Notre
monde est sexué et nous n'en sommes
pas encore revenus! La sexuation est sans
doute la régularité la plus
constante qu'ait pu observer notre espèce
depuis les débuts de l'hominisation.
Cette reproduction sexuée, l'existence
d'un principe mâle et d'un principe
femelle, concerne l'essentiel des espèces
animales. Pour autant cette différence
n'induit pas d'elle-même une inégalité,
pour cela il faut passer par une symbolisation,
par un marquage langagier, pour qu'elle
se traduise en rapport de domination.
La symbolisation est une mise à
distance du réel, une transformation
sur laquelle va s'étayer un rapport
de pouvoir. La nomination permet d'évoquer
la chose sans avoir à la convoquer.
Le nom tue la chose, comme l'écrivent
les linguistes. Il va s'agir de montrer
comment à partir d'une position
vécue comme inférieure vis
à vis des femmes, les hommes vont
produire un agencement social et politique
qui va masquer ce réel pour asseoir
une tentative plus ou moins réussie
de maîtrise du corps des femmes.
Mais le réel est impossible à
symboliser totalement, totalitairement.
Il échappe, il fait retour, avec
violence, et ce d'autant plus que les
sujets de la langue éprouvent des
difficultés dans leur rapports avec le
registre du symbolique, ce qui semble
être un fait de structure et peut-être
plus encore pour les hommes martiniquais. Par fait
de structure il faut entendre modèle
identificatoire proposé aux hommes
martiniquais en sachant premièrement
qu'il n'y a pas de déterminisme
absolu du sujet et deuxièmement
que ce modèle est en lui-même
suffisamment composite pour qu'il offre
des marges de liberté aux acteurs.
La
faiblesse des hommes :
Les
démographes le disent ils vivent
moins longtemps que les femmes, la surmortalité
les frappe à toutes les tranches
d'âges. La mort subite du nourrisson
touche prioritairement les garçons.
Les conduites addictives, suicidaires
sont des conduites masculines. Dame nature
le sait bien elle qui fait naître
102 garçons pour 100 filles. Pour
compenser.
Les
généticiens expliquent qu'il sera
plus compliqué et plus long de
« fabriquer » une
femme que de fabriquer un homme animal
assez fruste somme toute.. La fabrication
d'un homme est perçue comme un
arrêt dans un process dont l'achèvement
ultime est de faire une femme. Le bon
sens populaire ne le dit pas autrement
en affirmant qu'avant de faire un chef
d'œuvre il faut faire un brouillon!
Les
pédagogues constatent que les filles
réussissent mieux leurs études
que les garçons. En France comme
en Martinique les diplômés
sont des diplômées. A tel
point que Le Monde de l'Éducation
titrait il y a quelque temps « Sauvez
les garçons »
Les
muséographes, les musicologues,
les libraires et bien d'autres spécialistes
des affaires culturelles le constatent:
elles s'intéressent à la
culture bien plus que les hommes. (Bulletin
du dvpt culturel n°147 de Mai 2005).
Les
anthropologues le repèrent, les
premières sociétés
étaient des sociétés
matrilinéaires, parce que seules
les femmes peuvent dire avec certitude
celui-ci, celle-ci est mon fils, ma fille.
Pour les hommes il s'agit d'un acte de
foi. Une expérience du corps, immédiate
d'un côté, un rapport médiatisé
par la parole de l'autre. Il n'existe
pas de société matriarcale,
la filiation matrilinéaire pour
être attestée n'a pas besoin
de s'adosser à un pouvoir. Pour
les hommes il n'en va pas de même.
Pour Engels le passage au patriarcat sera
la défaite historique des femmes.
La
révolution technique de l'araire
qui va marquer le passage d'une agriculture
du bâton à fouir, essentiellement
féminine comme on en trouvait encore
au début du XX éme siècle
en Haute Egypte à une agriculture
masculine qui tire ce lointain ancêtre
de la charrue, va permettre les premiers
greniers à grains, les premières
accumulation de richesses dont il va falloir
assurer la transmission à ses vrais
enfants. Les hommes vont vouloir contrôler
le corps des femmes pour s'assurer de
leur descendance. On notera, et ce n'est
pas anodin, que cette prise de pouvoir
masculine s'accompagne des premières
guerres organisées inter-tribales.
Comme si les femmes étaient du
côté de la vie et les hommes
du côté de la mort.
