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Théâtre Aimé Césaire, Jandira Bauer monte
4.48 Psychose
de Sarah Kane

Une triste ovation

 

Cet article a paru dans le quotidien The Guardian peu après la création posthume de 4.48 Psychose au Royal Court Theatre à Londres, dans une mise en scène de James Macdonald, en juin 2000.


La première pièce de Sarah Kane, Anéantis, fit scandale; mais dans les années qui précédèrent son suicide - elle mit fin à ses jours en 1999 - on en vint à reconnaître en elle une voix poétique brillante et tourmentée. Tous ceux qui l'ont connue sont formels: il ne faut pas confondre son oeuvre et sa vie. Difficile pourtant d'éviter les parallèles.

Quand Mel Kenyon, lors de la cérémonie d'hommage à Sarah Kane, s'est levée pour faire un bref discours, les mots lui ont manqué. Elle s'y est reprise à deux ou trois fois, avant d'être vaincue par les larmes. Elle a finalement demandé à la foule des amis et des proches, réunis au Royal Court de Londres, d'écouter une chanson en l'honneur de Sarah. Kane s'était suicidée seulement quelques mois auparavant, et le sanglot d'une douleur encore à vif secoua le théâtre tout entier. En un sens, You get whatyou give des New Radicals - un appel passionné à sortir du désespoir, à comprendre qu'il y a une raison de vivre - était incroyablement inapproprié. Sarah avait fait exactement le contraire - elle avait lâché l'affaire, elle avait renoncé. Et pourtant cette chanson extatique - qui réfute tout ce qu'il y a de triste, de cruel ou de merdique dans la vie, qui affirme l'amour et le sens envers et contre tout - était en quelque sorte parfaite.

La mort de Kane à 28 ans fit les gros titres, tout comme l'avait fait sa première pièce Anéantis. Les auteurs de nécrologies parlèrent de la nature controversée de son œuvre, allèrent chercher leur dictionnaire des synonymes, se livrèrent, ainsi que les journalistes l'avaient toujours fait, à l'inventaire lubrique des éléments du scandale - fellation et masturbation, miction et défécation, viol et pendaison, arrachage des yeux et cannibalisme. Ils citèrent également « Le répugnant régal d'ordures », titre infamant sous lequel avait paru la critique de Jack Tinker dans le Daily Mail.

Mais cette fois le ton était différent. Les articles saluèrent la poésie, la tendresse, les traditions classiques à l'œuvre dans ses pièces. Ils furent nombreux à dire que le monde avait perdu le plus grand auteur dramatique des années 90. À travers la mort, l'œuvre de Kane (cinq pièces en tout dont quatre furent mises en scène de son vivant) se trouvait enfin remise dans son contexte. Il y eut tout à coup un consensus posthume - non, l'œuvre n'était pas pleine de haine, elle ne parlait même pas de haine; elle parlait d'amour. De l'impossibilité d'un amour pur. Les journaux citèrent même Roland Barthes pour nous aider à comprendre les pièces: « Celui qui aime est à Dachau. »

Anéantis fut jouée pour la première fois en janvier 1995 au Royal Court Upstairs. La pièce se passe dans la chambre d'un hôtel de luxe à Leeds. lan, la cinquantaine, écrivaillon pour la presse à scandale, semble sur le point de mourir et invite une femme-enfant attardée, trop confiante, à égayer ses dernières heures. Par amour, elle accepte de venir le voir, dans le désir de le consoler. Il la viole, se joue d'elle, l'humilie. Vers le milieu de la pièce un soldat armé fait irruption dans la chambre, s'y livre à une écœurante destruction et fait du plateau un champ de bataille bosniaque.

Kane fut la cible des attaques les plus odieuses. On l'accusa de « puérilité abjecte », de soumettre le public à une expérience qui, sur le plan théâtral, équivaut à lui « plonger la tête dans un seau plein d'abats ». Charles Spencer, dans The Telegraph, parla d'Anéantis comme d'une œuvre « dépourvue de toute valeur intellectuelle ou artistique », et déclara par la suite que Kane était folle. Michael Billington écrivit dans The Guardian: « En sortant, je me suis tout simplement demandé comment une si naïve foutaise avait bien pu passer au comité de lecture du Royal Court, d'ordinaire avisé. » Anéantis était devenu tout à coup la pièce la plus controversée du Royal Court depuis Sauvés de Bond, trente ans plus tôt, où l'on voyait un bébé lapidé à mort. La réaction d'auteurs reconnus comme Harold Pinter et Bond lui-même fut plus étonnante encore: ils ripostèrent aux critiques qu'ils n'y connaissaient rien, qu'Anéantis était une pièce trop neuve, trop complexe, trop bonne pour eux.

Kane fit parler d'elle et devint une affaire publique. La pièce fut jouée devant à peine plus de mille personnes au total, et elle ne connut pas d'autre production sur la scène anglaise. Mais, comme ce fut le cas après le premier concert des Sex Pistols, Anéantis donna lieu à une forme étrange du syndrome du faux souvenir. Beaucoup de gens sont convaincus qu'ils y étaient, et vous racontent avec assurance les petites histoires qui l'attestent.

