La politique théâtrale à
l’épreuve
par Emmanuel Wallon
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Le théâtre
français a
depuis
longtemps
délaissé la
tradition de
la troupe et
la coutume
du
répertoire |
Le 10 juillet 2003, « la
mort dans l’âme », comme le disaient les
affiches et calicots des protestataires,
les directeurs Stéphane Lisner et
Bernard Faivre d’Arcier durent se
résolurent à annoncer l’annulation de
leurs festivals respectifs
d’Aix-en-Provence et d’Avignon, que la
fièvre de1968 avait perturbés mais point
empêchés. Mécontents des nouvelles
dispositions applicables à leur régime
d’assurance chômage, artistes et
techniciens s’engageaient dans un
mouvement revendicatif d’une ampleur et
d’une âpreté sans exemple dans les
annales. La signature du protocole du 26
juin 2003 venait de mettre le monde du
spectacle en émoi. Partout en France,
des gens de théâtre votèrent la grève
lors d’assemblées générales où la parole
rebondissait en tous sens. Voyant les
manifestations de l’été se saborder en
chaîne, certains observateurs étrangers
ne purent cacher leur perplexité. Le
pays de « l’exception culturelle »
entretient décidément un rapport
tourmenté avec son théâtre.
Le spectacle en crise
A leurs yeux la scène
française montre une enviable vitalité.
Non seulement l’Hexagone élabore chaque
année davantage de spectacles que la
plupart de ses voisins, dont nombre de
réalisations mémorables, mais il en
accueille en provenance du monde entier.
Des metteurs en scène et des
chorégraphes de toutes provenances
viennent y montrer leur oeuvres et
souvent y monter des projets. Boudés
hier encore au profit des « maîtres
anciens », les auteurs et compositeurs
du temps présent ont retrouvé des places
d’honneur. Des écoles supérieures
sortent des promotions d’acteurs, de
musiciens ou de danseur dont l’horizon
ne se limite plus aux boulevards de
ceinture. Croissant et se multipliant,
une génération de compagnies expérimente
des styles d’expression et des modes de
production originaux. Des genres
négligés tels que la marionnette ou le
cirque connaissent le renouveau, des
pratiques plus récentes comme celles des
arts de la rue ou du spectacle
pluridiciplinaire confirment leurs
promesses. Les études théâtrales ont
fait leur niche à l’Université où elles
disputent désormais leurs chercheurs à
la littérature et au cinéma. Les
étudiants se pressent dans les cycles de
musicologie, les centres de formation et
les stages de perfectionnement. La
chorégraphie est devenue l’enjeu de
travaux savants qu’un imposant Centre
national de la danse restitue à Pantin.
Une crise de confiance a
pourtant frappé le monde du spectacle,
toutes disciplines et professions
confondues, après deux décennies de
croissance inaugurées et closes sous le
signe de l’alternance. L’arrivée de la
gauche au pouvoir en 1981, au terme
d’une cruelle abstinence, l’installation
de Jack Lang rue de Valois pour
plusieurs mandats, la rallonge
budgétaire qu’il obtint pour son
ministère, les réformes de
décentralisation que son collègue Gaston
Defferre a réussies, voilà quels furent
dans le champ culturel les principaux
facteurs de l’embellie de l’intervention
publique, vantée ou moquée par quantité
d’essais, dont les arts de la scène ont
profité à l’instar des autres domaines.
De 1986 à 1988 avec François Léotard, et
de 1993 à 1997 avec Jacques Toubon puis
Philippe Douste-Blazy, le retour aux
affaires d’une droite à la fois moins
inspirée par le souci de la création et
plus économe des deniers de l’Etat avait
refroidi la ferveur générale, sans
renverser la vapeur toutefois. Occupant
à leur tour le fauteuil d’André Malraux,
Catherine Trautmann, suivie de Catherine
Tasca, retrouvèrent une administration
condamnée à la modestie mais toujours
désireuse d’impulser le mouvement.
