Les femmes luttent,
partout, individuellement pour
leur émancipation, ou
collectivement, dans une
multitude de réseaux, de
collectifs, pour leurs droits.
Pour garder leur emploi, obtenir
des crèches, s’assumer seules
quand elles en viennent à
divorcer, dénoncer un viol ou
des violences, vivre... Et dans
d’autres régions du globe, avec
quel courage, pour résister au
rouleau compresseur de lois
islamistes d’un autre âge, ou
pour sortir l’Afrique de son
lent naufrage. On en parle peu,
sauf, une fois par an, pour la
Journée internationale de ’la’
Femme. En évitant d’appeler ce 8
mars de son vrai nom : la
journée internationale "des
luttes des femmes".
Les femmes luttent, partout,
individuellement pour leur
émancipation, ou collectivement,
dans une multitude de réseaux,
de collectifs, pour leurs
droits. Pour garder leur emploi,
obtenir des crèches, s’assumer
seules quand elles en viennent à
divorcer, dénoncer un viol ou
des violences, vivre... Et dans
d’autres régions du globe, avec
quel courage, pour résister au
rouleau compresseur de lois
islamistes d’un autre âge, ou
pour sortir l’Afrique de son
lent naufrage. On en parle peu,
sauf, une fois par an, pour la
Journée internationale de ’la’
Femme. En évitant d’appeler ce 8
mars de son vrai nom : la
journée internationale "des
luttes des femmes".
Car de la Femme, en France, on
veut bien faire les louanges.
C’est d’une abstraction de bon
aloi. "Les droits de la Femme",
c’est inclus dans les droits de
l’HOMME. Mais les luttes, ces
"revendications" en veux-tu en
voilà, certains pensent que ce
sont des combats d’arrière
garde. Certes, des inégalités
demeurent, mais on compte sur la
"modernité" pour les réduire,
sur le progrès de la parité et
la montée des femmes aux plus
hautes fonctions. Et, pour le
reste, ou ce sont des questions
sociales, et les partis
politiques vont prendre le
relais, ou ce sont des questions
juridiques, violences, divorces,
et la justice s’en occupe.
Ainsi, dans la classe politique,
presque tout le monde se vante
d’être "féministe", ou plutôt
"un peu" féministe. C’est une
concession, comme les gens qui
assurent qu’ils ne sont pas
racistes. On est féministe, sans
s’encombrer de féminisme.
LA GUERRE
DES "NOUVEAUX FEMINISMES" ?
Mais cette concession même, dans
certains milieux branchés, n’est
plus de mise. Il est de bon ton
de proclamer que le féminisme de
nos grands mamans n’est plus
d’actualité. Les nouvelles
féministes sont des femmes
libérées, une ère nouvelle est
ouverte. La Femme est devenue
l’égale de l’Homme, à tel point
qu’aujourd’hui "l’un est
l’autre", selon Elisabeth
Badinter. Pire. Selon les thèses
de Marcela Iacub, en gagnant, au
siècle dernier, leur plus grande
bataille - le droit de décider
de leur maternité - les femmes
auraient dépouillé les hommes de
leur volonté d’engendrement.
Comme E. Badinter, Marcela Iacub
assène qu’en luttant contre les
viols, les violences sexistes et
le harcèlement sexuel, elles
auraient porté une ombre sur
l’érotisme qui a forcément une
composante de violence. Pour ces
"féministes" nouvelle vague, il
serait grand temps de redonner
confiance aux hommes
déstabilisés. Ces thèses ont les
faveurs de certains médias qui
ont toujours brocardé les luttes
féministes revendicatives,
assimilées à tort à une "guerre
des sexes", voire à des
conceptions moralistes
ringardes.
La plus grande critique qu’on
puisse faire à ces
intellectuelles est de nier les
réalités concrètes de
l’oppression qui continue de
peser sur l’immense majorité des
femmes. C’est un point de vue
élitiste. Mais, au-delà, c’est
la réalité sexuée qui est niée,
à tel point que Marcela Iacub
rêve que l’humanité pour se
reproduire n’ait plus besoin du
ventre des femmes, grâce à
l’avènement de l’utérus
artificiel. L’universalisme
abstrait atteint ici sa limite.
Un tel déni de la sexualité dans
sa fonction reproductive est
profondément contraire aux
aspirations féministes, qui sont
issues du vécu partagé des
femmes, dans toutes ses
dimensions.
Egalement loin des bonnes
vieilles luttes de terrain,
émerge, dans la même veine, un
"post-féminisme" représenté,
entre autres, par l’Américaine
Jane Butler ou la Française
Marie-Hélène Bourcier. Il
consiste essentiellement à
brouiller les repères
masculin/féminin, les sexes
n’étant que des constructions
sociales qu’il suffirait de
déconstruire pour retrouver
l’égalité originelle. Ce
"post-féminisme", sous le nom de
"Queer", dénonce les féministes
ancienne manière, en particulier
les lesbiennes féministes, qui
se battent contre le moulins à
vent de la domination masculine,
et les accuse de figer les
"différences" en revendiquant
des droits pour les femmes, au
lieu de jouer résolument le
registre de l’égalité et de la
plus totale subversion morale.