L' auteur de théâtre David Greig partageait un appartement avec Kane à l'Université de Bristol. Il avait déjà connu un certain succès vers l'âge de vingt ans, mais jamais au point de faire la une des journaux. « Je l'ai vue au moment où les critiques paraissaient, et je lui ai dit "ça doit te faire plaisir, non, que tout le monde parle de toi", mais elle ne le vivait pas du tout comme ça. Peut-être que moi, à sa place, ça m'aurait bien plu - il se peut que je sois quelqu'un de plus superficiel - mais elle, les critiques la dévastaient. C'était vraiment dur pour elle qu'ils ne la prennent pas au sérieux sur le plan artistique. À certains égards, Sarah était très arrogante. Elle savait qu'Anéantis était une grande œuvre, et qu'on ne le reconnaisse pas, c'était dévastateur pour elle. »

Dévastée. Tant de gens emploient ce mot en parlant de Kane. Ils racontent son amour pour le Manchester United, son plaisir à sortir en boîte, à discuter, à rire, mais invariablement ils en reviennent à ce mot: dévastée. Certains de ses amis ou de ses proches refusent encore de parler d'elle publiquement. Mais en fin de compte, plus d'un an après sa mort, certains l'ont fait - entre autres, son frère Simon et son agent Mel Kenyon, tous deux se sentant des devoirs très particuliers à l'égard de Kane. Il ne fallait rien publier avant la création de sa dernière pièce, 4.48 Psychose, et la parution des critiques. Kenyon et Simon Kane insistent: le risque est que l'on se serve de l'œuvre pour expliquer la vie, en la relisant comme les différents épisodes d'un testament suicidaire. Ou pire, que l'on se serve de la vie pour expliquer l'œuvre. Sarah Kane - et avec elle Kenyon et Simon, qui autorisèrent finalement la mise en scène de la pièce - ne pouvaient s'exposer davantage. 4.48 Psychose fut achevée juste avant sa mort et traite de la dépression suicidaire. Quand on connaît sa vie, si peu que ce soit, il est impossible d'échapper à une lecture autobiographique de la pièce.

Je rencontre Simon Kane au Royal Court, où ont lieu les répétitions de 4.48 Psychose. Il blêmit quand je me propose d'assister aux répétitions et de lire la pièce. Il refuse d'expliquer ce que signifie le titre, disant qu'il en laisse le soin au metteur en scène James Macdonald, qui a également créé Anéantis et Purifiés.

Simon a 30 ans, c'est le grand frère de Sarah et son exécuteur testamentaire. Avant même que j'aie pu m'asseoir, il pose le règlement: « Une des dernières instructions de Sarah est: "pas de biographies". » Il me signale également sa propre méfiance à l'égard des journalistes - une affaire de famille, se justifie-t-il. Leurs deux parents étaient journalistes. Alors que leur mère abandonna son travail pour s'occuper des enfants, Peter Kane poursuivit sa carrière de directeur de département au Daily Mirror pour la région de l'East Anglia. Il avait l'art de pénétrer l'intimité des gens avec un simple sourire. « C'est son œuvre qu'elle voulait laisser derrière elle. C'est tout ce qui lui paraissait intéressant de montrer aux gens, plutôt que l'histoire sans grand intérêt de sa vie. Quand on grandit auprès d'un journaliste, on comprend très vite qu'il faut faire attention à ce qu'on dit... Sarah était quelqu'un de très secret. »

Simon Kane ressemble à sa sœur. Mais tandis qu'elle était belle, masculine, lui est gracieux, féminin. Il rougit souvent. Il me parle de leur enfance dans l'Essex, me raconte qu'ils étaient tous deux bons élèves, adorant apprendre. Ils n'avaient qu'un an de différence et, enfants, ils se livraient à une compétition amicale. Après le bac, Simon partit étudier les mathématiques. Un an plus tard Sarah commença ses études de théâtre. Il dit qu'il serait tentant d'avoir une vision simpliste des choses, lui le scientifique et elle l'artiste, mais que ce serait faux.

Enfants, ils parlaient beaucoup, de l'amour, de leurs espoirs, de Dieu. Surtout de Dieu. Pendant tout le début de leur adolescence, Dieu régnait sur la maisonnée. Tous les quatre se rendaient chaque dimanche à l'église évangélique. Dans les rares entretiens qu'elle a accordés, Sarah en parlait comme d'un « délire de chrétien born-again 100 % pur saint-esprit », et elle maudissait la naïveté de son époque religieuse.

Simon tressaille, et dit que la presse a donné de cette époque une image fausse. « À lire ce que les journaux ont dit au moment de sa mort, on avait l'impression que Papa et Maman nous avaient imposé cette religion fanatique et folle. Ce n' était vraiment pas le cas. Je pense que Sarah était de nous tous la plus fervente. » Il raconte qu'ils pratiquaient un christianisme de la compassion: « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » plutôt que « Œil pour œil... ». « Quand les gens avaient des problèmes, Sarah les écoutait toujours, et elle aurait fait n'importe quoi pour les aider à s'en sortir. Enfant, déjà, j'en étais conscient, parce que moi, personnellement, je n'étais pas trop comme ça. À un moment, je finissais par dire, "désolé, là, c'est trop pour moi", mais je ne me souviens pas que Sarah ait jamais réagi comme ça. »

Il dit que la religion était quelque chose de normal, qu'elle faisait juste partie de leur éducation, puis il semble changer d'avis en cours de phrase. « On allait à cette église, là, et on y trouvait des gens bizarres. En fait ils sont devenus plutôt extrémistes. Ils se sont mis à lire la Bible de manière très littérale, et quand on fait ça, on finit par avoir de drôles d'opinions. Il y a des passages atroces dans la Bible - vous savez, comme le traitement réservé aux prisonnières de guerre dans le Deutéronome... "Si tu veux prendre une femme arrache-lui les ongles et rase-lui la tête." » Il a l'air horrifié.

