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Lettres à l'humanité

 

L’évidente théâtralité des textes épistolaires explose ici encore dans un spectacle puissant, poignant que défendent trois comédiens brillants. Un état des lieux du monde contemporain qui puise son authenticité dans la triste vérité de l’Histoire.


Une blague juive ouvre le bal. Jean-Pierre Becker, sans chercher à emphatiser avec des accents et tics ethniques, s’avère un excellent conteur. Difficile d’en attendre moins d’un comédien qui réunit une carrière qui navigue entre Shakespeare, Tchekhov, Blier et Rivette. Cette blague un peu potache ne donnera pas le « la », bien au contraire. En parfait contrepoint à ce qui suit, elle annonce ce qui ne viendra pas.


En lieu et place aux attentes induites par cet étrange prologue, une série de textes prodigieusement écrits, ciselés, travaillés, peaufinés. Des lettres plus exactement. Des courriers adressés essentiellement aux « grands » de ce monde : Hitler, Ben Gourion, Pétain, De Gaulle, Schwarzenegger (le gouverneur, bien sûr). Ces lettres n’ont pas toujours pour dessein une requête. Elles se contentent parfois de relater des faits, anecdotes dont les locataires des hautes sphères du pouvoir n’ont pas plus cure que conscience de leur dimension parfois tragique.

De Duisbourg à Ravensbrück

Un étrange déserteur qui ne veut plus rentrer au pays (le Mississippi) car il a, dans cet immonde port allemand de Duisbourg où il est en position d’occupant, « trouvé sa géographie aux pieds d’Eva », la belle Rhénane qui a changé sa vie.

Puis un pied noir raconte son arrivée à Marseille. Puis un tirailleur sénégalais explique pourquoi, sentant la mort proche dans cette guerre de Verdun d’où l’on ne revient pas, il veut être enterré dans son pays natal et remercie la France dont il aime les vins et la Touraine. Puis une pure aryenne implore le Führer de lui retrouver ses enfants pour la remercier des pires choses qu’elle a commises pour lui, délations, endoctrinements, crimes.  Puis une prisonnière du camp de Ravensbrück raconte la mort de Blanchette, la camarade d’infortune à la peau d’ébène au nom imprononçable.

Tous ces personnages, situés à la lisière de l’existence pour s’être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment, incarnent un maillon de cette humanité en s’adressant à cette part d’humanité qu’ils espèrent encore trouver chez leur destinataire. Tous ensemble, ils forment un camaïeu humain et inscrivent leur petite histoire dans la grande, celle qu’on affuble d’un H majuscule. La force de leur texte leur donne une rage de vivre, une envie de croire, une once d’espoir.

Avec la puissance évocatrice que détient le genre épistolaire, ce spectacle que défendent trois comédiens impeccables nous renvoie à nos propres héritages. Aidé par une mise en scène qui joue la totale sobriété (un recours à la vidéo, d’ailleurs inutile mais heureusement discret, sera le seul artifice), le texte de José Pliya semble nous inviter à consulter plus souvent notre boîte aux lettres, celle de la mémoire. Du courrier nous y attend probablement…


 

Franck BORTELLE (Paris)


 

Lettres à l’Humanité (Paris)

Texte : José Pliya

Mise en scène : Sophie Akrich

Avec Jean-Pierre Becker, Paulin Fodouop et Isabelle Fruchart

Scénographie et lumière : Erwan Creff