La défaite de Lionel
Jospin au premier tour des élections
présidentielles du 21 avril 2002, aussi
sèche et sans appel fût-elle, ne
paraissait pas devoir entraîner un
changement majeur dans les principes de
l’intervention publique vis-à-vis du
théâtre. Jean-Jacques Aillagon essuya
certes des critiques pour avoir mal
défendu contre le gel et les coupes un
budget que son mentor, le président de
la République Jacques Chirac, avait
promis de « sanctuariser ». L’inquiétude
et la colère des intermittents le
soumirent à plus rude épreuve. En
quelques semaines, des coordinations se
constituèrent à travers la France. Les
gestes symboliques et les bonnes paroles
ne suffirent pas à les apaiser. Nommé à
la faveur d’un remaniement du
gouvernement Raffarin, son remplaçant
Renaud Donnedieu de Vabres fit assaut de
prudence. Il fallut qu’il desserre un
tantinet les cordons de sa bourse dans
la loi de finances pour 2005 pour
renouer les fils du dialogue.
Le théâtre français a
depuis longtemps délaissé la tradition
de la troupe et la coutume du répertoire
qui perdurent de la Russie orientale à
l’Allemagne rhénane. Si les postes de
directeurs échoient encore à des
artistes à la tête des centres de
création dramatique, lyrique ou
chorégraphique, dans la plupart des
établissements les emplois fixes sont
réservés aux effectifs administratifs,
outre un noyau stable de régisseurs et
de machinistes. Convoqués sur les
plateaux, dans les fosses ou les
coulisses, pour les répétitions et les
représentations, astreints le reste du
temps à nourrir leur inspiration,
conserver leur forme physique et soigner
leurs relations, les autres personnels
réclamaient un filet de protection.
Celui-ci fut progressivement mis en
place dès 1964 pour le cinéma et
l’audiovisuel, à partir de 1969 pour le
spectacle vivant.
A l’exception de
quelques centaines de permanents placés
sous contrat au sein de la
Comédie-Française, des orchestres, des
choeurs et des ballets de rang national,
l’écrasante majorité des réalisateurs de
spectacles et de films, des interprètes
et des techniciens, des chargés de
production et de diffusion relevaient
dès lors des annexes 8 et 10 de la
convention nationale de l’Union
nationale pour l’emploi dans le commerce
et l’industrie (UNEDIC), en vigueur
jusqu’en 2000. Ces dispositions furent
prorogées à plusieurs reprises par des
avenants conclus sous la pression des
partenaires de la branche. Elles
touchaient environ 120.000 personnes en
2002 (si l’on en croit les données de la
Caisse des congés-spectacle), dont
103.000 indemnisées (d’après l’UNEDIC).
L’échéance fatale tomba en 2003, lorsque
les instances interprofessionnelles les
révisèrent dans le but de résorber le
déficit des caisses, évalué à 828
millions d’euros en 2002 (selon un
calcul contesté de la direction générale
de l’UNEDIC), sinon de réduire le
surcoût de 220 millions d’euros (selon
la Cour des comptes) que ce régime
spécifique occasionnait par rapport au
régime général. Entre autres
modifications dont les spécialistes
peinent à établir la logique
mathématique et la pertinence
économique, c’est le raccourcissement de
douze mois à dix mois (chez les
techniciens) ou dix mois et demi (chez
les artistes) de la période requise pour
cumuler les 507 heures (ou les 43
cachets) ouvrant droit à l’indemnisation
qui suscita les plus vives critiques. A
la demande de son collègue de la
Culture, le ministre chargé des Affaires
sociales s’est résolu à mettre en place
le 1er juillet un fonds provisoire géré
par l’UNEDIC pour secourir celles et
ceux que cette mesure risquait
d’exclure.