Sarah devint athée, et les atrocités commises au nom de Dieu enflammèrent son écriture. « Dieu, le salaud! » était une de ses citations préférées de Beckett. Simon ajoute: « je crois que le regard qu'elle portait sur le monde qui l'entourait rendait indéfendable à ses yeux l'idée d'un Dieu tout-puissant et secourable qui aurait fait le monde tel qu'il est. » À l'époque où elle préparait le bac, elle s'employait également à mettre en scène Tchekhov et Shakespeare dans son lycée.

Vince O'Connell, qui allait devenir le réalisateur de Skin, le court métrage de Kane, la rencontra quand elle avait dix-sept ans; elle jouait dans sa pièce avec une troupe locale à Basildon. « Elle était visiblement exceptionnelle », dit-il. Quelques mois plus tard, elle séchait les cours du lycée pour travailler comme assis tante à la mise en scène sur un spectacle au Poly de Soho. « Elle comprenait le théâtre, elle savait comment ça fonctionne. C'était instinctif chez elle. Elle avait la capacité de faire vibrer l'espace. En tant que personne aussi elle avait cette capacité. Drôle, pleine d'empathie, un grand cœur. je n'ai jamais connu personne qui fût plus doué qu'elle pour la vie. Elle avait une immense soif de vivre... » Il s'interrompt, gêné : « je sais que c'est paradoxal. »

O'Connell me fait part d'une anecdote relative à Skin qui parle assez bien d'elle. Le film raconte l'histoire d'une femme noire qui séquestre un pervers inquiétant et raciste pour le conduire, par la force, à un amour d'adoration et de soumission. Ewan Bremner jouait l'homme, Marcia Rose la femme. Ils ne s'étaient jamais rencontrés avant Skin. Ils sont tombés amoureux pendant le tournage et ont aujourd'hui un enfant.

Sarah entra à l'université avec la volonté de devenir actrice. Elle découvrit alors que les acteurs n'avaient aucun pouvoir; elle décida de passer à la mise en scène. Elle découvrit alors qu'il n'y avait presque rien qu'elle voulût mettre en scène; elle décida d'écrire. C'est drôle, dit Simon, d'un côté, elle n'avait vraiment pas d'ambition, de l'autre, elle savait exactement ce qu'elle voulait et comment l'obtenir. « Elle était très déterminée; elle ne faisait aucun compromis. Elle n'a jamais donné à lire une pièce dont elle ne soit pas complètement satisfaite. »

Tous ceux qui ont connu Sarah ont une anecdote à raconter. Le monde est plein d'anecdotes sur Sarah Kane: elle était comme un enfant intenable, elle avait une descente d'enfer, elle disait ce qu'elle voulait, elle faisait ce qu'elle voulait. Ce qui est étrange, c'est que ces petites histoires aboutissent toutes au récit du même incident: accusée par son directeur d'études d'écrire des textes pornographiques, elle jeta à ses pieds une pile de magazines porno et lui déclara que s'il voulait se branler, il ferait mieux d'utiliser ça. Chacun raconte l'histoire un peu différemment. Dans certaines versions, elle accuse le directeur d'écrire du porno, dans d'autres c'est lui qui l'accuse et dans d'autres encore, ils s'accusent l'un l'autre. David Greig précise: « Cette histoire la fait passer pour quelqu'un d'agressif alors que c'était avant tout de l'ironie. Sarah était vraiment très douce. Vraiment, vraiment douce. Très gentille. On entend une histoire, on se fait une image, mais quand on la rencontrait, dans la réalité, c'était tellement fort. Oui, elle était capable d'être vraiment agressive, mais ce n'était pas toujours complètement sérieux. »

Sarah et Greig furent tous deux influencés par le drame moderne d'inspiration jacobéenne de Howard Barker - son extrême violence, son langage musclé, sa poésie et son humour très noir. À Bristol, ils jouèrent tous deux dans la même pièce de Barker, Victory. Comme Kane, Barker a célébré la perversité de l'amour et a assumé le terrible entrelacs de la violence et de la tendresse. Greig dit qu'on trouve dans la pièce de Barker une définition de l'amour qui explique parfaitement les ambiguïtés de l'oeuvre de Sarah. «je serais prêt à traverser dix kilomètres de verre pilé à plat ventre juste pour pisser un coup dans l'eau de son bain. » Obsession, sacrifice, amour, douleur, humiliation, mépris, tout cela en un seul acte. Greig raconte qu'ils s'amusaient souvent de ce que leurs écrivains préférés aient tous des noms commençant par un B - Bond, Beckett, Brecht, Berkoff, Barker. « Chez eux, pas de drames de salon, pas de goût particulier pour les éviers de cuisine ascétiques. Des étudiants typiques, quoi, précise Greig en riant. Ils écoutaient Joy Division, ils s'habillaient en noir, et les massacres dans les Balkans les révoltaient. « Elle et moi, on avait en commun une façon un peu dépressive de voir les choses, comme tout le groupe en fait. On trouvait du plaisir dans les choses les plus noires - des post-adolescents qui s'attardent sur le problème de la vie, si vous voulez. » Kane n' abandonna jamais son amour pour Joy Division, ni le désespoir brûlant que lui causait la guerre civile en ex-Yougoslavie, mais Greig pense que la dépression qui accompagna ses dernières années n'avait pas grand chose à voir avec les tourments de sa jeunesse.