Les
sexologues l'attestent la capacité
de jouissance des femmes est bien plus
grande que celle des hommes. Les orgasmes
multiples sont fréquents chez les
femmes alors que chez les hommes à
la longue il y a comme une usure. Il faut
un temps pour récupérer.
Chez certaines tribus africaines les hommes
sont tellement conscients de cette réalité
en leur défaveur qu'ils mettent
en œuvre des pratiques qui vont ôter
aux femmes cette surcapacité sexuelle
. Pouvoir des hommes qui s'inscrit avec
un alphabet de lettres de feu sur le corps
des femmes : l'excision. Ces hommes disent
des femmes non excisées qu'elles
sont « over-sexued »,
sur-sexuées, autrement dit des
salopes, des putains. Une autre version
explique qu'il s'agit d'enlever la partie
masculine de la femme en procédant
au rasoir à l'ablation du clitoris.
Les femmes sont les seuls être
vivants qui possèdent un
organe uniquement destiné au plaisir
organe et pour ce faire infiniment
plus innervé que le pénis masculin.
Une femme honnête n'a pas de plaisir?
En tout cas il y a là une reconnaissance
que les femmes ont cette capacité
étonnante de faire du même
( du féminin) à partir de
l'identique ( le féminin) mais
aussi de l'autre ( du masculin). A quoi
servent donc les hommes? Un peu plus au
nord du continent africain Aristote soucieux
de préserver les intérêts
des hommes dira qu'un rapport sexuel réussi
est celui qui permet d'imposer du masculin
au féminin, en d'autres termes
de faire un fils et surtout pas une fille.
Le
juif religieux à la première
prière du matin remercie Dieu ne
ne pas l'avoir fait femme et de lui éviter
ainsi d'avoir assumer la lourde tâche
de la socialisation familiale et de lui
permettre par là-même de
consacrer sa vie à l'étude
de la Thora.
En
Chine jusqu'à la fin du 20eme siècle
chez le Na, tribu du plateau himalayen
les hommes ne sont considérés
qu'au titre d'arroseur de la plante, de
l'enfant qui vient au ventre des femmes.
Elles reçoivent la nuit venue,
des visiteurs furtifs qui doivent s'échapper
au petit jour et avec lesquels il serait
de très mauvais goût de lier
des relations durables. Les mots père
papa n'existent pas dans la langue des
Na. On n'est pas loin de la parthénogénèse.
A quoi servent donc les hommes?
On
l'a bien compris pour les hommes il leur
faut justifier de leur existence dans
l'ordre symbolique. Alors que les premiers
dieux de l'humanité sont des dieux
féminins figurant la fécondité,
l'abondance, aux larges cuisses, aux larges
hanches, aux formes rebondies, à
une époque où le point de
vue des Na de Chine est le point de vue
commun de l'humanité, la révolution
du néolithique va introduire l'existence
des dieux masculins dont l'apogée
sera le triomphe du monothéisme,
sublime justification idéologique
dune pratique sociale de domination du
père au sein de la famille.
D'une
part l'humanité a connu d'autre
formes d'organisations sociales que celles
qui s'articulent autour du patriarcat
et par conséquent d'autres types
de rapports entre les hommes et les femmes.
D'autre part les hommes semblent contraints
de justifier leur présence, leur
existence auprès des femmes du
fait de non immédiateté
de leur rapport à leur progéniture.
Ce qu'ils font en occupant l'espace du
symbolique dans l'espoir d'y contraindre
le réel. Les hommes, s'ils ne veulent
être réduits au rôle
de couillon au sens étymologique
du terme, n'ont donc de possibilité
d'être que par l'intermédiaire
de la violence symbolique qu'ils exercent
à l'égard des femmes, d'un
forçage du réel par la symbolisation.
Quand la violence ne peut être symbolique
elle fait retour plus fortement encore
dans le réel. Ce qui nous ramène
directement en Martinique.
La
famille martiniquaise
Edouard
Glissant décrit la famille martiniquaise
première comme une rencontre entre,
un refus, une « antifamille »
née du traumatisme de l'esclavage
et de traces africaines, dont les caractéristiques
sont « famille investissement(
pour le profit du maître). Désir
de mort et meurtre de l'enfant par la
mère. Condition de la femme : génitrice.
Condition de l'homme :étalon Condition
de la famille : la vie au dehors ».
La trace des traditions africaines survivantes
au régime esclavagiste vont se
heurter aux formes occidentalisées
de la famille largement propagées
par l'église. Oedipianisation importée
et qui surdétermine les oppositions
issues des rapports maître-esclave.
