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Niger : les maux de la
faim
Reportage
La sécheresse, qui décime les troupeaux et fait
grimper les prix des denrées alimentaires de
base, place ce pays désertique en état de crise
alimentaire aiguë.
Par JULIE VANDAL Envoyée spéciale à Maradi
(Niger)

Photo prise dans le sud du Niger, en 2005 (Finbarr
O'Reilly / Reuters).
Le pas est fébrile, le regard triste,
ailleurs, comme obnubilé par un seul et même
problème. Nanou Souleymane Aboumat le
concède : «Tous les matins, je me demande ce
que ma famille va manger. Notre grenier est
vide, mon mari est parti chercher du travail
en ville mais cela ne change rien.» Debout à
l’ombre d’un grand arbre, la jeune mère de
19 ans fait la queue parmi des centaines de
femmes. Le temps d’une journée, la cour
sablonneuse de l’école de Guirari, le
village de cultivateurs ou elle réside à 80
kilomètres au nord de Zinder, a été
transformée en lieu de rationnement. Les
humanitaires y distribuent de la farine
enrichie et de l’huile pour un mois. Une
aubaine mais un bien maigre palliatif face
au manque, de plus en plus pressant.
Certes, le Niger connaît une malnutrition
chronique, a tel point qu’en 1974, puis en
1984 et en 2005, le pays avait été affecté
par de graves crises alimentaires. Mais de
nombreux observateurs s’accordent à dire que
la situation actuelle est catastrophique.
Cette année, l’insécurité alimentaire est
qualifiée de «critique à extrême». Selon une
enquête diligentée par le gouvernement, près
de la moitié de la population souffre
actuellement de malnutrition, soit 7
millions de personnes sur les 15 millions
d’habitants du Niger. Parmi eux, 2,6
millions sont déjà au plus mal, avec moins
de dix jours de réserve alimentaire. Alors
que la période de soudure annuelle - entre
deux récoltes - devrait cette année durer
six mois au lieu des trois habituels.
«A cause d’une faible pluviométrie en 2009,
les populations dépendantes en majorité
d’activités agropastorales n’ont pas
suffisamment à manger», explique Midou Baba
Youssifi, le directeur des opérations
techniques au sein de l’ONG Karkara. Le
déficit de production est estimé à 30%.
Quant aux pâturages, ils sont quasiment
réduits à néant.
Même la réserve de Gadabedji et ses 200 km2,
dans la région de Maradi (sud du pays),
connue pour être le grenier fourrager du
Niger, a l’herbe rase. C’est là que Sani
Tambari, un pasteur, et les 36 membres de sa
famille sont venus s’établir après une
transhumance de deux mois. «On vient de la
région de Gouré, à 200 kilomètres. Je
pensais pouvoir trouver ici de quoi nourrir
mes bêtes mais vous voyez : j’ai tout
perdu», lâche-t-il. Derrière le grand chèche
noir qui recouvre son visage émacié, il fixe
le sol ou gît un cadavre de chèvre en
décomposition. «Plus des deux tiers de mon
troupeau est mort. J’observe, impuissant.
Rien qu’hier, il y a encore une vache qui
est partie.»
Crânes de chameaux. Sur les collines
clairsemées d’arbustes des abords de la
réserve, les carcasses de bêtes se comptent
par centaines. Çà et là, au détour des
huttes de fortune, des ossements de chèvres,
de moutons, d’ânes et parfois même des
crânes de chameaux, pourtant considérés
comme les animaux les plus résistants. Dans
les maigres points d’eau boueux, remplis par
les deux seules pluies de la saison, des
vaches squelettiques viennent s’abreuver
sous l’œil hagard des éleveurs. «C’est un
cercle vicieux, se désole Assadeck Alkabouss,
de l’Association pour la redynamisation de
l’élevage au Niger (Aren). Pour avoir de
quoi se nourrir, les gens sont contraints de
brader les bêtes fatiguées qu’il leur reste.
Une vache qui se négocie en temps normal
autour de 200 000 francs CFA [305 euros] se
vend au mieux 15 000 francs [23 euros],
explique-t-il. Comment voulez-vous que les
gens vivent ? Ils ne connaissent que
l’élevage. Leur vie est en danger.»
Premières victimes : les enfants. A
l’hôpital de Madarounfa, situé à une
trentaine de kilomètres de Maradi, le Centre
de récupération nutritionnelle intensif (Creni)
affiche complet. Aux urgences, la trentaine
de lit est occupée par de jeunes mères et
leurs bambins chétifs, au visage vieilli,
placés sous sonde.
Les cas critiques se multiplient. Déjà
supérieure aux seuils d’alerte de l’OMS
(10%) en 2009, la malnutrition aiguë a
franchi le seuil d’urgence en juin avec près
de 17% d’enfants touchés. «On a de plus en
plus d’admissions, confirme le docteur
Assoumana Missou. Sur les six premiers mois,
on a reçu deux fois plus d’enfants que
l’année dernière à la même période. Les gens
viennent ici en dernier recours, certains
enfants ne se nourrissent plus depuis trois
semaines. On arrive a en sauver la plupart,
mais il y a tous ceux qu’on ne voit pas et
qui perdent la vie sans qu’on le sache.»
Spéculation. Loin de nier la réalité des
difficultés, comme ce fut le cas en 2005
sous la présidence de Mamadou Tandja, les
autorités parlent désormais de «crise».
Depuis deux mois, des distributions
gratuites de vivres ont été organisées et
des ventes à prix modérés ont eu lieu dans
les localités les plus reculées. Par la voix
de son porte-parole, Mahaman Lawali Dan Dah,
la junte au pouvoir a également indiqué que
le pays célébrerait le cinquantenaire de
l’indépendance, le 3 août, sans activités
festives, pour donner priorité au combat
contre la faim. L’obsession alimentaire est
d’ailleurs telle que même le plus gros
opérateur téléphonique du Niger a lancé une
campagne publicitaire : l’achat de 750
francs CFA de crédit permet de gagner un sac
de mil de 50 kilos. Il n’empêche, si la
ressource n’a pas totalement disparue des
étals des marchés, elle reste inaccessible
pour la grande majorité de la population,
soumise qui plus est en temps de pénurie à
une spéculation sur les prix.
«On a mis en place des solutions d’urgence,
mais le problème est plus profond, estime
Eric-Alain Ategbo, chef du programme
nutrition au bureau de l’Unicef Niger. Bien
sur, il y a la question des pluies, mais la
qualité du système de santé doit aussi être
améliorée. Et surtout, le pays a une
fécondité extrêmement élevée.» Avec une
moyenne de sept enfants par femme, le Niger
a le taux le plus fort au monde.
Comment, dans ce contexte, nourrir une
population croissante quand les terres
cultivables et fourragères diminuent suite
aux sécheresses successives ? Pas évident.
D’autant que «la question de la natalité
reste taboue, confie une humanitaire sous
couvert de l’anonymat. Les gens préfèrent
souvent imputer le problème au changement
climatique.»
Libération 23/07/2010
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