Il y avait, dit-il, plusieurs Sarah, liées à des genres d'amis très divers. Elle détestait les étiquettes, particulièrement celles qui la définissaient par son sexe ou son orientation sexuelle. Greig évoque un article qu'elle avait écrit pour The Guardian dans lequel elle parlait des dix meilleurs spectacles auxquels elle avait assisté. En deuxième position figurait un sex-show qu'elle avait vu à Amsterdam: on y voyait une sorcière sucer la bite de la Faucheuse. « Peut-être la force de ce spectacle tenait-elle davantage à l'herbe que je fumais qu'à ces images brutes, assemblées à la hâte - simple prétexte pour voir des gens baiser », précise-t-elle. Son théâtre préféré, c'était Old Trafford"

Le metteur en scène James Macdonald, qui met actuellement la dernière main à 4.48 Psychose, me rappelle enfin. Il est gêné, il s'excuse. « Franchement, j'ai l'impression d'avoir dit tout ce que je pouvais sur Sarah. le crains d'être plutôt ennuyeux sur le sujet. » La dissimulation n'est pas son fort et, deux secondes plus tard, la vérité sort: « À vrai dire, j'ai bien peur que sa mort ne fausse toute la lecture qu'on peut faire de son œuvre » Il compare Sarah à Sylvia Plath, souligne à quel point les gens ne voient plus sa vie qu'à travers le prisme de son suicide. Macdonald se sent vulnérable, et cela da rien d'étonnant. Si les gens tirent parti de la pièce pour disséquer en place publique la mort de Sarah, il se reprochera peut-être d'avoir permis qu'elle soit exposée dans la mort comme elle l'était dans la vie. « Je n'étais pas sûr de vouloir mettre en scène la pièce - sa mort était si proche - mais je trouvais qu'il y avait là un travail extraordinaire. » Il précise que les histoires qui circulent, selon lesquelles il aurait reçu la pièce à l'état d'ébauche inachevée, dont aucun fondement. «Je veux que les gens voient la pièce sans penser à sa vie. » Est-ce possible ? « le veux laisser une place à cette possibilité. »

Kane obtint son diplôme à Bristol avec les félicitations du jury et rejoignit directement le Master d'écriture dramatique de David Edgar, à l'Université de Birmingham. Selon Vince O'Connell, elle détestait ce cours, elle s'y sentait bloquée. Ses idées y étaient réprimées. Eue envisagea d'abandonner, et ne suivit le cours jusqu'au bout que pour faire plaisir à sa mère - l'enfant terrible du théâtre britannique n'aimait pas contrarier sa famille. Elle commença d'écrire Anéantis mais dissimula la pièce à ses professeurs jusqu'à ce qu'elle soit suffisamment avancée.

Mel Kenyon monta à Birmingham pour voir le spectacle de fin d'année des étudiants. Elle endura sept heures de spectacles médiocres avant de voir l'embryon d'Anéantis. « C'était tout à fait remarquable », dit-elle. « J'étais impressionnée. » Seule une femme, selon elle, avait pu écrire une pièce qui témoignait d'une compréhension si profonde de la violence, tant du point de vue du bourreau que de celui de sa victime, sans rien d'esthétisant. Kenyon ne parvenait pas à se sortir cette pièce de la tête. Elle écrivit à Kane pour lui demander de lui faire lire le texte dès qu'il serait achevé.

Sarah se rendit finalement à Londres pour rendre visite à Kenyon. Elles passèrent toute la rencontre les yeux rivés sur le tapis. Kenyon lui dit que prendre un agent, c'était comme se marier: il faut être sûr de son choix. Quoi qu'il en soit, Sarah se décida pour elle, bien que d'autres agents se soient proposés. Anéantis trouva de justesse sa place dans la saison du Royal Court. Bien d'autres pièces se virent accorder la priorité, et on repoussa Anéantis à janvier 1995. « Même avec le recul, je ne sais toujours pas si c'était une bonne idée ou pas » dit Kenyon. « janvier est habituellement une période plutôt creuse pour les journaux et j'ai toujours eu le sentiment... comment dire ? J'avais prévenu Sarah que lors des premières, la pièce pourrait provoquer un putain de scandale. je savais bien que ça arriverait, mais pas comme ça. Je croyais que les uns trouveraient la pièce sensationnelle, les autres épouvantable, mais je ne pensais pas qu'il y aurait des attaques personnelles. je croyais que tout le monde reconnaîtrait la qualité de l'écriture. J'évaluais mal le niveau de stupidité et de malveillance de la critique. Au bout du compte, les critiques ont porté sur le fait qu'un tel spectacle ait pu avoir lieu, et sur rien d'autre. »

Les amis de Kane pensent que le scandale a été fabriqué de toutes pièces. David Greig le dit: « L'année précédente, il y avait eu un spectacle d'Anthony Neilson intitulé Penetrator. Il y avait autant de sexe et de violence que dans Anéantis. La vérité, c'est qu'Anéantis était écrit par une femme, une jeune femme en plus, et que le personnage principal était un homme d'un certain âge, un journaliste, dépeint dans toutes ses faiblesses. Les critiques ne l'ont pas prise au sérieux. Ils ont cru que c'était un jeu, comme s'ils lui faisaient une faveur en la traitant de la sorte. »

