« Théâtre à l’hôpital » d’Arrabal à Paiement au Centre Emma Ventura

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— Par Roland Sabra —

« Théâtre à l’hôpital » ! L’expression est polysémique à souhait. De quoi s’agit-il au Centre Emma Ventura à Fort-de-France ? Non pas d’un énième attelage boiteux entre art et thérapie dont on sait qu’il fricote avec l’imposture.
Comme le dit brutalement Enzo Toma le metteur en scène du Teatro Kismet de Bari en Italie : « Je ne crois pas en l’art thérapie. La thérapie est codifiable. Elle est chimie quand l’art est alchimie. Le médecin et les artistes doivent certes trouver un langage commun et travailler conjointement, mais l’art ne sera jamais une thérapie. L’art thérapie, c’est la mort de l’art. L’art est toujours en mouvement. Il est source de conflits et de désordres alors que la thérapie permet d’y remédier… »
A Fort-de-France il s’agit pour le moment d’un simple hébergement de l’atelier de théâtre amateur de L’Autre Bord Compagnie. Depuis 2013, tous les mardis soirs de 18h 30 à 21h 30 ils sont une douzaine à se rendre dans la salle polyvalente de l’hôpital pour se livrer au plaisir de la scène. C’est le travail de cette année qu’ils présentaient aux résidents et aux non-résidents. L’affirmation de deux champs séparés l’art d’un coté la thérapie de l’autre n’interdit en rien le fait que des résidents de l’hôpital puissent avoir des activités théâtrales. Par ailleurs que celles-ci aient tel ou tel effet sur les « malades » relève d’un surplus qui n’est pas posé a priori comme un objectif à atteindre. C’est en connaisant tous ces enjeux que L’autre Bord Compagnie envisage d’intégrer,  dés la prochainee rentrée, dans son équipe des résidents du Centre Emma Ventura.
On a présenté samedi 20 juin de courts extraits de deux auteurs contemporains Claude Paiement, un québecois et Fernando Arrabal, que l’on ne présente plus. Le fil rouge qui relie ces deux auteurs est celui d’un théâtre comique se déclinant sur les registres du burlesque, du grotesque et de l’absurde autour de l’inépuisable thématique de l’angoisse existentielle et son cortège de tragique, de dérisoire noyés dans le rire et la fête conçus comme réponse et exutoire au mal-être constitutif.
Les Clowns de Claude Paiement raconte l’errance de deux soldats nerveux, fatigués,le Rouge et le Blanc, qui tentent de rejoindre leurs lignes.
Fando et Lis d’Arrabal met en scène un couple infantile dont la femme, Lis, est paralysée et dépendante de Fando, un manipulateur pervers. Ils sont en route vers, Tar, une ville énigmatique, sorte de paradis dans lequel s’effacerait toute souffrance. En chemin ils rencontrent « Trois hommes au parapluie » incarnant l’un, Toso, la Sagesse et les deux autres, Mitaro et Namur, la dualité et le conflit. Tous sont en chemin vers Tar mais les querelles qui les agitent retardent leur équipée. Dans Pique-nique en campagne la préposition a son importance ! M et Mme Tépan décide, un dimanche de rejoindre leur fils, Zapo, pour un pique-nique. Celui-ci n’est pas tant à la campagne qu’en campagne, militaire s’entend. Rien de grave Papa et maman ont décidé de passer un moment avec fiston. Les balles volettent , les obus chantent, un convive imprévu, Zépo, s’invite comme prisonnier de guerre. Zapo et Zépo, bien qu’ennemis sont le reflet l’un de l’autre. Ils ont le même uniforme, les mêmes goûts et la même peur au ventre. L’incongru de la situation débouche sur une critique de l’absurdité guerrière comme une illustration du mot de Prévert «  Oh Barbara, quelle connerie, la guerre ».
Le travail présenté était d’une qualité qui supporterait sans rougir la comparaison avec ce que l’on a pu voir lors du festival de théâtre amateur du mois dernier au T.AC.. Une belle occupation du plateau, un effort sur la diction, une direction de comédiens facilement perceptible et perfectible bien sûr mais bien peu y compris parmi les troupes dites professionnelles s’exemptent de cet état. Bien vu a été le parti pris de représenter dans un lieu ou les accidentés de la vie, les bras cassés de l’existence, les laissés pour compte des réalités du quotidien sont surreprésentés des thèmes qui évoquent des visions décalées, des regards détachés, des conceptions critiques et moqueuses de ce que serait une prétendue normalité. C’était vraiment une bonne idée.

Fort-de-France, le 21/06/2015

R.S.

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Les clowns de C. Paiement
Véronique René : Le Blanc
Magalie Robert : Le Rouge

Fando et Lls de F. Arrabal
Fabrice Acelor : Fando
Mayana Beaupied : Lis
Olivier Agnus : Namur
Annie-Claire Fédière : Mitaro
Caroline Savard : Toso

Plque-nique en campagne de F. Arrabal
Rodolphe Delarue : Zapo
Pierric Le Petit : M. Tépan
Murielle Dromard : Mme Tépan
Clarisse Pavilla : Zépo

Mise en scène
Guillaume Malasné / Caroline Savard