Sommes-nous
des fantômes sur notre
propre île (?)
Ce qu’est le documentaire
On est sur Canal +. On se
croirait sur M6. Ton alarmiste, musique
dramatique et/ou stressante. Le
reportage s’intéresse aux confins de la
république. A la république dans tout ce
qu’elle a de «bananière». «Les békés
derniers maîtres de la Martinique»,
forcément ils sont maîtres de la banane
et des terres, et de l’import-export, et
de la distribution(40% du marché pour
deux entreprises différentes, et les 60%
qui restent), de nos âmes et de tout le
reste. Sont convoqués au tribunal:
Robert Parfait, un préfet représentant
de l’Etat français ( j’y
reviendrais...), Garcin Malsa. Soit un
membre du conseil d’administration du
PREMIER groupe de l’île qui n’est pas
béké, soit un élu d’une petite commune
du sud de la martinique très
revendicatif sur les questions
mémorielles( c’est faire de Vanneste le
représentant de la position française
sur les questions identitaires!) . Soit
personne. Ah si! Des grévistes qui
déclarent qu’il sont des «esclaves
modernes». Complaisamment. En souriant.
En s’énervant. En criant. Ils ont des
salaires faibles, sûrement, ils ont
droit à plus de primes, probablement,
mais des esclaves modernes? L’antillais
des villes qui ne sait plus comment
fonctionnent les exploitations se
laissera peut-être troubler, mais on
n’est plus à l’époque où les
travailleurs agricoles étaient payés
comme des chiens et se prenaient des
balles s’ils demandaient plus(et
d’ailleurs que disait le préfet de
l’Etat français à l’époque ou ils se les
prenaient les balles? Rien... Mais j’y
reviendrai...). Une exploitation
agricole c’est carré. Très carré.
La banane premier
employeur du pays? Et l’Etat français?
Les 150 000/200 000 personnes de la
conurbation Schoelcher/Lamentin/Fort-de-France/Saint-Joseph
se lèvent le matin pour aller aux
champs? Non, mais il faut imprimer une
vision passéiste et figée de l’île à
ceux qui regardent.
D’ailleurs, le béké n’a
pas changé, comme argument :10 secondes
bizarrement coupés de Despointes que
l’on accolle à une déclaration du père
Hayot dans les années 60. Regardez,
Nègres antillais, regardez
métropolitains, aux Antilles rien n’a
changé! Aux Antilles, c’est toujours
l’Ancien Régime! Et bien sûr ce sont des
métros qui nous exp(l)osent notre
vérité. Mais la méthode importe, coller
deux déclarations distantes de quarante
ans comme guise d’argument est une
tromperie à la fois du point de vue du
documentaire, mais aussi du point de vue
de la réalité. Un amalgame. Ca porte
bien son nom.
Parce que, bizarrement,
ce sont bien ces mêmes békés qui ont
signé l’appel du 22 Mai 1998 pour la
reconnaissance de l’esclavage comme
crime contre l’humanité. Quoique l’on
dise, ce sont des faits. Comme la
participation de békés aux
manifestations du 22 Mai, soit la date
de l’abolition de l’esclavage en
Martinique. Encore des faits. Disons
donc que la caste béké n’est plus si
unie, fermée, raciste. Au moins un peu.
Ce sont des faits. Le documentaire n’en
parle pas. En quarante ans, rien n’a
changé: les jeeps descendent toujours
taper du nègre dans les exploitations.
Au moins figurativement.
Parce que bizarrement en
2003 quand il s’est agit de choisir pour
le pays, des békés étaient pour, des
békés étaient contre, il n’y a qu’une
petite fraction de la classe politique
martiniquaise qui a calqué sa campagne
sur celle organisée par certains békés.
Ni l’UMP, ni le PPM, ni le RDM, ni le
MIM ne répondent aux ordres des békés.
Et depuis les années 70 leur importance
politique se réduit considérablement,
depuis les claques que la population de
Fort-de-France donnait à Max Elysée. Le
représentant du MEDEF Martinique est
Béké? Le président de LA CCIM? Ils sont
«aux ordres»?.