Michael Billington, du Guardian, est conscient d'être un des critiques qui a le plus blessé Sarah Kane. Elle lui écrivit pour le lui faire savoir. Bien avant qu'elle ne meure, Billington se rétracta; il s'était rendu compte que ce qu'il avait pu qualifier de « naïve foutaise » était en fait une œuvre d'une « grande rigueur morale ». Aujourd'hui, Billington regrette l'emportement qui l'a conduit à cette exécution en règle: « Devant moi, un homme était sorti bruyamment en réclamant à grands cris le retour de la censure. Il y avait eu une telle hystérie autour de la première qu'il était difficile de juger la pièce froidement et calmement. Alors, je le répète, je me suis trompé. C'était un écrivain de grand talent. Il paraît que Harold Pinter, lors de la cérémonie d'hommage, a dit qu'elle était un poète, et je pense que c'est sacrément vrai ».

Billington me montre la lettre que Kane lui a adressée. C'est tout elle: éloquente, agressive et touchante, surtout quand elle le prie de cesser de dire qu'elle est une création de David Edgar. « Il ne m'a ni "formée" ni "découverte". Je ne sais d'où vous tenez cette idée - peut-être de David lui-même - mais en répétant cela, vous rendez de plus en plus probable une dispute publique entre David et moi au sujet de son cours. Je ne m'attends certes pas à ce que vous preniez en compte ce que je pourrais ressentir alors. Mais la peine que cela ferait à David, voilà qui vous importera peut-être davantage. Car ça lui ferait de la peine, certainement pas autant que ça n'en a fait à ma mère de vous entendre dire à la télévision que sa fille était dépravée, mais je préférerais tout de même qu'on évite cela. »

Il lui répondit par courrier qu'il s'était mépris sur Anéantis. Aujourd'hui Billington regrette de ne pas l'avoir rencontrée. « Je regrette que nous n'ayons jamais eu l'occasion de nous réconcilier. Je regrette de n'avoir pu lui dire de vive voix ce que je lui avais écrit

"je me suis trompé sur votre pièce". »

Harold Pinter était au Royal Court le soir même du jour où parurent les premières critiques. Il raconte qu'il n'avait jamais entendu de voix semblable à celle de Kane, qu'elle-même ne savait pas vraiment d'où cette voix lui venait. « C'était une voix très surprenante, très tendre, mais Sarah était épouvantée aussi bien par le monde qui l'entourait que par son monde intérieur. » Selon lui, les critiques étaient pour la plupart « largement dépassés ». « Il se trouve qu'elle était là le soir où je suis venu. Elle était complètement retournée. je ne sais pas si ça a servi à grand chose, mais je suis parvenu à lui dire que c'était formidable. Plus tard, elle m'a écrit un mot, et on s'est rencontrés. Quand je l'ai vue, ce soir-là, elle m'a eu l'air d'avoir besoin d'un ami. Elle avait sûrement beaucoup d'amis, des amis jeunes, mais j'ai pensé qu'elle pouvait avoir besoin d'un ami plus vieux. Et notre amitié m'a beaucoup appris. » Un silence pintérien. « Je l'ai trouvée vraiment, vraiment... je l'ai beaucoup aimée. » Alors que les amis proches de Kane ne parlent de sa vie qu'avec réticence et se contentent de me renvoyer aux textes, Pinter affirme que ce sont là deux choses inséparables. « Certains écrivains adoptent une autre personnalité quand ils écrivent, et on se dit: "Comment ce type-là a-t-il pu écrire ça?" Mais son oeuvre, c'était elle. C'était la même chose. Et, du coup, cela pouvait mettre extrêmement mal à l'aise. Une de ses pièces, L'Amour de Phèdre, m'a tellement terrifié que je m'en serais chié dessus. je le lui ai dit, et on en riait souvent. Elle disait: "Il y a des choses que tu peux pas supporter, Harold, c'est tout" ' et je lui répondais qu'elle avait carrément raison. » Qu'est-ce qui l'avait tellement effrayé ? « Eh bien la violence était, comment dire ? Elle bondissait de la page. La page elle-même était violente. Le fait de tourner la page était violent. Elle était tellement à nu, et son œuvre était de toute évidence tellement à nu. La chair était à vif, sans protection. Ce qui m'a effrayé, c'est l'abîme d'horreur et d'angoisse qu'il y avait en elle. On est tous conscients, à des degrés divers, de la cruauté de l'humanité, mais on parvient à s'arranger avec ça, à ranger ça dans un coin et à ne plus y penser pendant une bonne partie de la journée. Mais elle, elle en était incapable. je crois qu'elle avait une vision extrêmement aiguë du monde, et donc terrible. Parce que le monde est une putain d'horreur. Le monde, c'est très beau, mais l'espèce humaine est un foutu désastre, un désastre absolu. Le côté sadique de ses pièces est étonnant. Cette humanité, elle ne faisait pas que l'observer; elle en faisait partie. Il me semble qu'elle parlait de la violence, de la haine qu'elle rencontrait à l'intérieur d'elle-même, et des abîmes de tristesse qu'elle traversait elle aussi. »

