trente ans plus tôt, où
l'on voyait un bébé lapidé à
mort. La réaction d'auteurs reconnus comme
Harold Pinter et Bond lui-même fut plus
étonnante encore: ils ripostèrent aux
critiques qu'ils n'y connaissaient rien, qu'Anéantis
était une pièce trop neuve, trop
complexe, trop bonne pour eux.
Kane fit parler d'elle et devint une affaire
publique. La pièce fut jouée devant à
peine plus de mille personnes au total, et elle ne
connut pas d'autre production sur la scène
anglaise. Mais, comme ce fut le cas après le
premier concert des Sex Pistols,
Anéantis
donna lieu à une forme étrange du
syndrome du faux souvenir. Beaucoup de gens sont
convaincus qu'ils y étaient, et vous
racontent avec assurance les petites histoires qui
l'attestent.
L' auteur de théâtre David Greig
partageait un appartement avec Kane à
l'Université de Bristol. Il avait déjà
connu un certain succès vers l'âge de
vingt ans, mais jamais au point de faire la une des
journaux. «
Je l'ai vue au moment où
les critiques paraissaient, et je lui ai dit "ça
doit te faire plaisir, non, que tout le monde parle
de toi", mais elle ne le vivait pas du tout
comme ça. Peut-être que moi, à
sa place, ça m'aurait bien plu - il se peut
que je sois quelqu'un de plus superficiel - mais
elle, les critiques la dévastaient. C'était
vraiment dur pour elle qu'ils ne la prennent pas au
sérieux sur le plan artistique. À
certains égards, Sarah était très
arrogante. Elle savait qu'Anéantis
était une grande œuvre, et qu'on ne le
reconnaisse pas, c'était dévastateur
pour elle. »
Dévastée. Tant de gens emploient ce
mot en parlant de Kane. Ils racontent son amour pour
le Manchester United, son plaisir à sortir en
boîte, à discuter, à rire, mais
invariablement ils en reviennent à ce mot:
dévastée. Certains de ses amis ou de
ses proches refusent encore de parler d'elle
publiquement. Mais en fin de compte, plus d'un an
après sa mort, certains l'ont fait - entre
autres, son frère Simon et son agent Mel
Kenyon, tous deux se sentant des devoirs très
particuliers à l'égard de Kane. Il ne
fallait rien publier avant la création de sa
dernière pièce, 4.48 Psychose, et la
parution des critiques. Kenyon et Simon Kane
insistent: le risque est que l'on se serve de
l'œuvre pour expliquer la vie, en la relisant
comme les différents épisodes d'un
testament suicidaire. Ou pire, que l'on se serve de
la vie pour expliquer l'œuvre. Sarah Kane - et
avec elle Kenyon et Simon, qui autorisèrent
finalement la mise en scène de la pièce
- ne pouvaient s'exposer davantage.
4.48 Psychose
fut achevée juste avant sa mort et traite de
la dépression suicidaire. Quand on connaît
sa vie, si peu que ce soit, il est impossible
d'échapper à une lecture
autobiographique de la pièce.
Je rencontre Simon Kane au Royal Court, où
ont lieu les répétitions de
4.48
Psychose. Il blêmit quand je me propose
d'assister aux répétitions et de lire
la pièce. Il refuse d'expliquer ce que
signifie le titre, disant qu'il en laisse le soin au
metteur en scène James Macdonald, qui a
également créé
Anéantis
et Purifiés.
Simon a 30 ans, c'est le grand frère de
Sarah et son exécuteur testamentaire. Avant
même que j'aie pu m'asseoir, il pose le
règlement: «
Une des dernières
instructions de Sarah est: "pas de
biographies".
» Il me signale
également sa propre méfiance à
l'égard des journalistes - une affaire de
famille, se justifie-t-il. Leurs deux parents
étaient journalistes. Alors que leur mère
abandonna son travail pour s'occuper des enfants,
Peter Kane poursuivit sa carrière de
directeur de département au Daily Mirror pour
la région de l'East Anglia. Il avait l'art de
pénétrer l'intimité des gens
avec un simple sourire. « C'est son œuvre
qu'elle voulait laisser derrière elle. C'est
tout ce qui lui paraissait intéressant de
montrer aux gens, plutôt que l'histoire sans
grand intérêt de sa vie. Quand on
grandit auprès d'un journaliste, on comprend
très vite qu'il faut faire attention à
ce qu'on dit... Sarah était quelqu'un de très
secret. »
Simon Kane ressemble à sa sœur. Mais
tandis qu'elle était belle, masculine, lui
est gracieux, féminin. Il rougit souvent. Il
me parle de leur enfance dans l'Essex, me raconte
qu'ils étaient tous deux bons élèves,
adorant apprendre. Ils n'avaient qu'un an de
différence et, enfants, ils se livraient à
une compétition amicale. Après le bac,
Simon partit étudier les mathématiques.
