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Lutte des classes et
des sexes
Alors que les discours sur la
rénovation de la gauche se
multiplient, retour aux sources.
Par Roland Pfefferkorn, professeur
de sociologie à l’université
Marc-Bloch de Strasbourg, cultures
et sociétés en Europe (CNRS)
Les
signes du retour des classes
sociales dans la discussion
publique, savante ou
«ordinaire», se multiplient. Les
expressions «classe sociale»,
«classe ouvrière», «classe
salariale» et d’autres
réapparaissent dans les titres
de livres ou d’articles. Cette
réapparition s’effectue encore
avec une certaine discrétion.
Car la disqualification de ce
concept semble aller de soi pour
nombre d’intellectuels
médiatiques ou spécialistes des
sciences sociales. La structure
de classe des sociétés
capitalistes contemporaines a
été bouleversée et l’ancienne
classe ouvrière «n’est plus
ce qu’elle n’a jamais été».
De plus, après l’annonce répétée
de son avènement, l’immense
classe moyenne censée couvrir
80 % de
la population serait en train de «disparaître» à son tour. La
bourgeoisie par contre est toujours
là.
Parallèlement au retour des classes,
la critique de la polarisation du
regard sur les seuls rapports de
classe s’est affirmée. Les
transformations de la place des
femmes et l’émergence du genre en
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|
Le dernier ouvrage de Roland
Pfefferkorn |
tant que catégorie d’analyse n’ont
pas encore provoqué tous les effets
escomptés, tant sur le plan
politique que scientifique. Mais, la
recherche portant sur les rapports
sociaux de sexe s’est imposée dans
les sciences sociales. Les rapports
de génération et les rapports de
«racisation» sont également l’objet
d’investigations depuis deux ou
trois décennies. Il faudrait
apprendre à penser la structure
sociale comme un entrecroisement
dynamique de l’ensemble des rapports
sociaux, chacun imprimant sa marque
sur les autres.
Le
retour des classes a été précédé et
accompagné d’un retour récent de
Marx. Ses analyses étaient
discréditées dans la conjoncture
théorique des années 80 et 90.
Celle-ci était profondément marquée
par le contexte politique : le
déclin puis l’effondrement de
l’URSS, la crise prolongée en Europe
et sur d’autres continents du
mouvement ouvrier et notamment de
son modèle social-démocrate, tant
dans sa version (post)-stalinienne
que socialiste, sans compter les
entreprises idéologiques multiformes
et systématiques qui toutes visaient
à reléguer l’auteur du Capital
et les utopies de transformations sociales aux oubliettes. Depuis le
milieu des années 90, son œuvre est
dégagée progressivement des ornières
positiviste et structuraliste dans
lesquelles l’enfonçaient certaines
lectures réductrices. La
distanciation du rapport des
intellectuels, en particulier dans
les sciences sociales, avec les
organisations politiques, notamment
le Parti communiste, est aussi un
reflet de cette crise. Ces dernières
années un grand nombre de travaux de
philosophes et de sociologues ont
contribué à relire l’œuvre de Marx
dans sa cohérence d’ensemble,
débarrassée des déformations, des
simplifications ou des
interprétations problématiques.
Le
retour récent des classes sociales
fait suite à leur éviction brutale
au cours des années 80 et 90. La
quasi-disparition d’un «discours
de classe en tant que discours de
type scientifique à prétention
politique» a été attribuée à
trois facteurs principaux qui
n’épuisent cependant pas la question
: l’affaiblissement des liens entre
les intellectuels et le PCF ;
l’effondrement du noyau central de
la classe ouvrière industrielle ;
l’invasion de nouveaux discours et
de pratiques managériales.
Ce
rejet du discours de classe est
probablement à inscrire aussi dans
un mouvement plus vaste : la
quasi-disparition dans les sciences
sociales de variables structurelles
comme la démographie, l’économie, la
technologie, la géographie et la
focalisation des spécialistes sur la
petite échelle. Les identités ont
remplacé les structures au cœur des
disciplines, de plus elles sont
multiples et instables, et, selon
les nouvelles orthodoxies, elles ne
sont construites que de «manière
discursive». La prise en compte du
«sexe social» comme variable
structurante est très récente. Elle
n’intervient pas en tant que telle
dans la littérature sociologique
avant les années 70. La prégnance du
mouvement ouvrier au cours des
années 60 et 70 et l’influence de la
tradition ouverte par Marx permet de
comprendre aussi que pour théoriser
les rapports entre hommes et femmes
ce sont des approches en termes de
«rapports sociaux de sexe» qui vont
se développer dans la sociologie
française dans le sillage d’une
partie du mouvement des femmes. Le
système d’oppression et de
domination spécifique des hommes sur
les femmes sera également théorisé
sous le nom de «patriarcat».
Avec le
reflux des conceptualisations en
termes de classes (de rapport de
classe et de rapports sociaux) et
l’influence croissante des
élaborations d’origine
anglo-saxonne, le genre va se
diffuser au cours des années
suivantes, lentement en France, plus
rapidement dans la plupart des
autres pays. La mise au jour de tels
rapports sociaux de sexe (mais aussi
de rapports de génération) au sein
des sociétés occidentales est donc
relativement récente. Ces rapports
longtemps occultés étaient restés
jusqu’alors impensés. Les analyses
en termes de genre vont se
développer dans un premier temps
davantage dans des pays anglo-saxons
où les approches en termes de
classes sociales (et de rapports de
classe) étaient minoritaires dans
les milieux académiques au cours des
années 50 et 60. Inversement en
France les analyses en termes de
rapports sociaux de sexes (et de
générations) sont élaborées dès les
années 70 et 80 et se construisent à
partir d’une lecture critique du
paradigme marxien. Elles ne se
diffusent malgré tout que très
parcimonieusement en sociologie, en
histoire ou dans le champ des
«études féministes».
La
remise en cause de l’«Etat social»,
la promotion du marché comme
instance ultime de régulation
compensée éventuellement par
l’action caritative et la montée de
l’individualisme contractuel n’ont
pas été sans effet sur les lectures
proposées de la structure sociale.
Dans la vulgate libérale, sur un
marché il y a des individus
atomisés, acheteurs et vendeurs,
éventuellement négociateurs ou
plaideurs, il n’y a pas de classes
sociales. La forte montée des
inégalités sociales depuis le début
des années 80 et le renouveau des
conflits sociaux, a cependant
conduit une part croissante de
sociologues à (re)prendre au sérieux
les analyses en termes de classes et
à abandonner la rengaine de
l’individualisation du social. Le
retour en force d’analyses portant
sur les classes confirme en outre
l’existence de véritables cycles
conceptuels. La présence dans le
discours sociologique, et plus
largement dans le débat public, de
la notion de «classes sociales» suit
en effet une alternance de phases
hautes et de creux. Ces cycles des
concepts et des idées semblent
correspondre à d’autres cycles
renvoyant aux rapports de force
tels qu’ils s’expriment dans la
société, notamment ceux que
d’aucuns appelaient autrefois les
«cycles de la lutte des classes».
Dernier
ouvrage paru : Inégalités et
rapports sociaux. Rapports de
classes, rapports de sexes (éd.
la Dispute, 2007).
http://www.liberation.fr/rebonds/274566.FR.php
© Libération
QUOTIDIEN : mardi 28 août 2007
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