En fait l’amorce du
litige remonte à plus de dix ans en
arrière. En 1992, un rapport du metteur
en scène Jean-Pierre Vincent attirait
déjà l’attention des pouvoirs publics
sur la dérive d’un système dépassé par
son succès. Le nombre des bénéficiaires
et le volume des prestations n’ont cessé
d’augmenter, alors que la durée des
contrats et le revenu moyen tendaient à
diminuer. Les principaux responsables de
cette évolution sont les employeurs,
trop heureux de recruter leurs
collaborateurs et surtout de les
remercier en toute liberté. Cette prime
à la précarité n’inquiétait point leurs
tutelles, ravies de voir financés par la
solidarité interprofessionnelle les
emplois induits par les nstallations et
les initiatives qu’elles ont inaugurées
en quantité. Les salariés eux-mêmes
apprécient la souplesse que les
allocations confèrent à la conduite de
leur carrière. Il importe bien sûr de
distinguer entre les petites compagnies
dénuées des moyens de rémunérer des
permanents, les institutions culturelles
recourant à des travailleurs
occasionnels et les grandes entreprises
de télévision déguisant en intermittents
une frange de leurs effectifs réguliers
afin d’alléger leurs frais. Il s’agit là
de trois problèmes différents, qui
n’avaient de commun que le manque
d’empressement de l’Etat à les
affronter. Quel ministre en effet eût
intérêt à admettre que les cotisations
sociales du secteur privé concourent aux
missions de service public dont relèvent
les organismes du spectacle et de
l’audiovisuel ? Il aurait aussitôt été
exhorté à reporter sur son budget, donc
sur l’impôt, une charge dont les
fonctionnaires et les commerçants sont
exonérés.
Pressé d’intervenir de
tous côtés, l’Etat a renoncé non sans
regret à sa position de spectateur. Il
s’est laissé impliquer dans les
négociations de 2005 pour le
renouvellement de la convention
nationale de l’assurance chômage,
confrontant le patronat, sous l’égide du
Mouvement des entreprises de France
(MEDEF) à des syndicats partagés entre
l’attitude conciliatrice de la
Confédération française démocratique du
travail (CFDT) et l’orientation
combative de la Confédération générale
du travail (CGT), de loin la plus
représentative d’un milieu peu organisé.
Après maintes consultations, du «débat
national sur l’avenir du spectacle
vivant » animé par Bernard Latarjet (de
septembre à avril 2003) au débat
d’orientation devant le parlement (le 7
décembre 2004) en passant par les
«Entretiens du spectacle vivant »
convoqués à l’Académie Fratellini (le 18
octobre 2004), R. Donnedieu de Vabres
s’est efforcé de préparer le terrain à
une participation de son administration
mais aussi – malgré les réticences des
présidents de région socialistes - à une
sollicitation des collectivités
territoriales.
Le paysage
institutionnel
Si l’on en croit le
Rapport d’activité du ministère de
la Culture et de la Communication, en
2002 le secteur du spectacle vivant
représentait « 25 millions d’entrées,
3.000 équipes artistiques, 90.000
personnes (hors industries culturelles
». La même année, la gamme
d’institutions qui jalonne le paysage de
la création comprenait cinq théâtres
nationaux (TN), quarante-deux centres
dramatiques nationaux (CDN),
soixante-dix scènes nationales (SN),
soixante-deux scènes conventionnées
(SC), dix-neuf centres chorégraphiques
nationaux (CCN), vingt-neuf orchestres,
soixante-cinq scènes de musiques
actuelles (SMAC), sans compter des pôles
régionaux du cirque et des lieux de
fabrique pour les arts de la rue. Pour
garantit la pérennité de ces structures,
l’Etat s’engage à des degrés très
variables, allant de 100% de la dotation
publique pour l’Opéra national de Paris
(ONP) à moins de 10% des subventions
pour une douzaine de théâtres lyriques
parmi les vingt adhérents de la Réunion
des opéras de France (ROF). Il apporte
son concours à près de six cents
compagnies dramatiques, à plus de deux
cents compagnies chorégraphiques, ainsi
qu’à des ensembles musicaux
indépendants, des troupes de cirque et
de théâtre de rue, à travers des aides
au projet, voire des aides au
fonctionnement pour la minorité d’entre
elles qui bénéficie d’une convention. Il
contribue même au Fonds de soutien du
théâtre privé qui collecte une taxe au
profit d’une cinquantaine de salles
parisiennes.
