L'entretien de M. Descartes avec M.
Pascal le Jeune
de
Jean Claude Brisville

THEATRE DE FORT-DE
-France, les 29, 30 et 31 octobre
Entre Descartes, le
citoyen du monde et Pascal, le
farouche janséniste, la rencontre
semble impossible : d'un côté, le
philosophe rationnel qui parcourt
l'Europe; de l'autre, le
mathématicien sceptique, dominé par
la foi qui recherchera la solitude
et la retraite à Port-Royal. L'idée
géniale du metteur en scène est
d'avoir su imaginer, à partir d'une
entrevue qui a eu lieu à huis clos,
le 24 septembre 1647, dans le
couvent des Minimes, l'échange de
ces monstres sacrés du XVIIè siècle.
L'habileté de
l'entretien imaginé par Jean-Claude
Brisville réside dans son agencement
qui ne s'apparente pas à un simple
montage d'éléments biographiques,
envisagés arbitrairement d'une
manière chronologique. L'adaptation
a su partir des attentes supposées
des deux philosophes à cette
période, saisis chacun à un tournant
de leur vie. Pour Descartes, prêt à
entreprendre son dernier voyage en
Suède, il s'agit de poursuivre et
d'approfondir les recherches
scientifiques et philosophiques qui
permettent de mieux comprendre son
univers. Il voit dans le jeune et
brillant Pascal un possible
successeur et il espère qu'il se
nourrira de ses recherches.
Peut-être sont-ce ses théories de
"l'arbre de la science" ou ses
Principes de la philosophie
qu'il lui demande d'examiner. Mais,
le jeune mathématicien, qui vient
d'avoir la révélation de la foi, a
d'autres attentes. Il tend à se
détourner de la science qu'il juge
vaine et dangereuse. Il y voit de
l'orgueil, de la vanité. Tout entier
habité de l'angoisse métaphysique,
il ne pense qu'à la question du
Salut et de la Grâce, préoccupation
centrale qui sera développée plus
tard dans les Lettres à un
provincial où il prendra avec
ardeur la défense de la cause
janséniste. Dans cet entretien, il
espère une aide de Descartes pour
faire libérer son ami, Antoine
Arnauld, emprisonné et accusé
d'hérésie. Il s'agit donc de faire
vivre sur scène le conflit de ces
deux éminents philosophes.
Daniel Mesguich, dans
le rôle de Descartes, est fidèle à
sa réputation, il est tout
simplement magistral. Son sourire
rayonnant irradie toute sa personne
et traduit la bienveillance,
l'humanité, la modération et la
sagesse qui l'habitent. La voix
calme et posée, le maintien noble,
cette main qu'il avance sans cesse
vers son interlocuteur nous donnent
un portrait vivant de l'homme serein
et désireux d'entrer en contact avec
autrui. Son épicurisme modéré, un
certain matérialisme, un sens aigu
de la raison et une soif
intarissable de connaissance
émergent judicieusement et parfois
avec humour dans la conversation. En
face, le jeune William Mesguich a su
surmonter le double défi de se
mesurer à l'illustre Pascal et à son
non moins illustre père. Son
interprétation du jeune Pascal,
souffrant, angoissé, obsédé par
l'idée de son Salut est remarquable.
Le personnage recroquevillé sur
lui-même, comme un "faible roseau",
la voix haletante et frénétique pour
dénoncer les vanités et rappeler
l'importance de la foi, traduisent
une exaltation proche du fanatisme.
La mise en scène, avec les effets
sonores qui suggèrent l'orage, le
dépouillement du décor, représentant
une chambre assez austère,
l'éclairage, tout concourt à un
resserrement de l'attention sur le
centre de la scène, la table autour
de la laquelle doit se faire la
rencontre. La résistance de Pascal à
s'asseoir, sa position souvent
oblique et le tonnerre qui gronde
comme une force divine traduisent
bien l'échec de l'entreprise et
donnent à voir encore aujourd'hui la
difficulté de communiquer lorsque
l'homme se retranche dans son
intransigeance.
L'Entretien de M.
Descartes avec M. Pascal le Jeune,
un vrai moment de bonheur qu'on
aurait voulu prolonger un peu plus
longtemps.
Laurence AURRY
Octobre 2008