Comme Greig, Pinter s'efforce de tenir sa peine à distance. « Bon, il faut quand même que je vous dise qu'elle avait une force incroyable. Malgré tout ce que je vous ai dit, c'était une fille qui savait s'amuser. » Qu'est-ce qui la rendait heureuse ? « Elle avait l'air d'être presque tout le temps amoureuse. Quand ça allait dans sa vie sentimentale, elle était heureuse. » Mais ça n'allait que rarement. « Pour autant que je sache, sa vie sentimentale était très malheureuse. À peu près un an avant sa mort, elle était venue ici. Sa relation avec une femme venait juste de se terminer. Elle en était très affligée - qui ne le serait pas ? - mais, encore une fois, les abîmes de souffrance qu'elle traversait n'appartenaient qu'à elle. Elle avait ces foutues antennes trop sensibles à tout, y compris à l'amour. »

La tentation est forte de plaquer un récit convenu sur sa vie. L'auteur Edward Bond l'a déjà fait, affirmant que le théâtre et les critiques l'ont tuée: une fille déprimée écrit une pièce merveilleuse, la pièce est descendue, et à partir de là tout commence à aller mal. Mais ce n'est pas le cas. Kane a écrit quatre autres pièces en quatre ans.

Purifiés parle d'amour, de mort et de dépendance à la drogue dans un camp de concentration. De nouveau, la pièce se nourrit de sa révulsion devant les atrocités serbes. De nouveau, elle est elliptique et minimaliste. Kane est un écrivain politique, mais elle n'a jamais cru que la mission du théâtre fût de dire comment voter. Pendant les représentations de Purifiés, la comédienne Suzan Sylvester se fit mal au dos. Kane avait toujours dit qu'elle ne demanderait jamais à une comédienne de faire une chose qu'elle ne ferait pas elle-même. Alors, en une heure, elle apprit sa danse, puis elle se prépara à enlever ses vêtements d'un coup et à chanceler sur scène avec ses talons aiguilles. Elle était terrifiée - elle n'avait jamais porté de talons aiguilles auparavant. Comme pour Anéantis, les critiques jugèrent que la violence de Purifiés était gratuite et excessive. En réalité, il n'est pas une seule violence dans ses pièces qui ne soit directement inspirée de violences réelles. (L'aspiration de l'oeil dans Anéantis, par exemple, provient du récit que fait Bill Buford du châtiment infligé par des hooligans à un policier qui avait infiltré leur bande ; le poteau introduit dans l'anus qui ressort par l'épaule est une forme de crucifixion pratiquée par les Serbes; quant au prisonnier de Purifiés qui, apprenant à compter, découvre le temps qu'il a passé à purger sa peine et se pend, il s'inspire d'un homme qui fut emprisonné avec Nelson Mandela à Robben Island).

Manque fut largement apprécié par la critique comme le meilleur et le plus mûr des écrits de Kane. Elle se passe cette fois de toute intrigue : quatre voix sans nom, quatre personnages - ou peut-être quatre factions guerrières issues d'une même conscience - sont là, à bavarder. Ils parlent de l'amour, du désir, de la violence et de l'ultime désir: la mort. Kane écrivit Manque sous un pseudonyme pour la compagnie de théâtre Paines Plough où elle travaillait comme auteur en résidence. Vicky Featherstone, directrice de la compagnie, raconte que tout a commencé comme une plaisanterie: « On faisait un atelier de lecture de pièces nouvelles. Un des écrivains nous avait lâchés trois jours plus tôt. J'ai dit à Sarah: "Pourquoi tu n'en écris pas une ?" je savais qu'écrire quoi que ce soit lui prenait des années. Le truc, avec Sarah, c'est qu'elle détestait décevoir les gens, alors elle disait oui et après elle regrettait. »

Kane disparut. Chaque fois qu'elle appelait chez elle, Featherstone tombait sur le répondeur. « je me dis, bon sang, qu'est-ce que j'ai fait. Et puis, trois jours plus tard, elle se pointe et elle me dit: "je te hais de m'avoir fait faire ça." Elle était là, dans le couloir, une clope à la main, à ne pas tenir en place, et elle m'a fait lire la chose pendant qu'elle attendait. C'était tout simplement le texte le plus clair, le plus parfait qui soit. » Puis Kane mit encore un an et demi à achever Manque.

Pourquoi l'a-t-elle écrit sous le pseudonyme de Marie Kelvedon ? « D'un côté, ça l'amusait. Marie était son deuxième prénom, Kelvedon était une ville proche de l'endroit où elle est née. Mais d'un autre côté, c'était extrêmement sérieux. Elle avait mis beaucoup de temps à se remettre des conséquences néfastes d'Anéantis. Elle voulait vraiment écrire une pièce qui serait jugée pour elle-même, et non pas en tant que pièce écrite par Sarah Kane. » Au cours de l'atelier, une lecture publique de la première ébauche de Manque fut donnée en présence de Sarah, et les écrivains décidèrent que Marie Kelvedon était une artiste de grand talent.

Featherstone me confie à quel point son amie lui manque - les discussions au pub, la grandiloquence, la révolte contre l'injustice. « Elle était comme une enfant avec un énorme cerveau, le plus grand cerveau de théâtre que j'ai jamais connu. je n'ai jamais vu personne avec des yeux à ce point ouverts sur le monde, comme si elle le voyait pour la première fois. Pourtant, à certains égards, elle était très cynique. » Comme tant de proches de Kane, Featherstone parle de « paradoxe ». Paradoxes de Manque - la mère stérile, le sadique bienveillant -, paradoxes de Kane elle-même. Son œuvre a pu sembler anarchique, sa personne même a pu sembler anarchique, mais elle avait une connaissance étonnante des ressorts et de l'histoire du théâtre.

