Il faut donner de l’argent pour Haïti,
beaucoup d’argent, et il faut continuer
à donner mais sans que cela nous
disculpe, sans que ce geste si simple et
facile pour nous qui vivons du coté de
l’opulence ne nous dédouane…
Et il faut donner du temps pour Haïti,
et il faut continuer à donner de soi –
ce qui est déjà un peu plus embarrassant
– pour continuer à s’investir
personnellement et aider Haïti à se
reconstruire…
Mais essentiellement il faut aussi de la
« vigilance » pour aider Haïti. Pour que
personne ne profite de ce que le géant a
un genou à terre pour lui tordre le cou…
pour que personne ne vienne lui donner
des leçons, lui faire la morale ni lui
imposer un modèle de société.
La section Martinique de la Ligue des
Droits de l’Homme appelle à votre
générosité pour continuer à collecter de
l’argent dans le public (indispensable
et d’autant plus nécessaire qu’il vient
des poches citoyennes qui ne monnayent
pas la solidarité), et pour continuer à
donner de votre temps (si précieux) et
surtout pour que en vous sentant
responsable de Haïti vous veilliez à ce
que personne ne touche à son âme…
Car la machine qui s’est déjà mis en
route est redoutable, toute habillée de
bonnes intentions…
Et la France a une responsabilité
particulièrement immense sur ce qui se
passe à Haïti (et historique et
philosophique)
Et la Martinique a un lien
profondément privilégié avec Haïti dont
le partage de l’imaginaire issu de
l’usage des langues communes n’est pas
le moindre…
Pour ces deux raisons cumulées, nous
sommes à une place assez unique dans le
concert du monde et nous devons faire
que cette voix soit entendue à la table
des négociations qui se partagent Haïti…
Des conférences pour la reconstruction
de Haïti sont déjà en cours un peu
partout et les bras de fer entre
puissances pour tenir les commandes se
déroulent aux yeux de tous avec
impudence et hypocrisie…
La section Martinique de la Ligue des
Droits de l’Homme invite toutes les
consciences martiniquaises à s’investir
avec force et conviction pour que l’âme
haïtienne ne disparaisse sous l’aide
internationale…
La culture se soutient au jour le jour
de la langue et de l’espace bâti des
peuples.
Lors de la conquête des Amériques par
les européens, les Salésiens ne sont
venus à bout des Bororos en Amazonie que
lorsqu’ils ont compris que pour les
asservir enfin il leur fallait les
déplacer du village où se ressourçait au
quotidien leur vision du monde vers des
maisons toutes neuves organisées à la
mode européenne…
Aujourd’hui, si l’on laisse l’Occident
reconstruire Haïti suivant nos espaces
modernes et formater son économie
suivant nos convictions, les nouveaux
conquistadors auront devant eux la plus
ouverte des autoroutes pour aboutir
enfin à leur dessein.
Le véritable défi de ce XXIème siècle
est de faire cohabiter les différences,
car la diversité des cultures du monde
est une richesse aussi importante que
celle des espèces. Et à l’heure où le
monde est enfin unifié, éviter
l’universalisme écrasant des puissants
et trouver les passerelles entre
systèmes de valeurs est notre seule
chance de paix.
Il nous faudra éviter l’uniforme,
combattre le commun et ouvrir un lieu de
communication entre les peuples pour que
le véritable universel soit enfin un
espace de partage du vaisseau terre et
pour que la solidarité avec l’autre ne
se fasse pas à la seule condition de ce
qu’il devienne nous…
Nous devons apprendre à soutenir sans
dominer, à aider l’autre à être lui-même
en le respectant pour ce qu’il est : une
alternative précieuse, car unique,
d’être au monde.
Haïti, comme la plupart des pays
américains, est le produit de ce rêve
des Lumières qui voulut basculer l’homo
hiérarchicus dans la modernité… et qui
fit également émerger une économie
nouvelle et des nouveaux modes de
gestion des hommes…
Et au-delà de l’événement majeur que fut
le passage de l’esclavage au salariat
pour une même continuité logique
d’exploitation des forces de travail,
Haïti fut la première expérience faite
par un groupe d’hommes exilé de force et
vidé consciencieusement de ses mémoires
pour tenter de s’inventer un monde.
De là sans doute la dignité de ces
femmes et de ces hommes que rien n’a pu
anéantir… de là sans doute l’importance
capitale pour le reste de la planète de
ce peuple entièrement nouveau-né et
terriblement puissant.
De là que tout le respect leur soit dû
et que personne ne puisse aujourd’hui
dire qu’on aurait des leçons à leur
donner…
Personne n’a des leçons à donner à
Haïti, personne n’a à faire pour Haïti
ce que Haïti peut faire par lui-même,
car la solidarité n’est pas se
substituer à l’autre mais l’accompagner
à être lui-même.
Soyons donc vigilants et ne sombrons pas
dans l’autosatisfaction d’exporter notre
vision du monde, aussi convaincus que
nous soyons de sa pertinence pour
nous-mêmes, tendons la main pour aider
Haïti à se relever mais laissons-le
poursuivre son propre chemin.
Fort-de-France, 22 janvier 2010

L'âme d'Haïti en péril ?
Je comprends et partage l'interrogation
de Gustavo Torres. Mais il me semble que
le danger est ailleurs.
Ce n'est pas l'aide internationale qui
est une menace pour l'âme d'Haïti. Ce
qui a été une menace et une agression
d'un demi siècle pour l'âme d'Haïti ce
furent deux régimes populistes et
totalitaires rétrogrades et monstrueux.
L'un fut le duvaliérisme obscurantiste
et pitoyable, l'autre fut le régime
"l'avalasse" de J. B. Aristide dont
Préval fut le premier ministre. Sans
oublier quelques gouvernements
militaires. Le plus tragique est que
Duvalier était un médecin et Aristide un
prêtre. Ce furent 50 ans de
mal gouvernance ou plutôt d'amateurisme
politique sur fond de prédation
systématique d'une nouvelle oligarchie
surnommée en Haïti les "grands
mangeurs". Les "grands mangeurs" ont
mangé l'aide internationale, ils ont
mangé l'environnement déboisé, ils ont
mangé l'espoir, avec leurs "chimères"
armés.
Au contraire l'aide internationale
permettra d'abord de surnager et non de
"sortir à la nage du pays" (naje pou
soti) suivant la célèbre formule de René
Préval. Cette aide, malgré les pièges de
la médiatisation de l'émotion
spectacularisée, reflète un indéniable
mouvement de sympathie pour un pays qui
n'envoie pas de kamikaze s'exploser dans
les marchés et les transports publics.
Elle amènera une énorme bouffée
d'oxygène permettant une meilleure
respiration de la dignité. A partir de
la sortie de l'urgence qui déshumanise,
on pourra commencer à construire des
exigences.
L'aide arrivera dans un pays exsangue où
une administration zombie, moribonde et
discrédite n'est plus capable ni
qualifiée pour entreprendre la grande
œuvre de la Reconstruction. Comme dans
la tragédie grecque la "katastrofè" est
une possibilité pour une catharsis, une
guérison collective, une reconfiguration
de nos manières d'habiter et de
gouverner la rosée de nos terres.
Rafael Lucas, Institut Ibéro-américain,
Université de Bordeaux-3