Censure d’Etat
Mort au
poison salutaire du théâtre
Par Bruno
Tackels
Au mois de septembre, le metteur en scène Thierry Bedard
travaille à Madagascar, avec l’écrivain Jean-Luc
Raharimanana. Au Centre culturel français de Tananarive, ils
créent 47, un spectacle important, présenté quelques
jours plus tard dans le cadre du dynamique Festival des
Francophonies de Limoges. L’enjeu est de ranimer la mémoire
douloureuse de l’insurrection malgache contre la
colonisation française, en 1947, atrocement réprimée dans le
sang. Sur un mode très simple, deux acteurs (un malgache et un français), comme une veillée des morts, les mots
réveillent ce terrible moment de l’histoire de France, qui
n’a aucune existence collective dans notre Histoire
de France. Lors de sa création à Madagascar, devant un
public essentiellement malgache, le spectacle a suscité de
nombreuses réactions, affectives, humaines, citoyennes,
politiques. Là, on se dit que le théâtre tape juste, qu’il
répond à sa mission profonde, qu’il a encore de beaux jours
devant lui.
A Limoges, il
se disait déjà que les choses n’avaient pas été simples,
lors de la création de 47. Que des pressions avaient
été exercées pour ne pas réveiller de mauvais souvenirs :
pas le moment, pas comme ça. La realpolitik,
toujours. Et puis voilà que la bombe éclate. La force du
spectacle appelle naturellement de le faire tourner dans
l’ensemble de la zone de l’Océan indien. Il est proposé à la
diffusion dans les Centres culturels français de la région.
Début novembre, « 47 » est retiré des propositions de
programmation.
Ainsi en a
décidé la DGCID. Nom barbare pour Direction Générale de
la Coopération Internationale et du Développement, du
Ministère français des affaires étrangères. Bel exemple de
coopération et de développement de
l’intelligence commune. Les masques tombent. On avait déjà
vu l’épisode Vinaver aux Etats-Unis : on ne parle pas du 11
septembre, pas au théâtre, pas touche. Circulez, rien à
voir, on déprogramme, disait déjà l’Ambassadeur de France,
un certain Jean-David Levitte, aujourd’hui conseiller
« diplomatique » du Président de la République…
Avec
47,
l’affaire est plus claire encore. Sa brutalité a le mérite
de la clarté. Et elle ne fait pas dans la diplomatie. Ou
alors la diplomatie n’a plus besoin d’ambages et de
précautions. Il est vrai que nous sommes entrés dans une
nouvelle ère politique et médiatique : la pensée du monde
est un long monologue démocratique, qui écrase toute
possibilité de dialogue avec la violence des mondes, qu’il a
lui même engendrée, tout au long de son histoire. Impensable
donc de dialoguer, réfléchir, relayer la complexe et
douloureuse histoire de la colonisation, et surtout pas sur
le théâtre des opérations. Car à Limoges, le spectacle n’a
ému personne, aucune réaction politique, aucune pression.
Nous sommes entre nous, et sûrs de notre bon droit
historique. Mais faire tourner dans l’Océan Indien le récit
de cette terrible histoire qui révèle l’extraordinaire
barbarie du régime français, voilà quelque chose qui ne peut
pas avoir lieu.
Dont acte. Les
« Centres culturels français » ont une mission : faire
rayonner la grandeur de notre culture, ils n’ont pas pour
vocation de « plonger dans le puits de vérité vertigineux »
ouvert par le spectacle de Thierry Bedard et Jean-Luc
Raharimanana. Celui-ci a immédiatement réagi, comprenant ce
qui se joue dans ce qu’il faut désormais nommer une
« censure d’Etat » : « Ainsi le spectacle ne peut tourner
dans les centres culturels français, vitrine de la France et
de sa capacité à dialoguer avec le monde, vitrines de sa
culture, vitrines des cultures. Une vitrine, selon la DGCID,
ne saurait comporter la moindre trace de salissure — ces
pages sombres de l’histoire coloniale… Il est vrai
qu’accorder vitrine à l’histoire coloniale française, c’est
plonger dans un puits de vérité vertigineux, c’est plonger
dans une saleté sans mesure et inavouable. La mission des
centres culturels serait-elle politique, idéologique,
partisane ? La culture a-t-elle réellement sa place quand
s’exprime une certaine tendance du Ministère des Affaires
étrangères qui a droit de veto sur la programmation des
centres en question ? […] Et dans cette affaire, le devoir
de réserve imposé à ces responsables culturels ne
vire-t-elle pas à l’obligation de collaborer à une politique
discriminatoire, un déni de l’histoire des colonies, un déni
de l’histoire de France ? »
Alors Monsieur
le Ministre, Monsieur Bernard Kouchner, la vitrine propre,
ou sale ? Ou alors digne de la France, courageuse et
transparente, donc pas toujours très confortable. Dans ce
cas, Monsieur le Ministre, il vous suffit d’encourager la
diffusion très large de ce spectacle, partout, pour que nous
plongions dans le puits de vérité, pour ne pas mourir
étouffés dans le gouffre de l’amnésie collective. Certains
en auront sans doute le vertige, mais nous en sortirons tous
grandis, Français et Malgaches réunis dans un monde qui
cherche à vivre mieux, ensemble. Encore un effort…
Bruno Tackels
Ecrivain
Le 3 décembre
2008