Bizarrement on n’en parle
pas dans ce documentaire, parce qu’au
fond il y a un mensonge fondamental dans
ce documentaire, un appel au bas fond de
nous mêmes, aux peurs faciles, et à la
compassion toujours renouvelée mais si
méprisante de nos métropolitains.
Bizarrement, pas un
intervenant qui irait dans un autre
sens. Il n’y a pas de sociologue,
d’économistes en Martinique? Pas un chef
d’entreprise qui dirait autre chose?Même
pas une petite citation de
Cabort-Masson? Forcément ça irait plus
loin que la simple dénonciation des
békés...
Ce qu’est notre économie
Oui, les békés ont
beaucoup de puissance en Martinique.
Mais pour autant sont-ils les seuls?
Sont-ils «les derniers maîtres de la
Martinique»?
Parlons de Cap-Est, c’est
toujours «békéland»? Pourtant la
population compte autant de
«martiniquais» que de békés. Il en est
de même pour notre économie. Elaguons:
Le groupe Parfait c’est
des békés?
Le groupe Ho Hio Hen,
c’est des békés?
Le groupe Lancry c’est
des békés?
(Vous avez déja les 60%
restants de la distribution ignorés par
le documentaire. La concentration est
moins forte qu’en France!)
Le groupe Clerc c’est des
békés?
Le groupe Jean Joseph
c’est des békés?
Antilles Sécurité c’est
des békés?
etc...
Et tous les autres
acteurs de l’île qui ne sont pas békés?
Il n’y a que des bananes et de l’import
en Martinique? Nous, Martiniquais, nous
en sommes sûrs maintenant puisque Canal+
nous le dit...
Des pans entiers de notre
économie sont oubliés, des pans entiers
où les békés se sont fait laminer ces
trente dernières années.
Il ne s’agit pas de dire
qu’il s’agit d’un crime de lèse majesté,
ou de défendre qui que ce soit, il
s’agit de dire le pays tel qu’il est et
non tel qu’on le fantasme.
Mais il y a autre chose,
un grand oubli sur certaines compagnies
monopolistiques, qui participent
éminemment à «la vie chère», puisque
c’est comme ça dit qu’on dit,
où sont toutes les
compagnies françaises qui s’en mettent
plein les poches ici?
Parce que ce reportage ne
sort qu’après les événements de Guyane
concernant la Sara.
Actionnaires de la Sara?
A 75%, l’Etat français et Total. Alors
parlons de monopoles et d’ententes sur
les prix. CGM. Avion France Cargo.
Bouygues. Vinci. SMDS. SME. Les banques
françaises en Martinique et leurs taux
exhorbitants sur les biens de
consommation et l’automobile(consultez
le Figaro!). Orange. Canal+(trois fois
le prix d’un abonnement en France!).
Tout ça c’est des békés? «Tout ça c’est
du vent»?
A qui profite le système?
On nous a tellement fait rentrer dans
notre crâne que c’est la France
généreuse qui nous a mis en esclavage,
nous en a sortis, nous a mis dans les
usines, nous a mis en département, nous
a mis dans le béton et dans des les
voitures, qu’on ne voit pas que s’ils
sont là et les békés avec, c’est qu’il y
a bien eu/a/aura toujours un intérêt
commun.
Parce que quand la France
a voulu, «Saint» Hugues soit béni, elle
s’en est débarassée des békés.
Ce qu’il y a en dessous
En période de crise il
convient de désigner un coupable. La
Guyane montre la France, la France nous
montrera les békés. Parce qu’ils sont en
Guadeloupe aussi. Le ton du reportage
hésite entre admiration de cette
dernière aristocratie française,
toujours puissante, quelque part dans
l’Empire, toujours aventureuse, toujours
en prise sur le Monde, dernier reflet
d’une puissance perdue, et le rejet, de
cette logique de caste, si arriérée, et
qui profite de ces pauvres nègres, qui,
décidémment ont trop souffert. Ecoutez
leurs voix:» nous sommes des esclaves
modernes».
Montrez ceci, c’est
montrer à la France que des abus
continuent sans qu’elle sache, c’est
appeller les Antillais à prendre
conscience. Le Mal, notre Mal, c’est les
békés. Rien d’autre. Avec la
collaboration de divers acteurs qui n’y
voient que leurs intérêts
directs(l’argent et la reconnaissance
médiatique).