Ces symbolisations contradictoires déchirent
le tissu familial et ont pour résultat
le plus manifeste et le « plus
généralisé »
« un sentiment d'irresponsabilité
dans l'organisation de la structure familiale. »
« Les pratiques d'irresponsabilisation
des hommes » conduisent
ces derniers à s'installer dans
un « non-être »
« sans dynamique de dépassement ».
De ce premier constat un peu déprimant
Edouard Glissant place quelque
espoir dans une révolution « véritable »
« multi-relationnelle »,
qu'il appelle de ses vœux et possible
pour peu que les Martiniquais prennent
d'abord conscience collectivement de cet
état pour rebondir ensuite.
Toujours
est-il que monte sans cesse la plainte
sur la « démission des
hommes martiniquais, leur penchant pour
la « drive », leur
passion pour le marronnage sexuel, leur
inouïe complaisance pour le rôle
de géniteur et leur absence dans la fonction paternelle. Tout
juste joueraient ils aux petits maîtres
immatures avec leur compagnes, qui par
ailleurs s'en accommoderaient bien plus
qu'elles ne veulent le dire. Il est donc
temps de questionner ce tableau si peu
flatteur.
Pourquoi
les hommes martiniquais sont-ils si peu
père?
Il
faut partir du constat souvent vérifié
que la famille martiniquaise se construit
autour de la trinité suivante :
la grand-mère, sa fille et les
enfants de cette fille. L'existence de
cette trinité qui n'est pas une
triangulation est le garde-fou, c'est
le cas de le dire, à la psychose.
La mère fait don de son premier
enfant à sa propre mère
et formule par là-même qu'elle
n'est pas toute pour son enfant et qu'il
n'est pas tout dans son désir à
elle. Un tiers existe. C'est par ce don
de l'enfant, au moment (!) où elle
renonce à la maternité qu'elle
devient femme. La virilité d'un
homme ne sera véritablement attestée
que par son aptitude à engrosser
une femme, son potentiel à être
géniteur et non pas père
puisque cette place n'est pas dans la
trinité ci-dessus évoquée.
Si on peut retrouver là des traces
du système esclavagiste l'important
est ailleurs. La procréation n'est
pas le but recherché, elle n'est que
le signe affiché, proclamé
sur le corps du socius, de la féminité
ou de la masculinité du sujet.
La possibilité d'un garçon
martiniquais d'accéder au statut
d'homme résulterait d'une donation
maternelle imaginaire bien sûr,
mais à l'efficace non moins réelle,
de sa part de virilité à
elle. A lui d'en faire la démonstration
permanente. « Cok moin derô
mare poul zot ».
On
voit bien l'inégalité de
la situation entre la femme et l'homme.
Pour elle l'accès à la maternité
et le renoncement qui l'accompagne est
la garantie socialement reconnue de son
identité sexuelle. Une seule fois
suffit. Pour lui c'est l'entrée
dans le défilé de la preuve
à faire sans cesse de sa virilité,
dans une démonstration qui vise
à honorer la part de la virilité
maternelle dont on lui a fait don. Don
qui exige un contre-don sans limite. Sans
limite est bien la caractéristique
de l'homme martiniquais. L'accès
au statut d'homme ne résulte d'aucune
séparation, d'aucun renoncement,
pour tout dire d'aucune castration. La
castration étant le prix à
payer pour une reconnaissance symbolique.
L'homme
martiniquais est entier, comme on le dit
d'un étalon, puisque sa virilité
lui a été donnée
sans qu'il ait eu à la conquérir,
à en payer le prix. « Les
hommes venus du froid »
sont reconnus comme hommes à condition
de renoncer à l'objet premier de
leur désir. C'est le mythe d'Oedipe.
L'objet du désir n'est jamais l'objet
perdu, il est toujours autre, toujours
inadéquat, toujours décevant.
On comprendra que certaines occidentales
à la recherche « D'un
homme qui ne serait pas du semblant »
pour parodier Lacan, ne soient pas
insensibles aux charmes de nos pays à
leurs tempéraments chauds.. Frantz
Fanon dans ses fulgurances avait déjà
décrit les implicites d'une telle
démarche. Mais ce que l'on cherche,
n'est pas ce que l'on a perdu.
Le
rapport à la loi
Hélas
on ne peut avoir le beurre et l'argent
du beurre même si c'est la laitière
qui en l'occurrence intéresse.
