Voir la grande salle de l’Atrium
complètement remplie pour une pièce
de théâtre ! Qui voudrait bouder son
plaisir. Sans doute le fait que ce
spectacle ait été offert
gratuitement a-t-il contribué à son
succès, mais si c’est là la
condition pour amener au théâtre de
nouveaux spectateurs, on ne le
regrettera pas. Cela étant, les
spectateurs étaient-ils vraiment
nouveaux ? Il est difficile de
l’affirmer car la pièce a pu attirer
les habitués des comédies créoles,
Bankoulélé ou autres.
Nèg pa ka mô mêle en effet
assez agréablement des genres
différents. Des scènes de comédie
pure, en créole, à des scènes plus
dramatiques souvent en français, des
évocations de la vie des noirs au
temps de l’esclavage – déportation,
travaux des champs, etc. – sous
forme de tableaux chorégraphiés,
enfin des scènes plus proches de
notre présent, comme celle de la
veillée qui suit l’exécution du nèg
marron. Le tout relié par le récit
du temps d’antan qu’une grand-mère
adresse à sa petite fille.
Roland Sabra, dans la précédente
livraison de Madinin-Art, a déjà
rappelé, avec le talent qui le
caractérise, tout le bien qu’il
pensait de la mise en scène et de
l’interprétation de Nèg pa ka mô
lors de la représentation qui fut
donnée en Martinique à l’occasion du
cent-cinquantenaire de l’abolition
de l’esclavage. Nous ajouterons
simplement que, depuis le deuxième
balcon où nous étions installé, le
dispositif scénique de cette
nouvelle représentation paraissait
efficace. Côté cour, surgissait la
proue d’un navire négrier, qui vu de
plus bas devait paraître encore plus
impressionnante. Côté jardin, une
petite case devant laquelle se
tenait la grand-mère et la
petite-fille. Les comédiens et
danseurs étaient suffisamment
nombreux, suffisamment mobiles pour
remplir le grand plateau de
l’Atrium. Et même s’ils n’étaient
que des amateurs plus ou moins
confirmés, leur prestation, comme
celle des musiciens, fut plus
qu’honorable dans l’ensemble. En
dépit du rythme parfois un peu trop
lent de l’action, du propos parfois
un peu trop appuyé, ils surent
communiquer au public le plaisir
qu’ils démontraient à se produire
sur scène.
On ne peut pas parler d’une pièce,
surtout lorsqu’elle se destine au
plus large public, sans considérer
son argument. Celui de Nèg pa ka
mô pose immédiatement la
question de la finalité de ce genre
de spectacle : simple divertissement
ou théâtre militant ? Quand on
choisit, comme ici, le thème de
l’esclavage, on s’installe
obligatoirement dans une forme de
militantisme.
La pièce joue sur deux registres,
celui du devoir de mémoire, rappelé
avec insistance dans le discours du
patriarche, au début de la pièce, et
celui de l’exaltation des ancêtres
esclaves, héros de la résistance à
l’asservissement et de la conquête
de la liberté. Dès lors que la pièce
se situe ainsi sur le registre
politique, la question se pose
immédiatement de savoir si elle est
nécessaire, ou si elle est au moins
opportune. Celles de Brecht, par
exemple, étaient-elles opportunes ?
On peut, rétrospectivement, en
douter : la dénonciation manichéenne
du capitalisme et la propagande en
faveur des régimes communistes
pouvait se montrer redoutablement
efficace. Mais n’était-ce pas
leurrer tant les spectateurs
d’Allemagne de l’Est terrorisés
de facto par la STASI, que ceux
de notre côté du rideau de fer,
appelés à plébisciter sans le savoir
un système d’oppression.
Que faut-il penser, alors, de Nèg
pa ka mô ? Le perpétuel retour
sur la tragédie de l’esclavage
est-ce cela dont nous avons encore
besoin aujourd’hui ? Un tel
ressassement ne peut conduire qu’au
ressentiment, synonyme
d’impuissance, comme l’a bien montré
Jean-Paul Sartre. Macérer dans le
souvenir des humiliations passées
n’aide pas à prendre en charge son
destin. Certes le message de la
pièce, comme on l’a dit, est double.
Il n’y a pas seulement le souvenir
du temps de l’esclavage. Il y a
encore l’exaltation de l’héroïsme du
marron, protagoniste de la pièce.
Bien que ce ne soit certes pas la
première fois que cette figure est
utilisée au théâtre pour incarner le
rédempteur du peuple asservi, on ne
prend pas suffisamment garde qu’elle
joue dans les deux sens : présenter
le marron comme celui qui rachète la
honte des esclaves, c’est
reconnaître chez ces derniers une
sorte de culpabilité. D’où
l’humiliation. D’où la macération.
Tant qu’à faire du théâtre
politique, ne vaudrait-il pas mieux
affronter la réalité et les
contradictions de la Martinique
d’aujourd’hui ? Mais peut-être cette
pièce, qui date de 1995, a-t-elle
simplement été écrite trop tôt ?
Gageons que les auteurs antillais
sauront trouver dans les
bouleversements provoqués par le LKP
et le Collectif du 5 février une
source d’inspiration pour des pièces
plus en phase avec les défis de
notre temps.
Selim
Lander, 19.4.2009.