Un an plus tard Sarah commença ses études
de théâtre. Il dit qu'il serait tentant
d'avoir une vision simpliste des choses, lui le
scientifique et elle l'artiste, mais que ce serait
faux.
Enfants, ils parlaient beaucoup, de l'amour, de
leurs espoirs, de Dieu. Surtout de Dieu. Pendant
tout le début de leur adolescence, Dieu
régnait sur la maisonnée. Tous les
quatre se rendaient chaque dimanche à
l'église évangélique. Dans les
rares entretiens qu'elle a accordés, Sarah en
parlait comme d'un « délire de chrétien
born-again 100 % pur saint-esprit », et elle
maudissait la naïveté de son époque
religieuse.
Simon tressaille, et dit que la presse a donné
de cette époque une image fausse. « À
lire ce que les journaux ont dit au moment de sa
mort, on avait l'impression que Papa et Maman nous
avaient imposé cette religion fanatique et
folle. Ce n' était vraiment pas le cas. Je
pense que Sarah était de nous tous la plus
fervente. » Il raconte qu'ils pratiquaient un
christianisme de la compassion: «
Tu
aimeras ton prochain comme toi-même »
plutôt que «
Œil pour œil...
». « Quand les gens avaient des
problèmes, Sarah les écoutait
toujours, et elle aurait fait n'importe quoi pour
les aider à s'en sortir. Enfant, déjà,
j'en étais conscient, parce que moi,
personnellement, je n'étais pas trop comme
ça. À un moment, je finissais par
dire, "désolé, là,
c'est trop pour moi", mais je ne me
souviens pas que Sarah ait jamais réagi comme
ça. »
Il dit que la religion était quelque chose
de normal, qu'elle faisait juste partie de leur
éducation, puis il semble changer d'avis en
cours de phrase. « On allait à cette
église, là, et on y trouvait des gens
bizarres. En fait ils sont devenus plutôt
extrémistes. Ils se sont mis à lire la
Bible de manière très littérale,
et quand on fait ça, on finit par avoir de
drôles d'opinions. Il y a des passages atroces
dans la Bible - vous savez, comme le traitement
réservé aux prisonnières de
guerre dans le Deutéronome... "Si tu
veux prendre une femme arrache-lui les ongles et
rase-lui la tête." » Il a l'air
horrifié.
Sarah devint athée, et les atrocités
commises au nom de Dieu enflammèrent son
écriture. «
Dieu, le salaud! »
était une de ses citations préférées
de Beckett. Simon ajoute: « je crois que le
regard qu'elle portait sur le monde qui l'entourait
rendait indéfendable à ses yeux l'idée
d'un Dieu tout-puissant et secourable qui aurait
fait le monde tel qu'il est. » À
l'époque où elle préparait le
bac, elle s'employait également à
mettre en scène Tchekhov et Shakespeare dans
son lycée.
Vince O'Connell, qui allait devenir le
réalisateur de Skin, le court métrage
de Kane, la rencontra quand elle avait dix-sept ans;
elle jouait dans sa pièce avec une troupe
locale à Basildon. «
Elle était
visiblement exceptionnelle
», dit-il.
Quelques mois plus tard, elle séchait les
cours du lycée pour travailler comme assis
tante à la mise en scène sur un
spectacle au Poly de Soho. « Elle comprenait
le théâtre, elle savait comment ça
fonctionne. C'était instinctif chez elle.
Elle avait la capacité de faire vibrer
l'espace. En tant que personne aussi elle avait
cette capacité. Drôle, pleine
d'empathie, un grand cœur. je n'ai jamais
connu personne qui fût plus doué
qu'elle pour la vie. Elle avait une immense soif de
vivre... » Il s'interrompt, gêné
: « je sais que c'est paradoxal. »
O'Connell me fait part d'une anecdote relative à
Skin qui parle assez bien d'elle. Le film raconte
l'histoire d'une femme noire qui séquestre un
pervers inquiétant et raciste pour le
conduire, par la force, à un amour
d'adoration et de soumission. Ewan Bremner jouait
l'homme, Marcia Rose la femme. Ils ne s'étaient
jamais rencontrés avant Skin. Ils sont tombés
amoureux pendant le tournage et ont aujourd'hui un
enfant.
Sarah entra à l'université avec la
volonté de devenir actrice. Elle découvrit
alors que les acteurs n'avaient aucun pouvoir; elle
décida de passer à la mise en scène.
Elle découvrit alors qu'il n'y avait presque
rien qu'elle voulût mettre en scène;
elle décida d'écrire. C'est drôle,
dit Simon, d'un côté, elle n'avait
vraiment pas d'ambition, de l'autre, elle savait
exactement ce qu'elle voulait et comment l'obtenir.