Fidèle au passé de
mécénat royal et de commande publique de
la France, la Direction de la musique,
de la danse, du théâtre et des
spectacles (DMDTS) instruit des aides à
la résidence chorégraphique, à la
composition musicale, à l’écriture
dramatique et même – pour citer son
jargon - aux « dramaturgies non
exclusivement textuelles ». Les
directions régionales des affaires
culturelles (DRAC) du ministère
soutiennent également, de façon
sélective, une partie des six cents
festivals qui ont essaimé sur le
territoire, dont la moitié sont nés au
cours des vingt dernières années. Le
ministère de la Culture finance en outre
l’enseignement spécialisé dans une
proportion qui va
crescendo au
fur et à mesure que le niveau d’exigence
s’élève : il ne consent pas grand chose
aux cours de théâtre et de danse
dispensés par les fédérations
d’éducation populaire, les associations
et les municipalités ; il accorde une
subvention modeste aux écoles de musique
agrées, aux écoles nationales de musique
(ENM) et aux conservatoires nationaux de
région (CNR) ; enfin il couvre la
totalité des dépenses des conservatoires
nationaux supérieurs de musique et de
danse (CNSMD de Paris et de Lyon), du
Conservatoire national supérieur d’art
dramatique (CNSAD) et de l’Ecole du
Théâtre national de Strasbourg (TNS).
Les
collectivités
territoriales
consentent un effort
plus important que
celui de l’Etat. Au
total de ses crédits
centraux et
déconcentrés, le
ministère se
prévalait en 2002
d’une participation
de 32,2% aux
activités de
création, production
et diffusion contre
11,5% pour les
dépenses de
formation du réseau
public, alors que
les villes
assuraient 47,6% du
premier poste et
79,2% du second. Une
fois achevée la
couverture des
demandes les plus
urgentes, les maires
diversifient leurs
actions. Secondant
les communes dans la
prise en charge des
équipements de
proximité, les
conseils généraux et
régionaux ont accru
lentement mais
sûrement leurs
dépenses
culturelles. Les
régions contribuent
à hauteur de 11,9%
au premier poste
mais de 2,6%
seulement au second,
les départements à
concurrence
respective de 7,8%
et de 6,7%. Les
instances de
coopération telles
que les communautés
d’agglomération
optent parfois elles
aussi pour des
compétences en
matière d’équipement
culturel, au profit
d’un théâtre, d’une
salle de concerts ou
d’une école de
cirque.
La montée en puissance
des collectivités territoriales se
vérifie à travers le développement
d’agences et d’associations spécialisées
dans le soutien aux projets
professionnels. Les unes apportent des
ressources immatérielles, à savoir de
l’information, de la documentation ou du
conseil, complétant auprès des artistes
et des amateurs le rôle rempli dans la
capitale par le Centre national du
théâtre (CNT), le CND, HorsLesMurs, la
Cité de la musique, Information et
ressources pour les musiques actuelles
(IRMA). Les autres procurent des
prestations concrètes (stages, support
informatique, prêts de salles, de
matériels) ou des aides en argent (à la
création, à la reprise, à la tournée),
pour relayer et prolonger l’intervention
de l’Office national de diffusion
artistique (ONDA). A distance des
pouvoirs de terrain, l’Union européenne
joue encore la timide. Subsidiarité
oblige, elle intervient avec
circonspection dans des affaires
théâtrales réputées d’intérêt local. Si
le Fonds européen de développement
économique régional (FEDER) a permis
d’épauler quelques expériences de
théâtre en milieu rural, le
programme Culture 2000, faiblement doté,
n’a guère accompagné que les échanges au
sein de réseaux de producteurs ou de
clubs de programmateurs. Ce ne sont
certainement pas les groupes privés qui
se substitueraient à la puissance
publique en cas de défaillance. En dépit
de lois toujours plus favorables aux
déductions fiscales, dont la dernière
remonte à l’été 2003, la préférence des
mécènes penche vers les valeurs sûres du
patrimoine et du répertoire au détriment
des aventures de la recherche et de
l’invention.
