UTOPIES DE RECHANGE
ENTRETIEN
AVEC ALBERTO PEDRO TORRIENTE

Irène Sadowska-Guillon -
Qu'est-ce qui a déclenché l'écriture
de Manteca ?
Alberto Pedro Torriente - À
l'origine de Manteca, il y a eu la
chute du mur de Berlin et la
disparition de l'URSS. Sans ces
événements, je n'aurais pas écrit
cette pièce. Ils ont changé la vie
de notre pays de façon radicale.
L'utopie communiste a disparu et
nous avons tous dû en inventer une
autre. Il ne s'agissait pas
d'attendre Godot, il fallait
inventer un Godot et nous sommes
toujours en train de l'inventer.
Au-delà de J'anecdote, Manteca met
en scène l'impossibilité de vivre
sans utopie. La question est la
suivante : qu'est-ce qu'on peut
attendre alors qu'il n'y a rien à
attendre ? Je crois que par làje
vais plus loin que mon maître
Beckett.
ISG - S'il y a dans Manteca une
influence de Beckett, on perçoit
également celle de Brecht dans la
structure dialectique de la pièce...
APT - Oui, Brecht est pour
moi l'auteur le plus important pour
le siècle qui vient. Son intérêt
pour les conflits sociaux le rend
toujours actuel. Le jour est proche
où les gens, lassés de
l'individualisme, s'occuperont
davantage des problèmes
collectifs... ça commence déjà même,
aux États-Unis. Ce qui s'est passé
avec leurs élections présidentielles
aurait très bien pu faire l'argument
d'une pièce de Brecht.
ISG - Le titre de votre pièce
Manteca renvoie à la fois à la
réalité immédiate de l'utopie
alimentaire du saindoux et au thème
musical "Manteca" de Chano Pozo, qui
revient régulièrement dans le
spectacle. Quelle est sa fonction ?
APT - La musique doit
accentuer les temps forts de façon
conflictuelle, dérangeante,
interrompant souvent le dialogue.
Elle fragmente le discours. C'est,
si on veut, un élément brechtien
pour arriver à une certaine
distanciation en partant d'un
phénomène courant à Cuba : le niveau
très fort de la musique que les gens
écoutent à n'importe quelle heure.
Par ailleurs, "manteca", dans
l'argot des marginaux des années
1950 signifiait la marijuana. Cela
donne un double sens, une autre
manière de voyager à la recherche de
l'utopie perdue, ce qui constitue le
thème principal de la pièce.
ISG - Y a-t-il dans Manteca des
références à la tradition théâtrale
cubaine ?
APT - Je pense qu'il doit y
en avoir. Mais je ne saurais pas
dire exactement lesquelles. En
réalité, je ne me suis jamais
préoccupé de cela. Dans mon théâtre,
le Cubain, c'est moi, et ça suffit.
Je ne pourrais pas écrire comme un
Français, même si je le voulais.
ISG - Manteca a-t-il marqué un
tournant dans votre écriture ?
APT - Manteca est surtout un
traumatisme car tout le monde
compare mes œuvres actuelles avec
celle-ci. Le tournant, c'est que je
dois écrire différemment, me
défendre à tout prix de Manteca.
ISG - Quel est le rapport de
votre théâtre au rituel ?
APT - Je crois que,
formellement, le théâtre est avant
tout un rite. Cela nous vient des
Grecs et spécifiquement à Cuba, le
rite fait partie de notre vie
quotidienne, c'est une part de notre
idiosyncrasie, de notre principale
religion, la Santeria. Ceci est vrai
pour ce qui est de l'aspect formel
mais, concernant la finalité du
théâtre, je ne crois pas qu'il ait à
voir avec le rite. Le rite a pour
but de faire venir les dieux, alors
que le théâtre est un lieu où nous,
les humains, oublions les dieux car
nous nous rendons compte que les
dieux, c'est nous-mêmes. Même s'il y
a une ressemblance entre le théâtre
et le rite, ils n'ont pas le même
but. Le théâtre c'est la messe du
plaisir, tandis que le rite c'est le
spectacle de l'obéissance.