« Elle était très déterminée;
elle ne faisait aucun compromis. Elle n'a jamais
donné à lire une pièce dont
elle ne soit pas complètement satisfaite. »
Tous ceux qui ont connu Sarah ont une anecdote à
raconter. Le monde est plein d'anecdotes sur Sarah
Kane: elle était comme un enfant intenable,
elle avait une descente d'enfer, elle disait ce
qu'elle voulait, elle faisait ce qu'elle voulait. Ce
qui est étrange, c'est que ces petites
histoires aboutissent toutes au récit du même
incident: accusée par son directeur d'études
d'écrire des textes pornographiques, elle
jeta à ses pieds une pile de magazines porno
et lui déclara que s'il voulait se branler,
il ferait mieux d'utiliser ça. Chacun raconte
l'histoire un peu différemment. Dans
certaines versions, elle accuse le directeur
d'écrire du porno, dans d'autres c'est lui
qui l'accuse et dans d'autres encore, ils s'accusent
l'un l'autre. David Greig précise: «
Cette histoire la fait passer pour quelqu'un
d'agressif alors que c'était avant tout de
l'ironie. Sarah était vraiment très
douce. Vraiment, vraiment douce. Très
gentille. On entend une histoire, on se fait une
image, mais quand on la rencontrait, dans la
réalité, c'était tellement
fort. Oui, elle était capable d'être
vraiment agressive, mais ce n'était pas
toujours complètement sérieux.
»
Sarah et Greig furent tous deux influencés
par le drame moderne d'inspiration jacobéenne
de Howard Barker - son extrême violence, son
langage musclé, sa poésie et son
humour très noir. À Bristol, ils
jouèrent tous deux dans la même pièce
de Barker, Victory. Comme Kane, Barker a célébré
la perversité de l'amour et a assumé
le terrible entrelacs de la violence et de la
tendresse. Greig dit qu'on trouve dans la pièce
de Barker une définition de l'amour qui
explique parfaitement les ambiguïtés de
l'oeuvre de Sarah. «je serais prêt à
traverser dix kilomètres de verre pilé
à plat ventre juste pour pisser un coup dans
l'eau de son bain. » Obsession, sacrifice,
amour, douleur, humiliation, mépris, tout
cela en un seul acte. Greig raconte qu'ils
s'amusaient souvent de ce que leurs écrivains
préférés aient tous des noms
commençant par un B - Bond, Beckett, Brecht,
Berkoff, Barker. « Chez eux, pas de drames de
salon, pas de goût particulier pour les éviers
de cuisine
ascétiques. Des
étudiants typiques, quoi, précise
Greig en riant. Ils écoutaient Joy Division,
ils s'habillaient en noir, et les massacres dans les
Balkans les révoltaient. «
Elle
et moi, on avait en commun une façon un peu
dépressive de voir les choses, comme tout le
groupe en fait. On trouvait du plaisir dans les
choses les plus noires - des post-adolescents qui
s'attardent sur le problème de la vie, si
vous voulez. » Kane n'
abandonna jamais son amour pour Joy Division, ni le
désespoir brûlant que lui causait la
guerre civile en ex-Yougoslavie, mais Greig pense
que la dépression qui accompagna ses
dernières années n'avait pas grand
chose à voir avec les tourments de sa
jeunesse.
Il y avait, dit-il, plusieurs Sarah, liées
à des genres d'amis très divers. Elle
détestait les étiquettes,
particulièrement celles qui la définissaient
par son sexe ou son orientation sexuelle. Greig
évoque un article qu'elle avait écrit
pour The Guardian dans lequel elle parlait des dix
meilleurs spectacles auxquels elle avait assisté.
En deuxième position figurait un sex-show
qu'elle avait vu à Amsterdam: on y voyait une
sorcière sucer la bite de la Faucheuse. «
Peut-être la force de ce spectacle tenait-elle
davantage à l'herbe que je fumais qu'à
ces images brutes, assemblées à la
hâte - simple prétexte pour voir des
gens baiser », précise-t-elle. Son
théâtre préféré,
c'était Old Trafford"
Le metteur en scène James Macdonald, qui
met actuellement la dernière main à
4.48 Psychose, me rappelle enfin. Il est gêné,
il s'excuse. «
Franchement, j'ai
l'impression d'avoir dit tout ce que je pouvais sur
Sarah. le crains d'être plutôt ennuyeux
sur le sujet. » La dissimulation n'est pas
son fort et, deux secondes plus tard, la vérité
sort: « À vrai dire, j'ai bien peur que
sa mort ne fausse toute la lecture qu'on peut faire
de son œuvre » Il compare Sarah à
Sylvia Plath, souligne à quel point les gens
ne voient plus sa vie qu'à travers le prisme
de son suicide. Macdonald se sent vulnérable,
et cela da rien d'étonnant. Si les gens
tirent parti de la pièce pour disséquer
en place publique la mort de Sarah, il se reprochera
peut-être d'avoir permis qu'elle soit exposée
dans la mort comme elle l'était dans la vie.