Cette absence de reconnaissance symbolique
se compense d'un besoin de ré-assurance,
de ré-investissement permanent
dans le réel. Il n'y a que les
conquêtes féminines renouvelées
qui puissent témoigner de
l'identité du sujet
confondue à sa virilité.
Si ce n'est pas le lieu ici de développer
le type de pathologie que produit ce montage
identificatoire on notera pour mémoire
l'existence, semble-t-il récurrente
chez les hommes, de dépression
et de bouffées délirantes,
voire de délires. Mais surtout
on s'attardera sur le type de rapport
qui s'instaure entre l'homme et la femme
à la suite de cette construction
identitaire masculine résultant
d'un don maternel imaginaire.
L'homme
se conduira en petit maître en porte
étendard de la phallicité
de sa mère. Combien d'hommes martiniquais
trentenaires, quadragénaires, géniteurs
qui vivent encore tout près ou
pas très loin de la maman? Ayant
obtenu la virilité sans n'avoir
rien versé en contrepartie les
exonérera de tout assujettissement
à la loi, au respect de la parole
donnée, ( « Pawol
pa ni koulé »)
aux règles contractuelles. Combien
de promesses jamais tenues? N'a-t-on jamais
vu nos politiciens se réunir, prendre
unanimement une décision et rentrer
chez eux en ayant tout oublié?
Ne sait on rien du rapport à la
loi de certains martiniquais? (« Débouya
pa péché »)
L'absence
de tiers référent dans la
confrontation inter-subjective homme-femme,
le déficit d'accès à
la symbolisation pour formuler le manque
livrera les partenaires à la plus
grande violence dans le réel. Il
faut dire que ce déficit est la
marque d'une extrême dépendance
à l'égard des femmes, seules
sources de réassurance identitaire
pour l'homme. Puisqu'il n'existe que comme
témoin délégué
de la virilité maternelle toute
faille, toute blessure, tout renvoi, tout
congé signifié, tourne au
drame. L'absence de tiers symbolique conduit
à un face à face non médiatisé
avec la partenaire. Le créole dit
bien la réalité de la relation
duelle « Coupé
famm'la, batt famm'la, raché famm'la »
L' hyper susceptibilité de l'homme
martiniquais est empreinte d'une jalousie
hors du commun. Les femmes le savent,
la jalousie est d'autant plus grande que
le lien entre l'homme et sa mère
est fort. Ce lien fusionnel dont la duplication
est recherchée dans la relation
avec la compagne conduit à l'absence
de distance et à ce que la moindre
remarque de la femme, surtout si elle
a comme on dit la langue bien pendue,
prenne vite des proportions démentielles.
Quand une femme quitte un homme père
de ses enfants quoiqu'il arrive il demeure
le père de ces enfants là,
mais encore faut-il que cette place lui
soit reconnue, ou très exactement
qu'il ait pu occupé cette place
ou qu'il ait été convoqué
pour l'occuper. Ce ne pas ce cas de figure
martiniquais. La
fragile construction identitaire de l'homme
s'effondre puisque c'est la totalité
de son être qui est mise en cause.
Il a le sentiment que tout s'écroule,
il prend la partie pour le tout, cela
s'appelle la faille narcissique. Il n'est
plus rien. « C'est
elle ou moi » Dimension
paranoïaque qui ne laisse à
l'autre aucune issue. Le déni de
la faille et le clivage du sujet sont
les seules réponses possibles.
« Ce n'est pas vrai
je ne cogne pas »
« Ce n'est pas moi
qui frappe, c'est elle qui est tombée »
« C'est toi qui me
provoque, c'est toi qui le cherche ».
« Ma jalousie, ma
violence sont à la hauteur de l'amour
que j'éprouve pour toi ».
Paroles inacceptables, dépourvues
de contenu, seuls les coups comptent.
La
violence masculine est à la mesure
de la fragilité d'une construction
identitaire, produit d'une constellation
familiale largement déterminée
par la coagulation disparate de traces
africaines, de séquelles du régime
esclavagiste et l'importation relativement
récente d'un modèle nucléaire
occidental.
Si
l'identité masculine martiniquaise
se construit autour de la fonction de
géniteur il resterait à
s'interroger sur ce qu'il en est de la
façon dont nous remplissons ce
rôle. Edouard Glissant dans « Le
discours antillais » résume
la chose dans une formule assassine :
« Avan i cho i tchuit ».
A nuancer sans aucun doute!
Roland
Sabra