La révolte des femmes de
Jawarish

A Ramleh, en
Israël, huit femmes du clan Abu-Ghanem
ont été victimes de " crimes d'honneur "
depuis 2000. RINA CASTELNUOVO/" THE NEW
YORK TIMES "
Dans la
banlieue de Tel-Aviv, Hamda, 19 ans, a
été assassinée par son frère. Un crime
d'honneur, comme en sont victimes une
dizaine de femmes arabes israéliennes
chaque année
Dans les
quartiers arabes de Ramleh, tout le monde
savait que ses jours étaient comptés. Son
nom figurait sur la liste noire des filles
dont le comportement déplaît aux gangs de
Jawarish, l'un des secteurs les plus pauvres
de cette banlieue mixte et mal famée de
Tel-Aviv. Depuis 2000, sept femmes du clan
Abu-Ghanem avaient déjà été assassinées pour
des motifs aussi dérisoires que le refus
d'un mariage arrangé ou un sourire à un
homme dans la rue.
Hamda Abu-Ghanem a été la huitième. A la
mi-janvier, la police a retrouvé son corps
criblé de balles au domicile de ses parents.
Selon la rumeur, la jeune femme, âgée de 19
ans, aurait été châtiée pour avoir été
surprise au téléphone avec son cousin. Comme
Naïfa, Suzan, Zinat, Sabrin, Amira, Reem et
Shirihan, Hamda a été la victime d'un crime
d'honneur, un acte destiné selon ses auteurs
à laver la réputation de la famille.
Une dizaine d'Arabes israéliennes tombent
chaque année sous les coups de cette "
tradition " qui sévit également dans les
Territoires occupés. " Auparavant, ces
crimes étaient justifiés par une accusation
de relation sexuelle hors mariage, dit
Aïda Touma-Suleiman, directrice de
l'association Femmes contre la violence,
basée à Nazareth. Aujourd'hui, parce que
les femmes évoluent dans un environnement de
plus en plus ouvert, parce qu'elles font des
études plus longues, certains hommes se
sentent davantage menacés. L'écart le plus
bénin est perçu comme une remise en cause de
leur domination. " Dans une enquête
menée en 2005 au sein de la communauté arabe
israélienne, 30 % des personnes interrogées
affirmaient " comprendre " les crimes
d'honneur. Mais la mort de Hamda Abu-Ghanem
marque un tournant. Car à Ramleh, la loi du
silence a été brisée. Le voile de peur et de
complaisance qui recouvre ces actes s'est
déchiré. " D'habitude, lorsque l'on
débarque sur le lieu de ces crimes, c'est
comme si rien ne s'était passé, explique
Yifrah Duchovny, le commandant local de la
police. Il n'y a pas de traces de sang,
tout a été nettoyé et le père peut passer à
côté du cadavre de sa fille sans manifester
la moindre émotion. Comme par hasard, les
proches de la victime n'ont rien vu et rien
entendu. "
Sur les sept précédents meurtres, faute
de témoins à charge, un seul a abouti à une
inculpation. Mais après ce huitième cas, une
vingtaine de femmes ont accepté de
collaborer avec la police. " Trop, c'est
trop, dit Samah Aghbariya, qui dirige un
centre culturel pour filles dans la vieille
ville de Ramleh. Ce crime était tellement
injuste. Tout le monde savait que Hamda
était innocente. Les femmes ont été
bouleversées et elles se sont dit : ça
suffit. "
La rébellion n'a pas été facile. Les
relations sont minées entre les policiers,
en majorité juifs, et la minorité arabe de
la ville (18 000 habitants sur un total de
62 000). La méfiance est permanente depuis
1948. La presque totalité des Palestiniens
de la ville avaient alors été expulsés par
les milices sionistes. Et le maire actuel,
Yoel Lavie, un ex-tankiste fort en gueule,
membre de Kadima, le parti du premier
ministre Ehoud Olmert, exhibe sans rougir
ses préjugés antiarabes. Dédaigneux du riche
passé de sa commune, fondée au VIIIe siècle
par un calife omeyyade, il ambitionne d'en
hébraïser le nom, dont il juge la sonorité
trop proche de Ramallah, la capitale de la
Cisjordanie. En novembre 2006, en réponse à
une association qui lui suggérait de donner
à certaines ruelles de la casbah le nom de
célèbres poètes palestiniens comme Emil
Habibi, il répliquait : " Les Arabes
peuvent aller se faire foutre. " Dans un
tel contexte, difficile pour un Arabe, et
qui plus est une femme, de s'en remettre aux
autorités locales.
" Les Israéliens se plaisent à croire
qu'ils ont apporté les Lumières à notre
région, dit Aïda Touma-Suleiman.
C'est vrai qu'à la différence du code pénal
en vigueur dans les Territoires occupés
- qui punit le crime d'honneur de peines de
prison très légères - , au regard de la
loi israélienne, un meurtre est un meurtre.