« Je n'étais pas sûr de
vouloir mettre en scène la pièce - sa
mort était si proche - mais je trouvais qu'il
y avait là un travail extraordinaire.
»
Il précise que les histoires qui circulent,
selon lesquelles il aurait reçu la pièce
à l'état d'ébauche inachevée,
dont aucun fondement. «Je veux que les
gens voient la pièce sans penser à sa
vie. » Est-ce possible ? « le
veux laisser une place à cette possibilité.
»
Kane obtint son diplôme à Bristol
avec les félicitations du jury et rejoignit
directement le Master d'écriture dramatique
de David Edgar, à l'Université de
Birmingham. Selon Vince O'Connell, elle détestait
ce cours, elle s'y sentait bloquée. Ses idées
y étaient réprimées. Eue
envisagea d'abandonner, et ne suivit le cours
jusqu'au bout que pour faire plaisir à sa
mère - l'enfant terrible du théâtre
britannique n'aimait pas contrarier sa famille. Elle
commença d'écrire Anéantis mais
dissimula la pièce à ses professeurs
jusqu'à ce qu'elle soit suffisamment avancée.
Mel Kenyon monta à Birmingham pour voir le
spectacle de fin d'année des étudiants.
Elle endura sept heures de spectacles médiocres
avant de voir l'embryon d'Anéantis. «
C'était tout à fait remarquable
», dit-elle. «
J'étais
impressionnée. » Seule une femme,
selon elle, avait pu écrire une pièce
qui témoignait d'une compréhension si
profonde de la violence, tant du point de vue du
bourreau que de celui de sa victime, sans rien
d'esthétisant. Kenyon ne parvenait pas à
se sortir cette pièce de la tête. Elle
écrivit à Kane pour lui demander de
lui faire lire le texte dès qu'il serait
achevé.
Sarah se rendit finalement à Londres pour
rendre visite à Kenyon. Elles passèrent
toute la rencontre les yeux rivés sur le
tapis. Kenyon lui dit que prendre un agent, c'était
comme se marier: il faut être sûr de son
choix. Quoi qu'il en soit, Sarah se décida
pour elle, bien que d'autres agents se soient
proposés. Anéantis trouva de justesse
sa place dans la saison du Royal Court. Bien
d'autres pièces se virent accorder la
priorité, et on repoussa Anéantis à
janvier 1995. « Même avec le recul, je
ne sais toujours pas si c'était une bonne
idée ou pas » dit Kenyon. «
janvier est habituellement une période plutôt
creuse pour les journaux et j'ai toujours eu le
sentiment... comment dire ? J'avais prévenu
Sarah que lors des premières, la pièce
pourrait provoquer un putain de scandale. je savais
bien que ça arriverait, mais pas comme ça.
Je croyais que les uns trouveraient la pièce
sensationnelle, les autres épouvantable, mais
je ne pensais pas qu'il y aurait des attaques
personnelles. je croyais que tout le monde
reconnaîtrait la qualité de l'écriture.
J'évaluais mal le niveau de stupidité
et de malveillance de la critique. Au bout du
compte, les critiques ont porté sur le fait
qu'un tel spectacle ait pu avoir lieu, et sur rien
d'autre. »
Les amis de Kane pensent que le scandale a été
fabriqué de toutes pièces. David Greig
le dit: « L'année précédente,
il y avait eu un spectacle d'Anthony Neilson
intitulé
Penetrator. Il y avait autant
de sexe et de violence que dans Anéantis. La
vérité, c'est qu'Anéantis était
écrit par une femme, une jeune femme en plus,
et que le personnage principal était un homme
d'un certain âge, un journaliste, dépeint
dans toutes ses faiblesses. Les critiques ne l'ont
pas prise au sérieux. Ils ont cru que c'était
un jeu, comme s'ils lui faisaient une faveur en la
traitant de la sorte. »
Michael Billington, du Guardian, est conscient
d'être un des critiques qui a le plus blessé
Sarah Kane. Elle lui écrivit pour le lui
faire savoir. Bien avant qu'elle ne meure,
Billington se rétracta; il s'était
rendu compte que ce qu'il avait pu qualifier de «
naïve foutaise » était en fait une
œuvre d'une « grande rigueur morale ».
Aujourd'hui, Billington regrette l'emportement qui
l'a conduit à cette exécution en
règle: «
Devant moi, un homme était
sorti bruyamment en réclamant à grands
cris le retour de la censure. Il y avait eu une
telle hystérie autour de la première
qu'il était difficile de juger la pièce
froidement et calmement. Alors, je le répète,
je me suis trompé. C'était un écrivain
de grand talent. Il paraît que Harold Pinter,
lors de la cérémonie d'hommage, a dit
qu'elle était un poète, et je pense
que c'est sacrément vrai
».