Kane passa l'essentiel des quatre dernières années de sa vie à voyager à travers l'Europe, à animer des ateliers d'étudiants le jour et à écrire la nuit. Tandis que la Grande-Bretagne restait, au mieux, ambivalente vis-à-vis d'elle, elle devint une immense star en France et plus encore en Allemagne. « Elle fut accueillie comme une voix nouvelle, intransigeante » raconte son traducteur allemand, Nils Tabert. Les étudiants se faisaient toujours une certaine image d'elle, de son allure, de ses façons de faire. « Mais à la place de la fille tatouée et percée de partout qu'on s'attendait à voir débarquer, il y avait une femme très jeune, très fragile, pleine de charme. »

Tabert souligne que Kane était une des personnes les plus cultivées qu'il ait jamais rencontrées. « Elle savait tout. » Ils mettaient des heures à trouver ou à retrancher un simple mot. « Elle passait son temps à supprimer les mots superflus. Ses pièces sont extrêmement précises, c'est un immense défi pour le traducteur. » Un immense défi, également, que ces indications scéniques étranges et injouables qui rappellent le théâtre de la cruauté d'Artaud. « Tomber d'un toit, c'est impossible à faire sur scène. Une fois, Artaud a eu ce joli mot sur ses pièces - elles réclament un jeu sans filet. Les pièces de Sarah réclament la même chose. Sur le plan émotionnel. » Mais la différence, selon lui, c'est que Sarah ne voulait pas qu'on prenne ses indications au pied de la lettre. Elle était étonnamment prude à propos de son œuvre. Elle ne voulait pas que le public voie des pipes ou des mutilations; pour elle, c'était des images. « Elle avait jugé cynique la mise en scène «Anéantis à Berlin. Elle l'avait trouvée choquante, branchée et stylisée, à l'image du cinéma de Tarantino qu'elle détestait. Ils avaient pris la pièce au pied de la lettre, et la nudité y était trop présente. C'était fidèle au texte, mais ça manquait de sens métaphorique, de poésie, et elle trouvait cela détestable. »

La dépression est par nature cyclique. Pour Kane, elle était toujours là, parfois feutrée, parfois déchaînée. Après avoir écrit Manque, elle connut un violent épisode dépressif et se fit admettre à l'hôpital Maudsley, au sud de Londres. Elle prit, à contre-coeur, des antidépresseurs. « Elle détestait ça », raconte son agent Mel Kenyon. « Elle me disait qu'elle n'aimait pas prendre des cachets parce que ça émoussait sa réactivité au monde - c'est précisément ce qu'on attend d'eux. Mais il est extraordinairement difficile pour un artiste de voir baisser son propre niveau de réactivité. Que faire ? Prendre des cachets et éloigner le désespoir? Mais du désespoir naît aussi une certaine connaissance dont se nourrit la compréhension qu'on a du monde, et donc l'écriture; et en même temps il y a la volonté d'exorciser ce désespoir. Elle passait son temps à peser le pour et le contre. »

Kenyon s'est-elle demandé si le fait d'écrire pouvait lui faire du mal? « Ma seule inquiétude était qu'elle puisse être de moins en moins en relation avec le monde extérieur et que, par conséquent, il lui faille creuser toujours plus profondément en elle pour créer. À certains moments, j'ai voulu qu'elle accepte de faire une adaptation ou quelque chose comme ça, juste pour qu'elle se repose un peu de cette nécessité d'aller chercher toujours plus loin à l'intérieur. »

Est-ce qu'elles en parlaient? « Oui, on en parlait, mais ça ne m'inquiétait pas. Je ne pensais pas qu'elle se mettait psychiquement en danger, je pensais juste que ça pouvait... je ne voulais pas que son monde se réduise. J'étais peut-être stupide. je voulais juste lui dire: tu peux utiliser un autre matériau, si jamais tu as besoin de faire une pause dans cette succession de confessions intenses. »

Kane sortit de Maudsley pour connaître un triomphe avec Manque. Les critiques virent dans cette pièce un poème dramatique et la comparèrent à The Waste Land de T.S. Eliot. « Ce West pas pour rien que l'avant-dernière pièce s'intitule Manque - c'est vraiment de ça qu'il s'agit. Elle était consumée d'un désir éperdu. » La langue y est si fragile, si sobre, si belle, si romantique que beaucoup de critiques crurent déceler dans cette pièce un nouvel optimisme. Cela faisait rire Kane.

Le seul espoir de la pièce, disait-elle, repose sur la possibilité de mourir. Elle pensait que Purifiés, peut-être la plus féroce de ses pièces, était aussi la plus optimiste: chaque fois qu'on leur coupe un membre, les amants - deux jeunes garçons - continuent d'y croire, persuadés qu'ils s'en sortiront s'ils parviennent à s'aimer assez.

Plusieurs de ses amis disent qu'ils se souviennent de ne l'avoir jamais vue plus heureuse qu'au moment où Manque fut primée à Edimbourg. C'était un immense succès, elle se sentait sortir de sa dépression et elle était entourée d'amis. « On retrouvait notre bonne vieille Sarah», dit Vince O'Connell. « Elle a fait un immense effort pour revenir à elle-même, et ça a marché un certain temps. » Mais elle n'avait pas vaincu la dépression.

