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« Il ne faut pas que l’âme de Haïti disparaisse sous l’aide internationale »


par Gustavo Torres pour la section Martinique de la Ligue des Droits de l’homme




Il faut donner de l’argent pour Haïti, beaucoup d’argent, et il faut continuer à donner mais sans que cela nous disculpe, sans que ce geste si simple et facile pour nous qui vivons du coté de l’opulence ne nous dédouane…


Et il faut donner du temps pour Haïti, et il faut continuer à donner de soi – ce qui est déjà un peu plus embarrassant – pour continuer à s’investir personnellement et aider Haïti à se reconstruire…


Mais essentiellement il faut aussi de la « vigilance » pour aider Haïti. Pour que personne ne profite de ce que le géant a un genou à terre pour lui tordre le cou… pour que personne ne vienne lui donner des leçons, lui faire la morale ni lui imposer un modèle de société.

La section Martinique de la Ligue des Droits de l’Homme appelle à votre générosité pour continuer à collecter de l’argent dans le public (indispensable et d’autant plus nécessaire qu’il vient des poches citoyennes qui ne monnayent pas la solidarité), et pour continuer à donner de votre temps (si précieux) et surtout pour que en vous sentant responsable de Haïti vous veilliez à ce que personne ne touche à son âme…
Car la machine qui s’est déjà mis en route est redoutable, toute habillée de bonnes intentions…

Et la France a une responsabilité particulièrement immense sur ce qui se passe à Haïti (et historique et philosophique)

Et la Martinique a un lien profondément privilégié avec Haïti dont le partage de l’imaginaire issu de l’usage des langues communes n’est pas le moindre…
Pour ces deux raisons cumulées, nous sommes à une place assez unique dans le concert du monde et nous devons faire que cette voix soit entendue à la table des négociations qui se partagent Haïti…

Des conférences pour la reconstruction de Haïti sont déjà en cours un peu partout et les bras de fer entre puissances pour tenir les commandes se déroulent aux yeux de tous avec impudence et hypocrisie…
La section Martinique de la Ligue des Droits de l’Homme invite toutes les consciences martiniquaises à s’investir avec force et conviction pour que l’âme haïtienne ne disparaisse sous l’aide internationale…


La culture se soutient au jour le jour de la langue et de l’espace bâti des peuples.
Lors de la conquête des Amériques par les européens, les Salésiens ne sont venus à bout des Bororos en Amazonie que lorsqu’ils ont compris que pour les asservir enfin il leur fallait les déplacer du village où se ressourçait au quotidien leur vision du monde vers des maisons toutes neuves organisées à la mode européenne…


Aujourd’hui, si l’on laisse l’Occident reconstruire Haïti suivant nos espaces modernes et formater son économie suivant nos convictions, les nouveaux conquistadors auront devant eux la plus ouverte des autoroutes pour aboutir enfin à leur dessein.

Le véritable défi de ce XXIème siècle est de faire cohabiter les différences, car la diversité des cultures du monde est une richesse aussi importante que celle des espèces. Et à l’heure où le monde est enfin unifié, éviter l’universalisme écrasant des puissants et trouver les passerelles entre systèmes de valeurs est notre seule chance de paix.

Il nous faudra éviter l’uniforme, combattre le commun et ouvrir un lieu de communication entre les peuples pour que le véritable universel soit enfin un espace de partage du vaisseau terre et pour que la solidarité avec l’autre ne se fasse pas à la seule condition de ce qu’il devienne nous…


Nous devons apprendre à soutenir sans dominer, à aider l’autre à être lui-même en le respectant pour ce qu’il est : une alternative précieuse, car unique, d’être au monde.

Haïti, comme la plupart des pays américains, est le produit de ce rêve des Lumières qui voulut basculer l’homo hiérarchicus dans la modernité… et qui fit également émerger une économie nouvelle et des nouveaux modes de gestion des hommes…
Et au-delà de l’événement majeur que fut le passage de l’esclavage au salariat pour une même continuité logique d’exploitation des forces de travail, Haïti fut la première expérience faite par un groupe d’hommes exilé de force et vidé consciencieusement de ses mémoires pour tenter de s’inventer un monde.
De là sans doute la dignité de ces femmes et de ces hommes que rien n’a pu anéantir… de là sans doute l’importance capitale pour le reste de la planète de ce peuple entièrement nouveau-né et terriblement puissant.
De là que tout le respect leur soit dû et que personne ne puisse aujourd’hui dire qu’on aurait des leçons à leur donner…
Personne n’a des leçons à donner à Haïti, personne n’a à faire pour Haïti ce que Haïti peut faire par lui-même, car la solidarité n’est pas se substituer à l’autre mais l’accompagner à être lui-même.

Soyons donc vigilants et ne sombrons pas dans l’autosatisfaction d’exporter notre vision du monde, aussi convaincus que nous soyons de sa pertinence pour nous-mêmes, tendons la main pour aider Haïti à se relever mais laissons-le poursuivre son propre chemin.

Fort-de-France, 22 janvier 2010

 


L'âme d'Haïti en péril ?



Je comprends et partage l'interrogation de Gustavo Torres. Mais il me semble que le danger est ailleurs.

Ce n'est pas l'aide internationale qui est une menace pour l'âme d'Haïti. Ce qui a été une menace et une agression d'un demi siècle pour l'âme d'Haïti ce furent deux régimes populistes et totalitaires rétrogrades et monstrueux. L'un fut le duvaliérisme obscurantiste et pitoyable, l'autre fut le régime "l'avalasse" de J. B. Aristide dont Préval fut le premier ministre. Sans oublier quelques gouvernements militaires. Le plus tragique est que Duvalier était un médecin et Aristide un prêtre. Ce furent 50 ans de
mal gouvernance ou plutôt d'amateurisme politique sur fond de prédation systématique d'une nouvelle oligarchie surnommée en Haïti les "grands mangeurs". Les "grands mangeurs" ont mangé l'aide internationale, ils ont mangé l'environnement déboisé, ils ont mangé l'espoir, avec leurs "chimères" armés.



Au contraire l'aide internationale permettra d'abord de surnager et non de "sortir à la nage du pays" (naje pou soti) suivant la célèbre formule de René Préval. Cette aide, malgré les pièges de la médiatisation de l'émotion spectacularisée, reflète un indéniable mouvement de sympathie pour un pays qui n'envoie pas de kamikaze s'exploser dans les marchés et les transports publics. Elle amènera une énorme bouffée d'oxygène permettant une meilleure respiration de la dignité. A partir de la sortie de l'urgence qui déshumanise, on pourra commencer à construire des exigences.



L'aide arrivera dans un pays exsangue où une administration zombie, moribonde et discrédite n'est plus capable ni qualifiée pour entreprendre la grande œuvre de la Reconstruction. Comme dans la tragédie grecque la "katastrofè" est une possibilité pour une catharsis, une guérison collective, une reconfiguration de nos manières d'habiter et de gouverner la rosée de nos terres.



Rafael Lucas, Institut Ibéro-américain, Université de Bordeaux-3