La
solitude : un chemin vers soi-même

par Gustave Nicolas Fischer,
professeur honoraire de psychologie
Le rapport sur les
solitudes en France publié début juillet par
l'Observatoire de la fondation de France
révèle une grande souffrance sociale. Elle
est un symptôme fort de notre manière
problématique de vivre avec les autres, et
de vivre avec nous-mêmes. La relation avec
les autres nous constitue comme être humain
; elle est comme le socle sur lequel chacun
peut construire sa vie. Tout au long de
notre existence, elle nous façonne ; c'est
dans la relation que se joue une grande
partie de notre vie.
Nous entrons dans le monde en apprenant à
être avec les autres. Le développement
psychologique et social de chacun est ainsi
marqué par ce qui se joue dans ses liens
avec autrui.
Ces liens sont des vecteurs à travers
lesquels chacun intériorise au cours de son
apprentissage social des rôles, des normes,
des valeurs sur la manière de vivre avec les
autres et de se comporter avec eux de façon
acceptable socialement.
Aujourd'hui, les relations sont marquées
chez de nombreuses personnes par une
dislocation de ces rôles, de ces valeurs,
liée en particulier à la baisse de
conscience des responsabilités, de la
prolifération des ersatz relationnels que
sont les réseaux sociaux sur Internet, de
l'individualisme désespéré qui se manifeste
comme une affirmation illusoire d'autonomie.
Dans le fond, nous n'apprenons plus à vivre
réellement avec les autres.
Les fractures de la vie (chômage,
séparation, mort d'un proche, maladie grave,
accident, catastrophe) sont des révélateurs
de la fragilité de nos liens et représentent
souvent des atteintes destructrices : elles
nous excluent du monde social, nous
rejettent, nous isolent.
La solitude montre de ce point de vue qu'il
ne s'agit pas seulement d'un problème social
d'isolement et de rejet, mais aussi d'une
faillite de notre mode d'existence sociale.
Quel est au fond la vraie nature de nos
attachements qui nous construisent, mais qui
peuvent aussi nous détruire ?
La solitude apparaît alors aux yeux de
beaucoup comme une expérience négative,
triste, affreuse où l'on n'a parfois plus de
raisons de vivre. A cet égard se pose une
question fondamentale : est-ce que nous
savons encore vivre avec nous-mêmes ? Si la
solitude est perçue négativement
aujourd'hui, n'est-ce pas parce que nous
n'avons pas pris, ni fait l'expérience avec
nous-mêmes ? Nous ne réalisons ni nous
n'acceptons réellement ce que cela comporte
de positif pour vivre.
Nous pensons la solitude comme une
expérience négative à éviter car nous
percevons souvent la solitude comme une
perte de nous-mêmes ; elle nous prive de la
reconnaissance dont nous avons besoin du
fait que nous n'existons souvent que dans le
regard des autres. Or, dans la solitude
chacun est renvoyé à lui-même Tout le monde
fait un jour l'expérience de la solitude à
travers les épreuves de la vie où on est
confronté à soi-même, à sa propre vie celle
que chacun doit assumer seul.
Dans la vie ordinaire nous pensons souvent
de façon illusoire que les autres nous
aident à régler nos problèmes ; en fait,
quand on est seul alors seulement on réalise
que personne ne règle le problème à notre
place. La solitude est plus qu'on ne le
croit une école de vie où l'on peut beaucoup
apprendre sur soi-même, apprendre à vivre
avec soi-même, par soi-même et non plus par
procuration avec les autres.
LE RETOUR VERS SOI DANS LA SOLITUDE, UN
PASSAGE VERS SA PROPRE VIE
La solitude peut-être une école où l'on
devient responsable de soi, mais plus
largement aussi responsable des autres car
la solitude peut être une expérience
d'ouverture au monde et non d'enfermement.
La solitude est si difficile à supporter par
ce que nous avons souvent tout misé sur les
relations extérieures, alors que nous
n'avons peut-être jamais réussi à construire
notre propre vie en ayant une vie à nous,
une vie intérieure.
Pour beaucoup, l'intérieur c'est le vide,
car nous ne savons pas quoi faire avec
nous-mêmes. Nous nous ennuyons quand nous
sommes seuls, peut-être parce que nous
sommes étrangers à nous-mêmes. C'est dire
que la solitude est une expérience
indispensable de rencontre avec soi-même. La
solitude, c'est prendre sa vie en main,
vivre avec ce que nous sommes devenus, pour
nous retrouver. Car bien souvent nous
faisons tout pour échapper à nous-mêmes.
Apprendre à vivre sa solitude, c'est aussi
commencer à habiter sa propre vie. La
solitude apprend combien il est difficile
d'avoir une vie à soi. Car se retrouver,
c'est être présent à soi, c'est retrouver un
espace intérieur où on se réapproprie sa
vie. La dimension de l'intériorité est
souvent dissociée de la solitude et mal
comprise. Il n'y a pas d'intérieur sans
séparation, qui n'est pas simplement coupure
d'avec les autres ; exister comme être seul,
c'est une condition essentielle pour se
retrouver avec soi.
Se retrouver avec soi est donc une exigence
de la solitude pour se construire et se
construire comme être humain. Ce retour vers
soi est le mouvement même vers sa propre
réalisation qui apparaît d'autant plus
nécessaire que nous sommes tous pris dans
des situations relationnelles qui nous
enferment souvent et nous dispersent.
Le retour vers soi dans la solitude est un
voyage que les circonstances de la vie nous
imposent souvent, mais qu'il faut savoir
accueillir non comme un drame et une
impossibilité de vivre, mais comme un
passage vers sa propre vie.
Alors seulement la solitude peut donner lieu
à une métamorphose intérieure qui permet de
vivre votre vie comme le seul chemin de
notre accomplissement véritable.
Gustave Nicolas Fischer est l'auteur de La
Trace de l'Autre (Odile Jacob, 2005).
Le monde 22.07.10 |
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