Seules quelques
fondations démentent ce diagnostic en
favorisant des talents méconnus. Le
déficit chronique auquel on sait
condamnées les entreprises du spectacle
vivant contraint leurs gestionnaires à
quérir sans relâche de nouvelles
assurances. La tâche des administrateurs
est compliquée par la multiplicité
d’interlocuteurs qui se renvoient
volontiers la balle, c’est-à-dire les
dossiers. L’Etat assumerait mieux sa
réputation de chef de file parmi les
collectivités s’il clarifiait la
répartition des compétences à l’occasion
d’une loi d’orientation que le Syndicat
des directeurs d’entreprises artistiques
et culturelles (SYNDEAC) réclame à cor
et à cri. Cette mise en ordre
justifierait sans doute des transferts
de compétences dans le domaine de
l’enseignement artistique, à condition
de les équilibrer par l’octroi de
recettes. Rapportée en euros par
habitants, la superposition des niveaux
de financements aboutit tout de même à
un résultat tr ès enviable, équivalent à
celui de l’Allemagne fédérale, loin
devant les autres pays industrialisés.
Et si les établissements français, à de
rares exceptions près, garantissent fort
mal l’emploi des artistes, au contraire
de leurs homologues d’outre-Rhin, le
système de protection sociale qui leur
est offert, même réformé dans un sens
restrictif, reste unique en Europe comme
dans l’univers. Dans ces conditions,
comment expliquer qu’un désarroi moral
vint redoubler les effets du conflit
social ?
En vérité, le mouvement
des intermittents du spectacle a exposé
sur la place publique les questions que
les gens de scène débattaient en
catimini au sujet de la politique
culturelle de l’Etat. L’ère Lang a pris
fin depuis plus de dix ans. Les
hauts-faits de Malraux appartiennent à
un passé sur lequel veille le Comité
d’histoire du ministère de la Culture.
Célébrée par des thèses et des ouvrages,
l’épopée de Jean Vilar offre à l’action
d’aujourd’hui un exemple difficile à
suivre. Les figures de Jean-Louis
Barrault et d’Antoine Vitez s’éloignent
à petits pas.
Une génération
d’héritiers se demande comment relever
les défis affrontés jadis par ces
pionniers. Elle médite d’abord la plus
ardente de leurs exigences :
l’élargissement et le renouvellement du
public à qui s’adresse l’art dramatique.
Le dilemme de la
subvention
La banalisation des
politiques culturelles apparaît comme la
rançon de leur succès. Bien qu’en charge
de l’ineffable et de l’impondérable, le
ministère fondé à la naissance de la Ve
République ressemblerait presque aux
autres au début du XXIe siècle. Encadrée
désormais par des énarques, son
administration s’est normalisée en même
temps qu’elle pérennisait ses missions.
Paru en 1997 à l’instigation de P.
Douste-Blazy, le rapport d’une
commission de « refondation » présidée
par Jacques Rigaud plaidait pour la
restructuration de ses directions
centrales, jugées perméables aux
requêtes des diverses corporations.