ISG - En quoi consiste pour vous
la relation entre Manteca et votre
pièce suivante Delirio habanero ?
APT - La recherche de l'utopie
perdue, c'est cela qui relie ces
deux pièces. Dans Manteca, les
personnages cherchent une raison qui
donnerait du sens à leur vie et ils
élèvent un cochon. Les personnages
de Delirio habanero créent un bar
qui existe seulement dans leur tête.
ISG - Comment
définiriez-vous l'évolution de votre
écriture sur le plan thématique et
esthétique ?
APT - Elle évolue
thématiquement vers un équilibre
entre les nécessités de l'individu
et les préoccupations collectives.
Sur le plan formel, vers une union
organique entre le théâtre épique et
le théâtre aristotélicien, vers un
certain éclectisme déjà existant
chez Shakespeare, mais que je
m'obstine à croire nouveau comme
tout mortel qui, depuis le grand
Dieu William, est mordu par le virus
du théâtre. Je pourrais dire que mon
théâtre évolue vers quelque chose
que je situerais entre Brecht et
Artaud. Un peu comme Marat Sade ou
la version de En attendant Godot
que, d'après Patrice Pavis, Brecht
aurait pu écrire et que j'espère
faire moi.
ISG - Quelles étaient vos sources
et vos influences dramatiques ?
APT - Indubitablement les
auteurs nord-américains, tout le
théâtre sociologique : O'Neill,
Williams, Miller, Odets, Albee,
Inge. Je ne parle pas de Shakespeare
car c'est évident. Nous, les
dramaturges occidentaux, nous ne
descendons pas du singe mais de
Shakespeare.
ISG - Vous sentez-vous proche des
tendances dramatiques du théâtre
latino-américain ?
APT - Je ne sais pas, mais
étant donnée ma situation
géopolitique, on pourrait
certainement trouver quelques
parentés. J'ai fait mes études d'art
dans les années 1970 et le théâtre
latino-américain qu'a connu ma
génération, à part quelques
exceptions comme Oswaldo Dragun,
était un théâtre oÙ le personnage
n'avait aucun poids. Ce théâtre qui
mettait au premier et unique plan la
question sociologique, oubliant le
psychologique, était pratiquement
imposé, non seulement à l'école mais
aussi dans le milieu professionnel.
On en est arrivé à quelque chose en
quoi je n'ai jamais cru : la
création collective. Cela était
tellement oppressant qu'avec de
nombreux jeunes de ma génération,
peut-être la majorité, nous avons
refusé tout ce qui pourrait
ressembler au théâtre
latino-américain. Pour ma part, je
ne crois pas avoir encore dépassé ce
traumatisme. Même si je n'y tenais
pas, en tant que dramaturge
latino-américain, je dois finalement
avoir quelque chose en commun avec
les grandes tendances de ce théâtre.
Peut-être que ce refus de la
création collective est une façon
d'être un auteur de cette partie du
monde.
ISG - Votre théâtre est-il
politique ?
APT - Il l'est totalement. Un
théâtre qui n'a pas de contenu
politique ni social ne m'intéresse
pas. Bien sûr, tout cela passe chez
moi à travers le dessin
psychologique des personnages. Le
théâtre est pour moi essentiellement
politique, au sens qu'en donne Barba
: une attitude face à la polis, la
cité. Cela me parait suicidaire de
vivre dans la cité et d'oublier la
politique. C'est comme vivre dans un
couvent de Jésuites sans connaître
la Bible.
Entretien réalisé en mars 2001.et
publié dans le recueil MANTECA,
le banquet infini et Delirio
habanero
3 pièces de Alberto Pedro TORRIENTE.
Editeur : "Les éditions de la
Mauvaise graine" 232 pages. 16 Euros