C'est vrai aussi que le filet de protection
sociale, même s'il demeure insuffisant, y
est plus développé. Mais en même temps, le
phénomène de dépossession et de déchéance
que nous subissons depuis la création
d'Israël incite nos dirigeants à se
recroqueviller sur l'ultime espace où leur
autorité est encore reconnue, à savoir la
famille. Faute d'influence sur le politique,
ils se crispent sur le social et le culturel
et freinent la nécessaire évolution des
normes. "
Les dépositions des femmes du quartier de
Jawarish ont abouti à l'arrestation de Kamal
Abu-Ghanem, le propre frère de Hamda, âgé de
30 ans. Selon la police, c'est lui qui
aurait tiré les coups de feu mortels. Lors
de leur confrontation avec lui, ses soeurs
n'ont pas fait mystère de leurs soupçons.
" Tu es un chien, un tueur, reste en prison
jusqu'à la fin de ta vie ", a lâché
l'une d'elles, selon les transcriptions de
la police. " Pourquoi tu n'essaies pas de
me tuer moi aussi ?, avait crié une
autre. Je n'ai plus peur de toi. "
Interrogée par la télévision israélienne sur
la tombe de sa fille, Imama, la mère de
Hamda, avait confié son désir qu'" il
paie pour son crime ". Le calvaire de
Hamda soulève cependant de nombreuses
questions sur la prévention des crimes
d'honneur par la police et la justice
israéliennes. A 16 ans, déjà en butte aux
menaces de son frère, la jeune fille avait
été placée dans l'un des foyers des services
sociaux de Ramleh. Lassée de cette
claustration, Hamda avait choisi de
rejoindre sa famille une fois majeure, bien
qu'elle ait été consciente de mettre sa vie
en danger lors de son retour à Jawarish.
En juillet, Kamal l'avait à nouveau
agressée, alors qu'elle s'entretenait au
téléphone avec son cousin. Prétextant que
des hommes du quartier l'avaient traitée de
" prostituée ", il lui avait interdit
de quitter le domicile familial. Hamda avait
néanmoins trouvé la force de déposer plainte
et, le même jour, son frère avait été
arrêté. Trois mois plus tard, il était
relâché : Hamda, visiblement sous la
pression de sa famille, avait affirmé devant
le juge que ses relations avec Kamal étaient
bonnes.
" Il est trop facile d'imputer le
manque de résultat à la seule loi du silence,
accuse Aïda Touma-Suleiman. A la fin des
années 1990, nous avons transmis au
commissariat de Ramleh une liste de noms de
femmes menacées. Personne n'y a porté
attention et cinq d'entre elles ont été
tuées. " Pour la directrice de Femmes
contre la violence, policiers, procureurs et
journalistes israéliens ont du mal à se
départir d'une approche " culturaliste "
des crimes d'honneur. " L'idée que le
meurtre d'une femme juive est un acte
criminel alors que celui d'une femme arabe
est un acte culturel est encore trop
présente dans les esprits,
explique-t-elle. La vérité, c'est que tout
se mélange, à Jawarish. Les tueurs ont un
passé délinquant déjà souvent chargé.
Liquider les filles est un moyen pour eux de
garder le contrôle d'un territoire et d'une
population. Si la police travaillait
sérieusement sur le trafic de drogue, par
exemple, elle aurait pu éviter certains de
ces crimes. "
L'un des cas en cause est celui de Reem
Abu-Ghanem, tuée en mars 2006. La jeune
femme s'était enfuie de chez ses parents
avec son ami pour échapper à un mariage
forcé. Elle avait finalement accepté de
réintégrer le domicile familial lorsque ses
frères s'étaient engagés par écrit à ne pas
lui faire de mal. Quelques jours plus tard,
Reem était droguée au moyen d'un
anesthésique fourni par l'un de ses frères
pédiatres, étranglée puis jetée dans un
puits. " C'était écrit, soupire Aïda
Touma-Suleiman. Pourquoi la police
l'a-t-elle renvoyée chez elle ? "
Le commandant Yifrah Duchovny se souvient
avoir parlé personnellement à Reem. "
J'ai tout tenté pour la convaincre d'aller
en foyer, mais elle était majeure et elle a
ignoré mes conseils. Tant que nous n'aurons
pas de programme de protection des témoins
comme il en existe aux Etats-Unis, notre
capacité d'action restera limitée. "
Samah Aghbariya approuve : " La
majorité des policiers font ce qu'ils
peuvent. Une fois, l'un d'eux a même hébergé
chez lui une fille qui était en danger. "
Elle évoque la pénurie de travailleurs
sociaux dans les quartiers arabes par
rapport à leurs voisins juifs : " Nous ne
sommes que quatre pour une population de 18
000 personnes. Il est évident que ce
problème n'est pas une priorité pour les
pouvoirs publics. Mais tout cela n'est
qu'une partie de la solution. Il faut
resserrer les contacts entre notre
communauté et les institutions. Et il faut
surtout travailler sur l'éducation et les
mentalités. " Les enquêtes montrent que
plus le niveau d'études augmente, moins les
crimes d'honneur sont acceptés.
En mars, Samah Aghbariya a réuni à la
même table policiers, professeurs,
éducateurs et même le cheikh de la mosquée.
Le temps presse. De l'avis général, les
femmes qui ont osé parler sont dans le
collimateur des tueurs. L'une d'entre elles,
le principal témoin à charge, a d'ailleurs
disparu depuis plusieurs semaines. La police
veut croire qu'elle est partie épouser un
Bédouin du Néguev. Mais pour les gens de
Jawarish, elle est d'ores et déjà la
neuvième victime du clan Abu-Ghanem.
Benjamin Barthe