Dominique Wallon
accomplit cette mission pour le compte
de C. Trautmann en 1998, en opérant une
fusion entre la Direction de la musique
et de la danse (DMD) et la Direction du
théâtre et des spectacles (DTS) à la
tête de laquelle s’étaient succédés
depuis 1981 Robert Abirached, Bernard
Dort, Bernard Faivre d’Arcier, Alain Van
der Malière et Jacques Baillon. Ancien
directeur du développement culturel (de
1981 à 1986), puis du Centre national de
la cinématographie (de 1988 à 1993), il
conçut pour la nouvelle DMDTS un schéma
d’organisation fonctionnelle avec trois
sous-directions chargées de la création
et des activités artistiques (CAA), de
l’enseignement et des pratiques
artistiques (EPA), de la formation
professionnelle et des entreprises
culturelles (FPEC). DansLe Théâtre et le
prince (Plon, Paris, 1992, rééd.
2005), R. Abirached indiquait que
l’investissement de l’Etat engendrait
toujours plus de responsabilités pour
lui. Conscient que l’émergence de jeunes
collectifs favorise l’affirmation
d’esthétiques originales mais qu’elle
entraîne l’accumulation d’obligations
financières, D. Wallon supprima les
subventions de fonctionnement annuelles
aux compagnies délivrées « en commission
» (auprès des DRAC), pour augmenter les
aides ponctuelles à la production,
accordées au mieux un an sur deux, mais
aussi pour renforcer les dotations aux
équipes confirmées, auparavant gérées «
hors commission » (en centrale), avec
lesquelles sont conclues des conventions
de deux ou trois ans.
Le
ministère cédant aux
instances du premier
ministre et du
Comité pour la
réforme de l’Etat,
il procéda à la
déconcentration des
crédits au cours des
exercices 1998 et
1999. Sauf exception
dûment justifiée,
les dossiers des
centres de création,
des scènes
nationales, des
établissements et
des ensembles
conventionnés
passèrent aux mains
des DRAC, la
nomination des
directeurs et la
définition des
objectifs demeurant
toutefois à la
discrétion du
ministre. Enfin il
prépara la « Charte
des missions de
service public des
établissements du
spectacle vivant »
que C. Trautmann
diffusa aux préfets
en 1998, afin
qu’elle serve de
référence dans la
rédaction des
contrats avec les
bénéficiaires des
subventions
ministérielles. Un
cabinet supplantant
l’autre, Sylvie
Hubac en 2000, puis
Jérôme Bouë en 2004
supervisèrent à sa
suite les services
de la rue
Saint-Dominique, sur
fond de mobilisation
des intermittents.
En octobre 2004, la
DMDTS fit circuler dans la profession un
document de travail intitulé «
Propositions pour préparer l’avenir du
spectacle vivant ». Ses auteurs citent
en exergue deux principes censés guider
l’action publique depuis le décret
fondateur de février 1959 : «
l’ouverture à de nouveaux publics » et
la place de l’artiste « au coeur de la
cité ». Constatant que « 10% des ménages
effectuent 40% de la dépense pour le
spectacle vivant », relevant que la
concentration des industries culturelles
fait peser « de lourdes menaces sur la
diversité culturelle et la diversité de
choix des publics », ils appellent de
leurs vœux un « renouveau de l’action
culturelle ». Celle-ci devrait s’appuyer
sur un essor des interventions
artistiques à l’école, au collège et au
lycée, enjeu dont force est de constater
que l’Education nationale rechigne à
prendre la mesure, malgré les avancées
du plan Lang-Tasca de 2000. Elle suppose
un encouragement plus généreux des
amateurs, cause brièvement remise à
l’honneur par les soins de C.Trautmann,
en attendant que davantage de crédits et
de cadres lui soient consacrés. Elle
exige encore une amélioration du réseau
territorial de formation théâtrale,
objets de soins beaucoup moins attentifs
que l’enseignement supérieur. Elle
implique la reconnaissance sans
réticence de formes susceptibles de
convaincre de nouveaux spectateurs, pari
lancé lors de la saison 2002-2003 avec
l’Année des arts du cirque et sans doute
relancé dès 2005-2006 avec une Année des
arts de la rue. Enfin elle requiert un
effort redoublé en faveur de la
diffusion, condition
sine qua non de la rencontre des oeuvres avec leurs
publics. Exacts ou imaginaires, les
chiffres qui courent dans les couloirs
du ministère et les réunions de la
profession à propos du nombre de
représentations atteint en moyenne par
les pièces produites dans l’année
inquiètent les observateurs. L’économie
du spectacle dévore des nouveautés sans
leur consentir la durée pour mûrir et
tourner. Les statistiques de
fréquentation des salles stagnent en
pourcentage, sinon en volume, dans les
enquêtes du Département des études et de
la prospective (DEP) qui relèvent en
revanche l’inexorable montée des
pratiques domestiques.
