Mœurs la bataille
des morales
Le consentement suffirait-il à
rendre licites tous les usages
du sexe, ou bien l'État doit-il
protéger les personnes contre
elles-mêmes?
SELON L'ARTICLE 227 DU CODE
PÉNAL FRANÇAIS, coucher avec un
(ou une] adolescent[e] de plus
de 15 ans et de moins de 18 ans
n'est, a priori, pas un délit
Sauf si l'acte comporte une
«tentative de corruption »,
c'est-à-dire ne se limite pas au
coït hétérosexuel standard. Tout
le reste peut valoir à l'adulte
(enfin, le majeur de 18 ans)
cinq ans de prison et 75000
euros d'amende, peines aggravées
depuis 1998 si le corrupteur a
eu recours à Internet pour
contacter sa victime. Voilà le
genre de disposition pénale qui
fait bondir la juriste Marcela
Lacub sur son stylo et dénoncer
la prétention des lois à dicter
les règles de la bonne
sexualité. Simple exemple, ce
cas illustre le débat sur les
mœurs qui, depuis quelques
années déjà, occupe les tribunes
de quotidiens et s'enrichit de
nouveaux épisodes chaque fois
qu'une affaire éclate ou qu'une
loi est modifiée. L'éventail des
sujets est large:
caractérisation du viol et du
harcèlement, répression de la
pédophilie et de la
prostitution, encadrement de la
pornographie, des pratiques
sadomasochistes, de
l'échangisme, du mariage
homosexuel, liste à laquelle on
peut ajouter divers aspects de
la procréation non standard
(fécondation sans sexualité,
mères porteuses, clonage].
ENTRE LE JUSTE ET L'OPPRESSION
Ces débats, en plus d'agiter
L'opinion et tes assemblées, se
sont élevés jusqu'aux sphères de
l'éthique et de la philosophie
morale. On y trouve au moins
deux camps opposés. Le premier
est « libéral », sinon
«libertaire», et part du
principe que la sexualité étant
désormais une pratique privée,
ni l'Etat ni la société n'ont à
imposer de normes en ces
matières. A une condition bien
sûr: le consentement des
personnes aptes à consentir. On
protégera donc les autres,
enfants et handicapés. Cela
paraît simple, mais c'est tout
le contraire qui est arrivé,
affirme Marcela Lacub dans son
Antimanuel d'éducation
sexuelle (Bréal, 2005): on a
fait de la sexualité «
quelque chose que l'État doit
protéger en chacun de nous
». D'où une inflation judiciaire
(aggravation des soupçons et des
peines) et policière (répression
du racolage) qui cache mal le
projet d'éradiquer les
comportements non standards.
L'argument des «bonnes mœurs»
a disparu, mais la privatisation
du sexe ne passe pas pour
autant.
Tel est également le regret du
philosophe Ruwen Ogien. Auteur
d'un premier texte sur ta
pornographie en 2003, R. Ogien a
livré en 2004 dans un exposé des
arguments étayant la «neutralité
morale» des usages du sexe (La
Panique morale, Grasset).
Premier point: en démocratie
libérale, ta morale ne doit pas
s'occuper de ce que chacun juge
bien ou mal. Seuls comptent te
«juste» [ce que l'on fait à
autrui] et le principe d'égalité
de tous devant tes normes. Que
dit cette «morale minimale»
sur la sexualité? Que bon nombre
de cas litigieux n'ont, en fait,
aucun enjeu moral. Exemple: la
prostitution ne doit pas être
confondue avec les mauvaises
pratiques (contrainte et
exploitation) favorisées par sa
clandestinité. En soi, le fait
d'échanger un service sexuel
contre de l'argent n'est ni
juste ni injuste. Chacun peut
trouver cela bien, indifférent,
indigne, nuisible à l'ordre ou
la famille: ce ne sont pas des
arguments recevables car ni ta
dignité, ni l'ordre ni ta
famille ne sont des personnes,
mais des conceptions du bien.
Donc ni l'État ni la société ne
devraient s'en mêler. De même
pour la pornographie, les
préférences sexuelles,
l'homoparentalité et le clonage:
ces pratiques n'ayant pas
d'enjeu moral intrinsèque, on ne
doit ni les promouvoir ni tes
interdire.
