Aux jeunes d'aujourd'hui, le conflit
du Proche-Orient paraît éternel.
Il leur semble qu'avant 1967 (bientôt
quarante ans...), la paix régnait
dans la région jusqu'à
ce que la guerre de six jours (juin
1967) vienne y mettre un terme en
détruisant au passage l'Etat
palestinien qu'ils imaginent établi
en Cisjordanie et à Gaza. Ce
brouet d'ignorance nourrit une doxa
qui a fait de ce conflit le coeur
du monde, à l'instar des prophéties
apocalyptiques qui, jadis, situaient
à Jérusalem la rédemption
de l'humanité.
A
ceux-là, il sera difficile
d'entendre la petite musique de mort
qui monte à pas feutrés
depuis des années et semble
redoubler de vigueur cet été.
Elle nous dit que "l'Etat créé
en 1948" est à l'origine
de "tous les problèmes
de la région". Voire au-delà.
D'autres parlent d'une "anomalie
historique" appelée à
disparaître. En France, par
exemple, dans les sphères dirigeantes
de l'Etat : Dominique de Villepin,
alors secrétaire général
de l'Elysée, se demandait en
2001 si, au regard du temps long de
l'Histoire, Israël était
plus qu'une péripétie
; ou au Quai d'Orsay : un ambassadeur
de France qualifiait récemment
Israël de "petit Etat de
merde".
Etape
par étape, la petite musique
de mort délégitime l'Etat
en trop sur la terre. Elle nous dit
qu'il fut fondé en 1948 (ex
nihilo ?), "conséquence"
de la Shoah, compensation offerte
aux Juifs par l'Europe sur le dos
des Arabes. En oubliant que les structures
de l'Etat d'Israël étaient
en place avant 1940, depuis le système
de santé (1920) et la centrale
syndicale Histadrout (1920) jusqu'au
réseau de transports publics
(1935) ; depuis le premier lycée
hébraïque (1906) jusqu'à
l'université du même
nom (1925) ; depuis la force de défense
(Haganah, 1920) jusqu'à la
radio nationale (1934) ; et que la
"colonie" de Tel-Aviv (1909)
a déjà presque un siècle
d'existence. Elle fait oublier, la
petite musique, qu'à l'origine
de cette violence sans fin est le
refus sans fin de l'Etat juif. Elle
masque que la réponse militaire
"disproportionnée"
fait écho à la négation
disproportionnée du droit de
vivre. Le Hezbollah, et derrière
lui la "rue arabe", parle
d'"entité usurpatrice"
et d'"Etat transitoire",
ignore Israël sur les atlas locaux
et désigne les villes de l'Etat
juif comme des "colonies".
Tout
se négocie sauf le droit d'exister.
Si les armes des milices se taisent,
la violence cessera. Si celles d'Israël
renoncent à la disproportion,
c'en sera fini de l'Etat d'Israël.
A cette disproportion des enjeux,
beaucoup, en Occident, restent sourds.
Comme jadis les "compagnons de
route" avaient été
sourds face à la catastrophe
soviétique. Comme auparavant
les Munichois avaient été
sourds quand, pour "sauver la
paix", il s'agissait de sacrifier
les petits. Les voici donc qui reprennent
à mi-voix la petite musique
de mort, celle qui permet de faire
oublier que le refus de l'existence
d'Israël, de quelque façon
qu'on l'habille, à la mode
nassérienne, baasiste ou hezbollesque,
constitue la genèse de la violence.
D'ailleurs,
il suffit que l'armée israélienne
faiblisse et que les centres urbains
de l'Etat juif soient touchés,
pour que l'apparente acceptation du
fait israélien vole en éclats.
Alors, la rue reprend le dessus, et
avec elle la populace qui hurle au
sang. En Orient, nul n'ignore les
appels au massacre qui sont proférés.
En Occident, on préfère
pudiquement les ignorer, y voyant
seulement du "lyrisme oriental",
des "outrances verbales",
en dépit des mises en garde
répétées. Le
désir de meurtre envers Israël
est le seul "aphrodisiaque"
toléré (dixit feu le
roi du Maroc Hassan II) d'un monde
arabe qui, avec l'Afrique noire, demeure
la zone la plus régressive
de la planète (en 2004, il
ne se traduisait pas plus de livres
dans ce vaste ensemble que dans un
petit pays comme la Grèce).
"Détruire
Israël", disent-ils. Et
il s'agirait d'une figure de rhétorique
? Depuis des siècles, les figures
de rhétorique dégoulinent
du sang des autres. C'est un appel
au génocide, explicite ici,
subliminal là, que susurre
la petite musique de mort. Et des
millions d'"idiots utiles"
la reprennent en Occident, inconscients
des enjeux, aveuglés par l'illusion
d'une force militaire qui n'aura qu'un
temps.
Il
y a plus de quarante ans déjà
que Hannah Arendt écrivait
à une amie (11 juin 1963) :
"Je sais, ou je crois savoir
que si une catastrophe devait atteindre
cet Etat juif, pour quelque raison
que ce soit (et même s'il s'agissait
de sa propre folie), ce serait sans
doute la catastrophe finale pour le
peuple juif tout entier, quelles que
puissent être alors les opinions
de chacun d'entre nous."
Georges
Bensoussan, professeur d'histoire
et responsable éditorial du
Mémorial de la Shoah (Paris),
est l'auteur d'Europe, une passion
génocidaire (éd. Mille
et une nuits, 464 p., 20 €).
Article paru dans l'édition
du 01.09.06