Les
résultats pour 2002
indiquent que 16%
des Français âgés de
quinze ans et plus
déclarent avoir été
au théâtre ou au
concert une ou deux
fois dans l’année,
quand 12% s’y
seraient rendus de
trois à onze fois.
Les contempteurs de
la politique de
l’offre soulignent
avec ironie que le
cercle des initiés
s’élargit peu en
dépit du
volontarisme public.
Les partisans d’une
politique de la
demande – car il ne
s’agit pas forcément
des mêmes individus
– notent avec espoir
qu’il ne rétrécit
pas grâce aux
efforts de médiation
consentis vis-à-vis
des publics,
notamment les plus
jeunes. Quant à
elle, l’inscription
de la création dans
la vie de la
collectivité impose
des réformes de
plusieurs natures.
L’insertion
professionnelle des
artistes, en
particulier celle
des comédiens, doit
devenir une priorité
des autorités, de
même que la
formation continue
au cours de la
carrière et la
reconversion de
celles et ceux qui
la quittent.
L’extension des
compétences du Jeune
théâtre national (JTN)
aux élèves des
écoles et
conservatoires de
région, la prise en
compte des heures
d’apprentissage ou
de transmission dans
l’accès à
l’indemnité, la
consolidation de
l’Association pour
la formation des
activités du
spectacle (AFDAS),
qui accompagne
30.000 stagiaires,
bon an, mal an,
iraient dans cette
direction, dans
l’esprit de la loi
de 1992 sur la
validation des
acquis de
l’expérience et de
la loi Fillon de
2003 sur « la
formation tout au
long de la vie ».
L’alternative de
l’emploi ne saurait
se résumer au choix
entre l’errance et
la pension, entre
l’intermittence et
l’intégration. Il
importe de déployer
une palette de
solutions
intermédiaires à cet
égard : contrats à
durée déterminée
pour des interprètes
auprès
d’établissements de
création,
mutualisation des
postes d’administration entre
plusieurs compagnies, rétablissement de
subventions de fonctionnement pour les
équipes disposant d’un lieu fixe, aides
à l’itinérance pour celles qui battent la campagne. Les
institutions qui absorbent la moitié des
crédits de fonctionnement du ministère pour le
spectacle vivant (soit 300 millions
d’euros environ en 2004) doivent se
prêter à un partage plus
équitable des outils de production en
ouvrant leurs plateaux, leurs studios, leurs ateliers, leurs
bureaux même à des compagnies
indépendantes, à travers des formules de résidence et de
partenariat. La nomination d’auteurs, de
metteurs en scène ou de chorégraphes à leur tête
n’y suffira pas, surtout si ces derniers
débordent d’ambition pour leurs propres
spectacles. Il faut que les cahiers des
charges stipulent noir sur blanc des impératifs en la
matière. Il convient aussi que les
textes encouragent la découverte des
auteurs vivants, qu’ils incitent
à monter leurs oeuvres, du moins si l’on
souhaite contredire les prédictions funestes
émises par Michel Vinaver en 1986 dans
son
Compte-rendu
d’Avignon.