Billington me montre la lettre que Kane lui a
adressée. C'est tout elle: éloquente,
agressive et touchante, surtout quand elle le prie
de cesser de dire qu'elle est une création de
David Edgar. «
Il ne m'a ni "formée"
ni "découverte". Je ne sais
d'où vous tenez cette idée - peut-être
de David lui-même - mais en répétant
cela, vous rendez de plus en plus probable une
dispute publique entre David et moi au sujet de son
cours. Je ne m'attends certes pas à ce que
vous preniez en compte ce que je pourrais ressentir
alors. Mais la peine que cela ferait à David,
voilà qui vous importera peut-être
davantage. Car ça lui ferait de la peine,
certainement pas autant que ça n'en a fait à
ma mère de vous entendre dire à la
télévision que sa fille était
dépravée, mais je préférerais
tout de même qu'on évite cela. »
Il lui répondit par courrier qu'il s'était
mépris sur
Anéantis.
Aujourd'hui Billington regrette de ne pas l'avoir
rencontrée. «
Je
regrette que nous n'ayons jamais eu l'occasion de
nous réconcilier. Je regrette de n'avoir pu
lui dire de vive voix ce que je lui avais écrit
"je
me suis trompé sur votre pièce".
»
Harold Pinter était au Royal Court le soir
même du jour où parurent les premières
critiques. Il raconte qu'il n'avait jamais entendu
de voix semblable à celle de Kane,
qu'elle-même ne savait pas vraiment d'où
cette voix lui venait. « C'était une
voix très surprenante, très tendre,
mais Sarah était épouvantée
aussi bien par le monde qui l'entourait que par son
monde intérieur. » Selon lui, les
critiques étaient pour la plupart «
largement dépassés ». «
Il se trouve qu'elle était là le soir
où je suis venu. Elle était
complètement retournée. je ne sais pas
si ça a servi à grand chose, mais je
suis parvenu à lui dire que c'était
formidable. Plus tard, elle m'a écrit un mot,
et on s'est rencontrés. Quand je l'ai vue, ce
soir-là, elle m'a eu l'air d'avoir besoin
d'un ami. Elle avait sûrement beaucoup d'amis,
des amis jeunes, mais j'ai pensé qu'elle
pouvait avoir besoin d'un ami plus vieux. Et notre
amitié m'a beaucoup appris. » Un
silence pintérien. « Je l'ai trouvée
vraiment, vraiment... je l'ai beaucoup aimée.
» Alors que les amis proches de Kane ne
parlent de sa vie qu'avec réticence et se
contentent de me renvoyer aux textes, Pinter affirme
que ce sont là deux choses inséparables.
« Certains écrivains adoptent une autre
personnalité quand ils écrivent, et on
se dit: "Comment ce type-là a-t-il pu
écrire ça?" Mais son oeuvre,
c'était elle. C'était la même
chose. Et, du coup, cela pouvait mettre extrêmement
mal à l'aise. Une de ses pièces,
L'Amour de Phèdre, m'a tellement
terrifié que je m'en serais chié
dessus. je le lui ai dit, et on en riait souvent.
Elle disait: "Il y a des choses que tu peux
pas supporter, Harold, c'est tout" ' et je
lui répondais qu'elle avait carrément
raison. » Qu'est-ce qui l'avait tellement
effrayé ? «
Eh bien la violence
était, comment dire ? Elle bondissait de la
page. La page elle-même était violente.
Le fait de tourner la page était violent.
Elle était tellement à nu, et son
œuvre était de toute évidence
tellement à nu. La chair était à
vif, sans protection. Ce qui m'a effrayé,
c'est l'abîme d'horreur et d'angoisse qu'il y
avait en elle. On est tous conscients, à des
degrés divers, de la cruauté de
l'humanité, mais on parvient à
s'arranger avec ça, à ranger ça
dans un coin et à ne plus y penser pendant
une bonne partie de la journée. Mais elle,
elle en était incapable. je crois qu'elle
avait une vision extrêmement aiguë du
monde, et donc terrible. Parce que le monde est une
putain d'horreur. Le monde, c'est très beau,
mais l'espèce humaine est un foutu désastre,
un désastre absolu. Le côté
sadique de ses pièces est étonnant.
Cette humanité, elle ne faisait pas que
l'observer; elle en faisait partie. Il me semble
qu'elle parlait de la violence, de la haine qu'elle
rencontrait à l'intérieur d'elle-même,
et des abîmes de tristesse qu'elle traversait
elle aussi. »
Comme Greig, Pinter s'efforce de tenir sa peine à
distance. «
Bon, il faut quand même
que je vous dise qu'elle avait une force incroyable.
