Taubira : « Des terres pour les descendants d’esclaves »

 

taubira_gvtINTERVIEW – Lundi, la ministre de la Justice dressera un premier bilan des « zones de sécurité prioritaires ». Concernant le débat sur l’esclavage, elle est favorable, en outre-mer, à « une politique foncière » qui vise à réparer « les confiscations des terres »…

La garde des Sceaux veut « des remembrements fonciers » pour les descendants d’esclaves.

Vous vous rendez lundi à Lyon avec Manuel Valls, dans le quartier de la Duchère, une des premières zones de sécurité prioritaires. Quel est le premier bilan?
Le bilan n’est pas exclusivement une affaire de chiffres, même s’ils sont des éléments d’appréciation. Sur Lyon-la Duchère, en six mois, le taux d’élucidation a progressé de plus de 10% [10,2]. Et il y a une baisse de la délinquance générale estimée à un peu moins de 8% [7,81%]. C’est un premier bilan encourageant. Mais au-delà de la baisse de la délinquance, cette action concertée de mobilisation de toutes les forces – justice, police, éducation nationale – vise avant tout à améliorer le cadre et la qualité de vie dans ces quartiers. Il y a plusieurs étapes dans notre démarche, l’étape répressive bien sûr, mais nous devons aussi mettre en œuvre des actions sociales fortes coordonnées entre l’État et les élus, mobiliser les associations… Avec ces ZSP, nous voulons des résultats durables sur le long terme.

Concernant le débat de cette semaine sur l’esclavage, pensez-vous que l’État devrait dédommager les descendants en versant des réparations financières?
J’ai, à cet égard, une position constante depuis une quinzaine d’années. La reconnaissance légale de la traite et de l’esclavagisme en tant que crimes contre l’humanité est une grande réparation solennelle. L’article 2 sur l’enseignement de cette histoire, à tous les niveaux, primaire, collège, lycée et université, est aussi une belle réparation. Il y a une action publique à mener dans la lutte contre le racisme, la déconstruction du racisme, à ses racines. Faire en sorte que les pays d’Europe qui, aujourd’hui, portent en leur sein les traces de cette histoire comprennent qu’ils sont pluriels et que la diversité de leur population est l’héritage de cette histoire-là. Les survivances de cette violence, ce sont aujourd’hui les discriminations et le racisme. On doit lutter résolument contre cela, de la même façon que les esclaves, les marrons, et les humanistes ont lutté contre le système esclavagiste.
Il y a en outre deux sujets spécifiques, qui concernent les territoires d’outre-mer et l’Afrique. En outre-mer, il y a eu une confiscation des terres ce qui fait que, d’une façon générale, les descendants d’esclaves n’ont guère accès au foncier. Il faudrait donc envisager, sans ouvrir de guerre civile, des remembrements fonciers, des politiques foncières. Il y a des choses à mettre en place sans expropriation, en expliquant très clairement quel est le sens d’une action publique qui consisterait à acheter des terres. En Guyane, l’État avait accaparé le foncier, donc là, c’est plus facile. Aux Antilles, c’est surtout les descendants des « maîtres » qui ont conservé les terres donc cela reste plus délicat à mettre en œuvre.

Une telle politique foncière serait envisageable aujourd’hui?
Cela fait dix ans que je le dis, je crois que c’est vraiment possible. Il y a de plus en plus de gens qui sont conscients de cette inégalité et de cette injustice qui se reproduisent. Les temps sont mûrs pour le faire intelligemment et de façon équitable.

Et pour l’Afrique?
C’est la question de l’enlisement dans une économie de matières premières, et d’une dette qui empêchent les politiques publiques d’éducation, d’aménagement du territoire. Concernant l’Afrique, il y a une pensée d’Édouard Glissant qui me paraît claire : « Autrefois, seule une partie du monde était responsable de l’ensemble du monde, aujourd’hui le monde entier est responsable du monde entier. » Nous sommes tous comptables des injustices qui s’entretiennent et se reproduisent, parce qu’elles sont enracinées dans cette période d’esclavage et de colonisation. C’est ensemble que nous devons porter la réparation. Je sais qu’il y a des demandes de compensation financière, mais c’est un débat dans lequel je n’ai jamais souhaité m’inscrire.

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Laurent Valdiguié – Le Journal du Dimanche

samedi 11 mai 2013