Garder le cap sur
l’écriture
n’empêcherait
nullement de suivre
la démarche des
scénographes qui insèrent les
techniques numériques dans la cage de
scène, avec leurs ordinateurs, leurs interfaces et leurs
écrans. Le théâtre s’est toujours
enrichi de ses frottements avec les arts plastiques, la
marionnette, le mime, la musique, la
danse, le cinéma. Ce commerce continue sous les yeux des
spectateurs avec la vidéo, les arts de
l’objet, du conte, de la piste ou de la
rue.
La relève des pionniers
A elle seule la relance
de la politique théâtrale serait bien
sûr incapable d’inaugurer une ère faste pour
l’esthétique des arts du plateau, même
si l’engagement de la profession venait seconder une
volonté émanant des sommets de l’Etat,
ce qu’il ne vaut mieux ne pas se hasarder à prédire. Le
surgissement d’oeuvres marquantes n’en
dépend pas moins de l’espace que les pouvoirs publics
ménageront aux expérimentateurs de la
représentation, aux écrivains contemporains, aux
interprètes de demain, aux traducteurs
et aux critiques qui les introduiront auprès du
public. Des lézardes ont trahi
la faiblesse d’un modèle façonné sous
deux républiques, qui servit Sartre et Genet,
Ionesco, Beckett et Adamov. L’important
n’est-il pas que ses plateaux soient habités de voix
d’auteurs, ses scènes traversées par les
tourments du monde ? La crise déclarée en 2003 a
révélé autant d’attentes que
d’angoisses. Après tout, le vieux pays
qui a fini - en se faisant certes
prier - par entendre Robert Pinget,
Bernard-Marie Koltès, Jean-Luc Lagarce et Valère
Novarina, qui a commencé à jeter des
coups d’oeil vers le Sud sans se lasser de regarder vers
l’Amérique et vers la Russie, ose encore
espérer beaucoup de son théâtre.
Emmanuel Wallon
Bibliographie
• R. ABIRACHED,
Le théâtre et le
prince, Plon, Paris, 1992 (rééd. en
2 vol., 1981-1992 et
1993-2004,
Actes Sud, 2005)
•
C. DESHOULIÈRES, Le théâtre au XXe
siècle, Bordas, Paris,
1990. • E. DE
WARESQUIEL (dir.),
Dictionnaire des
politiques
culturelles de la
France depuis
1959,
CNRS Editions &
Larousse-Bordas,
Paris, 2001.
• P. GOETSCHEL,
Renouveau et
décentralisation du
théâtre (1945-1981),
PUF, Paris, 2004.
•
J. JOURDHEUIL,
Le théâtre,
l’artiste et l’Etat,
Hachette, Paris,
1979.
• R. LACOMBE,
Le spectacle
vivant en Europe (avant-propos
d’E.
Wallon), La
Documentation
française, Paris,
2004.
• J. LANG,
L'Etat et le
théâtre,
LGDJ, Paris, 1968.
•
P.-M. MENGER
Pierre-Michel, La
profession de
comédien, La
Documentation
française, Paris,
1998.
• C. PARADEISE,
Les comédiens,
Profession et
marchés
du
travail,
PUF, Paris, 1998. •
R. TEMKINE, Le
théâtre en l'état,
Théâtrales, Paris,
1992.
Emmanuel WALLON
Maître de conférences à
l'Université Paris X (Nanterre), chargé
de cours à l’Université de Louvain-la-Neuve
(Belgique), membre du comité de
rédaction des
Temps Modernes
et d’Etudes
théâtrales
: « La politique
théâtrale à
l’épreuve ».
Article paru dans
Universalia 2005,
La politique, les
connaissances, la culture en 2004
(Points
d’histoire),
Encyclopædia Universalis,
Paris, 2005, p. 128 à 135.
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