Malgré tout ce que je vous ai dit, c'était
une fille qui savait s'amuser. » Qu'est-ce
qui la rendait heureuse ? «
Elle avait
l'air d'être presque tout le temps amoureuse.
Quand ça allait dans sa vie sentimentale,
elle était heureuse.
» Mais ça
n'allait que rarement. «
Pour autant que je
sache, sa vie sentimentale était très
malheureuse. À peu près un an avant sa
mort, elle était venue ici. Sa relation avec
une femme venait juste de se terminer. Elle en était
très affligée - qui ne le serait pas ?
- mais, encore une fois, les abîmes de
souffrance qu'elle traversait n'appartenaient qu'à
elle. Elle avait ces foutues antennes trop sensibles
à tout, y compris à l'amour.
»
La tentation est forte de plaquer un récit
convenu sur sa vie. L'auteur Edward Bond l'a déjà
fait, affirmant que le théâtre et les
critiques l'ont tuée: une fille déprimée
écrit une pièce merveilleuse, la pièce
est descendue, et à partir de là tout
commence à aller mal. Mais ce n'est pas le
cas. Kane a écrit quatre autres pièces
en quatre ans.
Purifiés parle d'amour, de mort et de
dépendance à la drogue dans un camp de
concentration. De nouveau, la pièce se
nourrit de sa révulsion devant les atrocités
serbes. De nouveau, elle est elliptique et
minimaliste. Kane est un écrivain politique,
mais elle n'a jamais cru que la mission du théâtre
fût de dire comment voter. Pendant les
représentations de Purifiés, la
comédienne Suzan Sylvester se fit mal au dos.
Kane avait toujours dit qu'elle ne demanderait
jamais à une comédienne de faire une
chose qu'elle ne ferait pas elle-même. Alors,
en une heure, elle apprit sa danse, puis elle se
prépara à enlever ses vêtements
d'un coup et à chanceler sur scène
avec ses talons aiguilles. Elle était
terrifiée - elle n'avait jamais porté
de talons aiguilles auparavant. Comme pour Anéantis,
les critiques jugèrent que la violence de
Purifiés était gratuite et excessive.
En réalité, il n'est pas une seule
violence dans ses pièces qui ne soit
directement inspirée de violences réelles.
(L'aspiration de l'oeil dans Anéantis, par
exemple, provient du récit que fait Bill
Buford du châtiment infligé par des
hooligans à un policier qui avait infiltré
leur bande ; le poteau introduit dans l'anus qui
ressort par l'épaule est une forme de
crucifixion pratiquée par les Serbes; quant
au prisonnier de Purifiés qui, apprenant à
compter, découvre le temps qu'il a passé
à purger sa peine et se pend, il s'inspire
d'un homme qui fut emprisonné avec Nelson
Mandela à Robben Island).
Manque fut largement apprécié
par la critique comme le meilleur et le plus mûr
des écrits de Kane. Elle se passe cette fois
de toute intrigue : quatre voix sans nom, quatre
personnages - ou peut-être quatre factions
guerrières issues d'une même conscience
- sont là, à bavarder. Ils parlent de
l'amour, du désir, de la violence et de
l'ultime désir: la mort. Kane écrivit
Manque sous un pseudonyme pour la compagnie de
théâtre Paines Plough où elle
travaillait comme auteur en résidence. Vicky
Featherstone, directrice de la compagnie, raconte
que tout a commencé comme une plaisanterie: «
On faisait un atelier de lecture de pièces
nouvelles. Un des écrivains nous avait lâchés
trois jours plus tôt. J'ai dit à Sarah:
"Pourquoi tu n'en écris pas une ?"
je savais qu'écrire quoi que ce soit lui
prenait des années. Le truc, avec Sarah,
c'est qu'elle détestait décevoir les
gens, alors elle disait oui et après elle
regrettait. »
Kane disparut. Chaque fois qu'elle appelait chez
elle, Featherstone tombait sur le répondeur.
« je me dis, bon sang, qu'est-ce que j'ai
fait. Et puis, trois jours plus tard, elle se pointe
et elle me dit: "je te hais de m'avoir fait
faire ça." Elle était là,
dans le couloir, une clope à la main, à
ne pas tenir en place, et elle m'a fait lire la
chose pendant qu'elle attendait. C'était tout
simplement le texte le plus clair, le plus parfait
qui soit. » Puis Kane mit encore un an et demi
à achever Manque.
Pourquoi l'a-t-elle écrit sous le
pseudonyme de Marie Kelvedon ? « D'un côté,
ça l'amusait. Marie était son deuxième
prénom, Kelvedon était une ville
proche de l'endroit où elle est née.
Mais d'un autre côté, c'était
extrêmement sérieux. Elle avait mis
beaucoup de temps à se remettre des
conséquences néfastes d'Anéantis.