L'Actors Touring Company commanda à Kane une adaptation des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Werther est ce héros de fiction qui se suicide par amour. Il fut en son temps la dernière icône du romantisme et une vague de suicides suivit la publication du roman. Kane répondit qu'elle travaillait déjà à 4.48 Psychose - et qu'il y avait des points communs. Le titre fait référence à cette heure du matin où l'impulsion à se suicider est au plus haut. En janvier 1999, quelques mois après le triomphe de Manque et alors qu'elle venait à peine d'achever 4.48 Psychose, elle prit 150 antidépresseurs et 50 somnifères. Sa colocataire la découvrit gisant inconsciente dans leur appartement de Brixton et la conduisit à l'Hôpital de King's College. Maudsley transmit à l'hôpital un dossier mentionnant qu'elle était « préoccupée par des pensées morbides et par le suicide. »

Mel Kenyon affirme que Sarah ne lui avait jamais parlé de suicide. « J'avais connaissance du désespoir dans lequel elle était. On en parlait beaucoup et je savais qu'elle envisageait comme une alternative possible le fait de mettre fin à ses jours. Mais elle da jamais menacé de se suicider. Des discussions du genre "Tu sais, tu penseras autre chose de moi quand je serai morte", on nen a jamais eues. jamais. J'avais étrangement envie de la protéger, et je n'étais pas la seule. On voulait juste qu'elle soit aussi heureuse et en sécurité que possible. » Elle rendit visite à Kane à l'hôpital, une fois qu'elle eut repris conscience. Selon Kenyon, elle était tranquille, elle se sentait bien. Mais elle continuait de parler de son désir de mourir. Kenyon se souvient de Sarah disant qu'elle était embêtée d'avoir mangé de la pizza - sans quoi, elle n'aurait pas survécu. « Nous avons ri toutes les deux. Ce n'est pas qu'on s'en fichait. Seulement, on parlait de ça si ouvertement que ça en devenait presque comique. Les gens pensent qu'elle a commis cet acte dans un moment de délire. Moi, je ne le crois pas. »

Deux jours plus tard, en pleine nuit, Sarah fut laissée seule pendant 90 minutes. Elle se faufila dans les toilettes et s'y pendit avec ses lacets. ( ... )

The Guardian, 11, juillet 2000

Traduction : Sarah Hirschmuller et Sinéad Rush

4.48 PSYCHOSIS, création mondiale Mise en scène James Macdonald Scénographie

Jeremy Herbert Lumière Nigel J. Edwards Son Paul Arditti Avec Daniel Evans, Jo Mclnnes, Madeleine Potter Création au Royal Court Theatre Upstairs (Londres), le 23 juin 2000.

1 Cette citation approximative fait référence au passage suivant : - La catastrophe amoureuse est peut-être proche de ce qu'on a appelé, dans le champ psychotique, une situation extrême, qui est «une situation vécue par le sujet comme devant irrémédiablement le détruire» (Bruno Bettelheim) ; l'image en est tirée de ce qui s'est passé à Dachau. N'est-il pas indécent de comparer la situation d'un sujet en mal d'amour à celle d'un concentrationnaire de Dachau ? Une des injures les plus inimaginables de l'Histoire peut-elle se retrouver dans un incident futile, enfantin, sophistiqué, obscur, advenu à un sujet confortable, qui est seulement la proie de son Imaginaire ? Ces deux situations ont néanmoins ceci de commun : elles sont, à la lettre, paniques ; ce sont des situations sans reste, sans retour : je me suis projeté dans l'autre avec une telle force que, lorsqu'il me manque, je ne puis me rattraper, me récupérer : je suis perdu, à jamais. » Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux, - La Catastrophe -, Seuil, 1977, p. 60. (N.D.T)

2 Mouvement chrétien évangéliste anglo-saxon. (N.D.T.)

3 La citation semble faire référence au passage suivant, selon la traduction de Louis Segond - Peut-être verras-tu parmi les captives une femme belle de figure, et auras-tu le désir de la prendre pour femme. / Alors tu l'amèneras dans l'intérieur de ta maison. Elle se rasera la tête et se fera les ongles, / elle quittera les vêtements qu'elle portait quand elle a été prise, elle demeurera dans ta maison, et elle pleurera son père et sa mère pendant un mois. Après cela, tu iras vers elle, tu l'auras en ta possession, et elle sera ta femme. » Deut. 21.11-13. (N.D.T.)

4 Il s'agit d'une « faculté polytechnique -, structure d'enseignement supérieur désormais supprimée au Royaume-Uni mais qui, jusque récemment, offrait une alternative aux universités classiques, étant d'accès PIUS aisé. (N.D.T.)

5 I could crawl across three fields of broken glass just for a piss ln 'er bathwater ». La citation exacte est issue non de Victory mais de The Love of a Good Man, Collected plays, Vol. 2, Calder publications, Riverrun Press, 1993 (L'Amour d'un brave type, traduction française de S. Hirschmuller et S. Rushe, Éditions Théâtrales, à paraître en 2003). (N.D.T)

6 Référence à l'expression « kitchen sink drama " désignant péjorativement le théâtre étroitement réaliste. (N.D.T)

7 Le mouvement gothique, dont l'apparition est contemporaine de celle du mouvement punk, en est une version mélancolique et austère. Les « gothiques » s'habillent exclusivement en noir, développent une esthétique et un imaginaire d'inspiration médiévale, avec un goût prononcé pour le macabre. (N.D.T.)

8 Stade de football où joue l'équipe du Manchester United. (N.D.T.)