En parlant des
«Innommables», l'écrivain
martiniquais exprime une blessure
coloniale.
Raphaël
Confiant et le nom nié
par
Jeanne Wiltord psychiatre et
psychanalyste.
Raphaël
Confiant est un écrivain
martiniquais au succès
incontestable. A la suite de
la visite de l'humoriste
Dieudonné à la fête de Front
national, un texte intitulé
«La faute (pardonnable) de
Dieudonné» a circulé sous sa
signature sur l'Internet,
dans lequel il se défend d'y
«faire de la
psychanalyse sauvage». Ce
texte me paraît être un
exemple remarquable de la
distorsion du langage qui
structure certaines
subjectivités et de la
gravité des dérives racistes
auxquelles elle peut
conduire. Il rejoint les
propos d'un militant FN qui
justifiait son adhésion au
discours du dirigeant de ce
parti parce que, disait-il,
«avec lui c'est la peau
qui pense»...
Nées à partir
du XVe siècle avec le
capitalisme marchand, des
sociétés racialisées et
esclavagistes se sont organisées
sur un mode ségrégatif en
privilégiant un trait de
différence visible du réel du
corps au détriment de la
dimension symbolique de la
parole qui limite et pacifie le
rapport des humains à une
jouissance mortifère. C'est
l'une des conséquences les plus
pernicieuses de ce mode de
colonisation.
Dans les
sociétés antillaises,
l'esclavage a été aboli depuis
1848 (avec la recommandation
explicite d'«oublier» le passé
colonial). Ce malaise ne cesse
pas d'être repérable en dépit du
statut de département français
acquis en 1946. L'intérêt porté
par des psychanalystes aux
conséquences subjectives de ce
malaise colonial ne relève pas
d'une démarche exotique. Ce
qu'il est convenu d'appeler
«subjectivité moderne» ainsi que
certaines manifestations du
malaise social actuel des
sociétés européennes
industrialisées peut être
l'occasion d'entendre la
«modernité» de questions posées
dans «l'ailleurs» des sociétés
coloniales et restées, de ce
fait, impensées dans les
métropoles.
Dans son
texte, Raphaël Confiant a la
prétention de «penser
l'identité multiple». Cela
se réduit à rabattre le
métissage sur une évidence
biologique, celle d'un mélange
de «sang blanc» et de
«sang noir» (1 %, 70 %,
etc.) et à assigner «les
gens comme Dieudonné» à
être des produits, mélanges de
«part blanche» et de
«part noire». Dans la
scène primitive que nous propose
ainsi Raphaël Confiant,
«camembert» est le nom
d'une mère. Evacuée la dimension
du langage qui fonde la
sexualité humaine, éliminée la
dimension du désir d'un homme et
d'une femme. L'utérus est le
lieu d'origine des humains.
La lecture du
texte de Confiant, Martiniquais
dont certains ancêtres ont été
des esclaves affranchis,
nécessite de préciser l'analyse
faite du mot «innommable». «Innommables»,
les Juifs sont ainsi nommés par
le mot même qui leur dénie la
dignité d'être nommés. Il nous
faut ici prendre en compte deux
moments constitutifs de
l'histoire moderne de l'Europe
où une violence majeure a été
opérée sur la question du nom :
l'esclavage colonial et
racialisé et le nazisme.
Du XVIe au
XIXe siècle, la traite
esclavagiste racialisée a
supprimé le système de
nomination des esclaves et leur
inscription dans une filiation.
Estampage et attribution de
noms-prénoms non-transmissibles
choisis par les maîtres étaient
la norme pour les esclaves.
L'augmentation du nombre des
enfants métis, venue perturber
l'ordre social colonial, n'a pas
cessé de provoquer les réactions
défensives du groupe des maîtres
et la production de textes de
loi excluant ces enfants,
illégitimes pour la plupart,
même affranchis de la
transmission du nom de famille
de leurs pères-maîtres. Certains
textes sont allés jusqu'à
interdire que les descendants
d'esclaves portent des noms de
Blancs.
A la perte
réelle de cet élément symbolique
majeur a fait suite, à
l'abolition de l'esclavage en
1848, l'attribution généralisée
aux affranchis par la République
française de noms de famille. La
plupart devenaient ainsi, en
quelque sorte, adoptés par la
République. Cette modalité
d'inscription à l'état civil n'a
pas toujours permis de donner
des noms propres auxquels le
sujet doit pouvoir accorder sa
confiance pour se fonder.
Au XXe
siècle, l'effacement des noms de
famille des Juifs, des Tziganes,
l'estampage de numéros
matricules dans les camps de
concentration, la recherche de
signes visibles de
reconnaissance ont été des
éléments de la politique de
déshumanisation et
d'extermination de ces
populations par les nazis.
Quand
Confiant substitue au mot «Juif»
le mot «Innommable», il fait une
double opération. L'une, qui à
l'évidence cherche, comme les
nazis l'ont fait, à assimiler
les Juifs à des objets qui
inspirent le dégoût. Mais à s'en
tenir à la dimension du sens,
nous risquons de ne pas entendre
ce que cette opération de
substitution, qui efface un nom
(Juif) pour le, remplacer par un
adjectif substantivé
(Innommable), nous révèle
d'autre. Du lieu où «ça» pense à
l'insu de Raphaël Confiant, ce
texte nous donne à lire les
lettres d'une question restée en
souffrance, celle du nom dans sa
fonction de nom propre. Est-il
alors possible de penser qu'avec
les Juifs, qui donnent une place
centrale à la question du nom et
du texte, Raphaël Confiant a
trouvé l'objet qui donne
consistance à sa haine envieuse
?
Certaines
expressions qui valorisent un
trait identificatoire visible,
celles par exemple de
«France multicolore» , de
«Mozart noir» (pour ne
pas nommer le chevalier de
Saint-Georges, musicien du
XVIIIe siècle, resté méconnu
parce que mulâtre), certains
tapages médiatico-politiques
accompagnant la présence de
journalistes «noirs» à la
télévision, trouvent en France
un écho consensuel dans le
discours social et politique.
Masquant la réalité des
difficultés complexes posées à
l'idéal républicain par
l'intégration de Français dont
l'immigration s'inscrit dans
l'histoire coloniale, cet
engouement coloriste nous
indique la fascinante séduction
que peut exercer la jouissance
dans le champ scopique. Le
privilège donné dans le social à
un élément visible du corps est
toujours le signe d'une
dégradation de la dimension
symbolique de la parole et du
langage dont les conséquences ne
manquent pas d'être meurtrières.
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