Elle voulait vraiment écrire une pièce
qui serait jugée pour elle-même, et non
pas en tant que pièce écrite par Sarah
Kane. » Au cours de l'atelier, une lecture
publique de la première ébauche de
Manque fut donnée en présence de
Sarah, et les écrivains décidèrent
que Marie Kelvedon était une artiste de grand
talent.
Featherstone me confie à quel point son
amie lui manque - les discussions au pub, la
grandiloquence, la révolte contre
l'injustice. « Elle était comme une
enfant avec un énorme cerveau, le plus grand
cerveau de théâtre que j'ai jamais
connu. je n'ai jamais vu personne avec des yeux à
ce point ouverts sur le monde, comme si elle le
voyait pour la première fois. Pourtant, à
certains égards, elle était très
cynique. » Comme tant de proches de Kane,
Featherstone parle de « paradoxe ».
Paradoxes de
Manque - la mère stérile,
le sadique bienveillant -, paradoxes de Kane
elle-même. Son œuvre a pu sembler
anarchique, sa personne même a pu sembler
anarchique, mais elle avait une connaissance
étonnante des ressorts et de l'histoire du
théâtre.
Kane passa l'essentiel des quatre dernières
années de sa vie à voyager à
travers l'Europe, à animer des ateliers
d'étudiants le jour et à écrire
la nuit. Tandis que la Grande-Bretagne restait, au
mieux, ambivalente vis-à-vis d'elle, elle
devint une immense star en France et plus encore en
Allemagne. « Elle fut accueillie comme une
voix nouvelle, intransigeante » raconte son
traducteur allemand, Nils Tabert. Les étudiants
se faisaient toujours une certaine image d'elle, de
son allure, de ses façons de faire. «
Mais à la place de la fille tatouée et
percée de partout qu'on s'attendait à
voir débarquer, il y avait une femme très
jeune, très fragile, pleine de charme. »
Tabert souligne que Kane était une des
personnes les plus cultivées qu'il ait jamais
rencontrées. «
Elle savait tout.
» Ils mettaient des heures à trouver ou
à retrancher un simple mot. « Elle
passait son temps à supprimer les mots
superflus. Ses pièces sont extrêmement
précises, c'est un immense défi pour
le traducteur. » Un immense défi,
également, que ces indications scéniques
étranges et injouables qui rappellent le
théâtre de la cruauté d'Artaud.
« Tomber d'un toit, c'est impossible à
faire sur scène. Une fois, Artaud a eu ce
joli mot sur ses pièces - elles réclament
un jeu sans filet. Les pièces de Sarah
réclament la même chose. Sur le plan
émotionnel. » Mais la différence,
selon lui, c'est que Sarah ne voulait pas qu'on
prenne ses indications au pied de la lettre. Elle
était étonnamment prude à
propos de son œuvre. Elle ne voulait pas que
le public voie des pipes ou des mutilations; pour
elle, c'était des images. « Elle avait
jugé cynique la mise en scène
«Anéantis à Berlin. Elle l'avait
trouvée choquante, branchée et
stylisée, à l'image du cinéma
de Tarantino qu'elle détestait. Ils avaient
pris la pièce au pied de la lettre, et la
nudité y était trop présente.
C'était fidèle au texte, mais ça
manquait de sens métaphorique, de poésie,
et elle trouvait cela détestable. »
La dépression est par nature cyclique.
Pour Kane, elle était toujours là,
parfois feutrée, parfois déchaînée.
Après avoir écrit Manque, elle connut
un violent épisode dépressif et se fit
admettre à l'hôpital Maudsley, au sud
de Londres. Elle prit, à contre-coeur, des
antidépresseurs. « Elle détestait
ça », raconte son agent Mel Kenyon. «
Elle me disait qu'elle n'aimait pas prendre des
cachets parce que ça émoussait sa
réactivité au monde - c'est
précisément ce qu'on attend d'eux.
Mais il est extraordinairement difficile pour un
artiste de voir baisser son propre niveau de
réactivité. Que faire ? Prendre des
cachets et éloigner le désespoir? Mais
du désespoir naît aussi une certaine
connaissance dont se nourrit la compréhension
qu'on a du monde, et donc l'écriture; et en
même temps il y a la volonté
d'exorciser ce désespoir. Elle passait son
temps à peser le pour et le contre. »
Kenyon s'est-elle demandé si le fait
d'écrire pouvait lui faire du mal? « Ma
seule inquiétude était qu'elle puisse
être de moins en moins en relation avec le
monde extérieur et que, par conséquent,
il lui faille creuser toujours plus profondément
en elle pour créer. À certains
moments, j'ai voulu qu'elle accepte de faire une
adaptation ou quelque chose comme ça, juste
pour qu'elle se repose un peu de cette nécessité
d'aller chercher toujours plus loin à
l'intérieur. »
Est-ce qu'elles en parlaient? « Oui, on en
parlait, mais ça ne m'inquiétait pas.
