Monsieur
Barreteau,
J’accuse
réception de votre invitation
au colloque que vous organisez les
9-10-11 novembre 2005 sur le thème
du métissage. Ma philosophie
du débat et de la fonction
sociale des intellectuels m’interdit,
je le regrette, d’y répondre.
Deux arguments suffiront pour justifier
cette résolution :
1/
La production et la diffusion des
idées, certes essentielles,
ne suffisent pas, je l’ai toujours
pensé, pour définir
la fonction intellectuelle. Il faut
nécessairement y ajouter une
autre dimension primordiale dans l’ordre
des valeurs, à savoir la responsabilité
morale par rapport aux idées
produites et diffusées ; autrement
dit, c’est un impératif
catégorique que de se préoccuper
des conduites que ces idées
peuvent induire et par conséquent
des valeurs qu’elles véhiculent
dans leur contenu comme dans leur
finalité. Et ceci vaut davantage
encore dans une société,
comme la nôtre, profondément
désorientée. Le prestige
dont peut être auréolé
tel ou tel intellectuel fait, il ne
faut pas se priver de le répéter,
que ses idées et les valeurs
qui s'y rattachent sont susceptibles
d’être relayées
et démultipliées sans
la distance critique nécessaire.
D’où l’exigence
sans cesse de débats contradictoires
et non de concerts de laudateurs.
La fascination face au prestige ou
à l’illusion de prestige
– renforcée par "
l’esprit de clocher " et
aussi par la démagogie politique
- conduit trop souvent à banaliser
l’inqualifiable sous le motif,
ô combien commode, de "
querelle de personnes " (autrement
dit sans enjeux engageant la responsabilité
de tous). Cette banalisation de la
vilenie est pleinement à l’œuvre
quand on prétend associer "
bourreaux " (au sens créole)
et " victime " dans un échange
intellectuel dont le sérieux
scientifique devrait, pense-t-on,
miraculeusement faire oublier, dans
une pseudo fraternité intellectuelle,
les " incidents malheureux "
qui ont conduit récemment à
la condamnation par les tribunaux
d’un " notable " d’une
secte universitaire martiniquaise
pour diffamation [diffusion par Email
et sous fausse signature d’accusations
de " pédophilie "
dans le but " d’assassiner
socialement " un contradicteur].
Cette banalisation est d’autant
plus coupable que ledit " notable
" a des antécédents
bien connus et qu’il continue
à sévir dans le même
registre, cette fois ci " planqué
", lâcheté oblige,
derrière une adresse Email
et sans signature (" alizes.newsfact@hotmail.com
").
2/
Pour ceux qui s’intéressent
un peu à l’histoire et
qui par conséquent ne se laissent
enfermer ni dans l’incantation
compulsive de la mémoire, ni
dans le ressentiment, il apparaît
de manière évidente
que le développement des pratiques
et des systèmes totalitaires
ou fascistes est indubitablement lié
à la capitulation des élites
intellectuelles (et aussi des classes
moyennes). Elite intellectuelle dont
la fonction de prescripteur social
n’est plus à démontrer.
Nous sommes en Martinique, quoiqu’en
dise les incrédules, dans une
configuration qui n’est pas
très éloignée
de celle d’Haïti pendant
la période Aristide : la démocratie
politique formelle occulte en effet,
de fait, la régression réelle
des pratiques et des rapports sociaux
dans la société civile
; régression qu’il faut
corréler avec la précarité
grandissante et l’aggravation
des inégalités. C’est
là un bon terreau pour le "
nationalisme communautaire "
rampant qui émerge dans notre
pays et dont les haïtiens et
les saint luciens font depuis peu
les frais. Un nationalisme extrême-
droitier et réactionnaire mais
encore honteux, qui avance par conséquent
camouflé à l’abri
du nombrilisme identitaire ambiant
; nombrilisme identitaire dont la
finalité est en réalité
le refoulement hors du champ de la
politique, de la réflexion
et de la recherche en sciences sociales
et en littérature de la question
sociale. La capitulation dont nous
parlons prend en la circonstance la
forme bien connue du cynisme. Un cynisme
qui consiste à inviter un personnage
que les tribunaux viennent de condamner
pour des pratiques absolument indignes
à disserter doctement sur le
métissage. Lequel métissage,
paradigme à la mode, est posé
par son " école "
de pensée (" la créolité
") comme une valeur (de même
que " l’aryanité
" en était une pour les
nazis) et non comme un fait qui plus
est d’une déconcertante
banalité. Les chinois avaient
raison de dire que le poisson pourrit
par la tête…
Salutations.
Serge HARPIN