Ce qui est le pire dans
tout ça, c’est que nous, Martiniquais,
on ose prétendre que si le pays est
dans cet état là c’est à cause des
békés. Les décharges sauvages? Les
magouilles? Les pratiques abusives de
licenciement en mairie comme en
entreprise? Le détournement de biens de
l’entreprise pour des coups de main? Les
vols sur exploitation agricole tenus par
des antillais par les employés mêmes? Le
débrouya pa péché c’est le béké?
Quand la Région, aux mains des
martiniquais, soutient la culture
bananière et l’industrie touristique
inconséquente, c’est les békés? Les
déchéances multiples dans le rhum et le
jeu, c’est les békés? Le mépris du
créole, de nos écoles, de notre
université, de nos médecins, de nos
employés, c’est les békés? Quand
certaines grandes entreprises
«martiniquaises» recrutaient/recrutent
leurs cadres directement en France,
c’est la faute des békés?
Atavisme. Moutonnerie.
Hérités de nos parents et de nos grands
parents. La peur du béké. Pourtant ça
fait longtemps qu’on n’a plus peur, que
l’on a pris nos destinées en main. On ne
peut pas pleurer et célébrer Aliker,
Césaire et puis six mois après chier sur
le béké. Parce que précisément ces deux
là et d’autres nous ont permis de nous
débarasser de nos entraves et de nos
peurs. En principe.
Premier coup de vent,
première vague, et le vomi se répand.
Je rajouterais deux
choses. La France dans ses élans
bienfaiteurs nous a toujours servis
cette soupe. Quand Schoelcher vote
l’abolition, il vote la réparation et le
maintien des biens des colons. Les mêmes
républicains qui voulaient nous sauver
des méchants mulâtres et békés pour
qu’on vote pour eux, maintenaient la
colonie et ses iniquités, maintenaient
le livret pour les ouvriers, votaient
pour la venue des «travailleurs
volontaires» venues d’Asie. On nous
sauve, pour mieux nous c..... Parce que
la dépendance véritable, le système tel
qu’il existe, profite à ceux qui le
maintiennent et le mettent en place
depuis quatre cents ans. Monoculture,
macrocéphalie, économie de l’exotisme,
«sauvegarde de la biodiversité», c’est
quoi ça? C’est qui qui a mis ça en place
chez nous?
Le Bumidom c’est les
békés? Le Bumidom ça n’a pas avantagé
les békés?
Quand il y a des taxes de
40% sur les produits venant des
Etats-Unis, ça arrange notre économie?
C’est les békés qui votent les taxes et
tarifs douaniers français? La
défiscalisation ne profite pas aux
entreprises françaises pour certains
chantiers? Aux particuliers français
pour qu’ils s’installent ici?
Le schoelcherisme, c’est
devenu le voile sur notre réalité, une
interface qui nous empêche de voir les
vrais problèmes et les vraies solutions.
Comme si nous avions une dette envers la
France. Comme si on oubliait que c’est
Bissette, Lagro, Césaire, Aliker, et
bien d’autres qui ont conquis nos
droits et nos libertés ici même, par eux
mêmes, par leurs propres forces.
Deuxième chose, Fanon et
Cabort Masson disaient une chose. Se
focaliser sur les élites locales qui
profitent du système colonial est une
erreur. Il faut
dénoncer/combattre/changer ces élites.
Mais elles ne sont pas le coeur du
problème. Garder les castes ou les
classes, leurs représentations et leurs
symboliques comme la métropole nous les
a donnés ne débouche sur rien. Parce que
ces élites profitent d’un système donné.
Parce que de toutes façons, dans un pays
responsable, on peut rebattre les cartes
un tant soit peu. C’est donc le système
qu’il faut combattre. Et il existe
pléthore de moyens d’actions. Mais ceux
ci exigent de voir clair, d’être
responsable de ce qui ne va pas chez
nous. On se dépossède nous mêmes en
faisant du béké notre seul et unique
mal. On absout toute responsabilité.
Nous sommes des fantômes sur notre
propre île.
L'auteur de cet article est un jeune martiniquais de 24 ans,
étudiant à la Sorbonne.
sa ki taw' lariviè paka
chayé'y
totozaka@hotmail.com