Je ne pensais pas qu'elle se mettait psychiquement
en danger, je pensais juste que ça pouvait...
je ne voulais pas que son monde se réduise.
J'étais peut-être stupide. je voulais
juste lui dire: tu peux utiliser un autre matériau,
si jamais tu as besoin de faire une pause dans cette
succession de confessions intenses. »
Kane sortit de Maudsley pour connaître un
triomphe avec Manque. Les critiques virent dans
cette pièce un poème dramatique et la
comparèrent à The Waste Land de T.S.
Eliot. « Ce West pas pour rien que
l'avant-dernière pièce s'intitule
Manque - c'est vraiment de ça qu'il s'agit.
Elle était consumée d'un désir
éperdu. » La langue y est si fragile,
si sobre, si belle, si romantique que beaucoup de
critiques crurent déceler dans cette pièce
un nouvel optimisme. Cela faisait rire Kane.
Le seul espoir de la pièce, disait-elle,
repose sur la possibilité de mourir. Elle
pensait que Purifiés, peut-être la plus
féroce de ses pièces, était
aussi la plus optimiste: chaque fois qu'on leur
coupe un membre, les amants - deux jeunes garçons
- continuent d'y croire, persuadés qu'ils
s'en sortiront s'ils parviennent à s'aimer
assez.
Plusieurs de ses amis disent qu'ils se
souviennent de ne l'avoir jamais vue plus heureuse
qu'au moment où Manque fut primée à
Edimbourg. C'était un immense succès,
elle se sentait sortir de sa dépression et
elle était entourée d'amis. « On
retrouvait notre bonne vieille Sarah», dit
Vince O'Connell. « Elle a fait un immense
effort pour revenir à elle-même, et ça
a marché un certain temps. » Mais elle
n'avait pas vaincu la dépression.
L'Actors Touring Company commanda à Kane
une adaptation des Souffrances du jeune Werther de
Goethe. Werther est ce héros de fiction qui
se suicide par amour. Il fut en son temps la
dernière icône du romantisme et une
vague de suicides suivit la publication du roman.
Kane répondit qu'elle travaillait déjà
à 4.48 Psychose - et qu'il y avait des points
communs. Le titre fait référence à
cette heure du matin où l'impulsion à
se suicider est au plus haut. En janvier 1999,
quelques mois après le triomphe de Manque et
alors qu'elle venait à peine d'achever 4.48
Psychose, elle prit 150 antidépresseurs et 50
somnifères. Sa colocataire la découvrit
gisant inconsciente dans leur appartement de Brixton
et la conduisit à l'Hôpital de King's
College. Maudsley transmit à l'hôpital
un dossier mentionnant qu'elle était «
préoccupée par des pensées
morbides et par le suicide. »
Mel Kenyon affirme que Sarah ne lui avait jamais
parlé de suicide. « J'avais
connaissance du désespoir dans lequel elle
était. On en parlait beaucoup et je savais
qu'elle envisageait comme une alternative possible
le fait de mettre fin à ses jours. Mais elle
da jamais menacé de se suicider. Des
discussions du genre "Tu sais, tu penseras
autre chose de moi quand je serai morte", on
nen a jamais eues. jamais. J'avais étrangement
envie de la protéger, et je n'étais
pas la seule. On voulait juste qu'elle soit aussi
heureuse et en sécurité que possible.
» Elle rendit visite à Kane à
l'hôpital, une fois qu'elle eut repris
conscience. Selon Kenyon, elle était
tranquille, elle se sentait bien. Mais elle
continuait de parler de son désir de mourir.
Kenyon se souvient de Sarah disant qu'elle était
embêtée d'avoir mangé de la
pizza - sans quoi, elle n'aurait pas survécu.
« Nous avons ri toutes les deux. Ce n'est pas
qu'on s'en fichait. Seulement, on parlait de ça
si ouvertement que ça en devenait presque
comique. Les gens pensent qu'elle a commis cet acte
dans un moment de délire. Moi, je ne le crois
pas. »
Deux jours plus tard, en pleine nuit, Sarah fut
laissée seule pendant 90 minutes. Elle se
faufila dans les toilettes et s'y pendit avec ses
lacets. ( ... )
The Guardian, 11, juillet 2000
Traduction : Sarah Hirschmuller et Sinéad
Rush
4.48 PSYCHOSIS, création mondiale Mise en
scène James Macdonald Scénographie
Jeremy Herbert Lumière Nigel J. Edwards
Son Paul Arditti Avec Daniel Evans, Jo Mclnnes,
Madeleine Potter Création au Royal Court
Theatre Upstairs (Londres), le 23 juin 2000.