Face à ces positions
libertaires, les réactions ne
manquent pas. Laissons de côté
celles qui s'appuient sur des
convictions religieuses ou sur
des arguments médicaux,
psychologiques ou
anthropologiques ne concernant
que certains aspects
particuliers (la parentalité
homosexuelle, l'effet de la
pornographie, le machisme des
échangistes). Plus globalement,
les adversaires déclarés de la
morale minimale sont ceux qui,
même libéraux, dénoncent son
formalisme, sa définition
abstraite de la liberté. Une
fraction importante du courant
féministe combat en ce sens:
pour la sociologue Christine
Delphy, «ce n'est pas le sexe
qui crée le genre, mais
l'oppression, et le genre à son
tour crée le sexe anatomique
» [L'Ennemi principal, t.
II, Penser le genre,
Syllepse, 2001). La féminité
étant le produit d'une
domination concrète, le
consentement d'une femme est
toujours relatif, et le rapport
sexuel n'est jamais «neutre
»: il contient une part
d'oppression. Selon ses termes,
la prostitution n'est pas un
contrat, mais un viol consenti
contre de l'argent: dans ce cas,
la loi ne peut rester
indifférente.
La philosophe Michela Marzano,
quant à elle, mène une croisade
énergique, moins exclusivement
féministe, contre la morale du
consentement. Selon elle,
consentir n'exclut pas que nos
choix soient contraints par des
facteurs économiques, sociaux ou
affectifs. Ils peuvent être
aussi mal informés, et entraîner
une souffrance irréversible.
L'actrice de X a-t-elle vraiment
choisi d'être malmenée,
souillée, humiliée? La
prostituée a-t-elle vraiment
choisi de vendre son corps comme
un objet au premier venu? Selon
M. Marzano, L'autodétermination
n'est pas une notion
transparente, ni suffisante.
Pire même, le «droit à
l'autodétermination peut
renforcer l'oppression des plus
faibles et le pouvoir des plus
forts » (Je consens, donc
je suis, Puf, 2006). Le
consentement ne tient pas compte
de la situation et du vécu des
acteurs. La situation, c'est
qu'il y a des « forts » et des «
faibles ». Si le oui des faibles
suffit à rendre les faits
moralement acceptables, alors il
est facile pour les forts de
reproduire la situation, aussi
pénible soit-elle, En moins de
mots, la morale minimale est
impropre à combattre la
souffrance, la honte et la
misère acceptées: est-ce encore
une morale?
NICOLAS JOURNET
Sciences Humaines n° 178 S
Les éthiques
sexuelles
En deçà des lois, il y a les
normes que chacun d'entre nous
peut s'efforcer de suivre. C'est
ce que l'on appelle l'éthique
Or, en matière de sexualité, la
recherche d'une éthique non
dogmatique intéresse les
philosophes contemporains.
Certains, relisant Emmanuel
Kant, partent de ('idée que
l'acte sexuel ne saurait être
moralement bon qu'à certaines
conditions. Comment éviter, en
effet, de traiter son partenaire
comme un simple objet de
plaisir? Pour les uns (Man
Goldman, David Archard), c'est
la réciprocité et le souci du
plaisir procuré à l'autre qui
permettent de dépasser cet
obstacle. Dans la mesure où cela
dépend du vécu des partenaires,
cette thèse est nommée «internaliste».
Pour les autres, c'est la
situation qui compte [thèse «
externatiste »]. Dans sa version
minimale l'externalisme se
contente du consentement libre
et informé (Thomas Mappes), et
n'exclut pas toujours un léger
chantage économique ou affectif
(Jeffrie Murphy).
Dans sa version «étendue », l'exterinalisme
pose des conditions plus
serrées, et notamment le fait
que les rapports sexuels - même
limités au plaisir - ne sont
moralement défendables que si la
relation est un tant soit peu
durable et personnelle. Enfin
une troisième voie, dite «
synthétique », pose que la
sexualité contient une promesse
d'épanouissement interpersonnel
qui doit être exploitée de
manière optimale. Certaines
pratiques étant. selon Jerrold
Levinson, «sous-optimales» de ce
point de vue, elles sont moins
bonnes (zoophilie, nécrophilie,
fétichisme). Certains (Roger
Scrutton) y ajoutent
l'homosexualité, ce qui ne
manque pas de soulever des
discussions.
N.J.
À LIRE
«L'instrumentalisation
sexuelle et ce que l'on doit en
penser. Éthique sexuelle
internaliste et externaliste»
Alan Soble, Comprendre, n° 6,
2005.
« Les perversions sexuelles»
Jerrold Levinson, Comprendre, n°
6, 2005.