Ce mouvement de pensée trouve un
écho chez des jeunes qui aiment
jouer de leur allure androgyne,
mais aussi dans certains milieux
gais radicaux.
LA GUERRE
DES COLLECTIFS DE FEMMES ?
Les divergences qui frappent
aujourd’hui les collectifs
"féministes" - , avec l’appui,
il faut le dire, de certaines
organisations politiques - ont
pu être facilitées par toutes
ces incertitudes quant au
féminisme. Mais elles
participent surtout de certains
des clivages qui se sont
manifestées dans la période au
sein des partis de gauche et des
mouvements sociaux. Il y a
d’abord eu l’apparition très
médiatisée de Ni Putes ni
Soumises (NPNS). À l’origine,
une révolte parfaitement
féministe contre des violences
sexistes particulièrement
odieuses dans certaines
banlieues. Mais le fait même de
cantonner cette dénonciation aux
banlieues populaires et aux
Maghrébins, alors que les
violences sévissent dans tous
les milieux, focalise
l’attention sur une partie de la
population déjà fortement
stigmatisée. En outre, une
approche étroite des problèmes
limite la portée subversive de
ce féminisme. Tout ceci n’est
pas pour déplaire à
l’establishment et vaut à NPNS
la faveur des médias. On ne peut
nier l’intérêt et le féminisme
de ces luttes de terrain. Mais l
’évolution ultérieure de sa
direction dévoie le mouvement :
médiatisation et paillettes avec
obtention de subventions tout à
fait exceptionnelles, d’une
part, volonté d’hégémonie et
sectarisme de l’autre.
À l’opposé, se manifeste la
radicalisation de certaines
femmes issues justement de cette
population stigmatisée par NPNS :
des femmes musulmanes qui
revendiquent le droit de porter
le foulard, comme de ne pas le
porter. Deux collectifs, "Une
école pour toutes", et
"Féministes pour l’égalité"
portent certaines aspirations
égalitaristes de femmes
musulmanes voilées. Leur
présence dans la manifestation
du 8 mars 2005 a failli faire
voler en éclat le Collectif
national pour les droits des
femmes qui réunit de très
nombreuses composantes :
celles-ci se déchirent, et sont
elles-mêmes déchirées en leur
sein, par cette opposition
frontale entre le camp d’un
féminisme qui s’oppose au voile
comme signe de l’oppression des
femmes et à toute emprise
religieuse, et un féminisme
acceptant des démarches
différentes, y compris de la
part de musulmanes obéissant au
précepte du voile, mais luttant
pour leur droit à l’avortement
ou contre d’autres
manifestations du machisme.
Est-ce la guerre des
féminismes ? Des doctrines aussi
bien que des collectifs de
luttes ? Est-ce qu’un féminisme
efface l’autre ?
DES
OPPOSITIONS BINAIRES A DEPASSER
Faut-il rappeler que toujours le
féminisme a été multiple,
divisé ? Au tout début, les
suffragettes menant leur
bataille sur le plan civique
n’avaient pas grand chose à voir
avec les femmes luttant contre
le machisme syndical. Il
s’agissait pourtant des premiers
balbutiements du féminisme...
Puis, à la belle époque de son
jaillissement, on a vu
différentes approches : un
féminisme de luttes, marqué
fortement par les luttes de
classe, opposé à un féminisme du
"vécu" avec les groupes de
conscience ; puis, des doctrines
prenant corps, on a connu la
grande divergence entre les
"différentialistes" pour qui la
femme devait retrouver son
identité propre enfouie sous une
féminité fausse imposée par la
société, et les "universalistes"
qui se battaient pour obtenir
l’égalité, le plein accès aux
droits universels au même titre
que les hommes. Luttes
d’idéologies, mais aussi
d’organisations.
Plutôt que de se faire la
guerre, n’y a-t-il pas une
troisième voie, patiente, à
démêler ?
D’abord, face à ces collectifs
qui s’opposent. Ne faut-il pas
accepter que les démarches vers
le féminisme soient multiples, à
partir de vécus, d’expériences
différentes ? Et qu’elles soient
partielles, à partir de luttes
sur des aspects particuliers de
l’oppression subie ? Parmi les
collectifs extrêmement divers
qui coexistent, certains n’ont
qu’une vision encore réduite de
ce qu’exige la transformation
féministe de la société, alors
que d’autres pensent avoir
élaboré une pensée féministe
plus globale et radicale. Que
des groupes de femmes voilées se
disent féministes choquent
celles qui ont effectué des
ruptures profondes avec des
forces conservatrices et
oppressives pour les femmes, et
surtout celles qui désignent
l’Islam comme leur ennemi
principal parmi les religions.
Ont-elles jamais été aussi
fermées aux démarches
"féministes" de femmes
chrétiennes ? La lutte féministe
est entrée dans une phase
profonde de déchirement et de
questionnement, n’échappant pas
en cela à l’actuel malaise de
civilisation, à un brouillage
des repères. Les Verts, ayant
pris position contre la loi sur
les signes religieux
ostensibles, préfèrent la voie
de l’écoute et du dialogue. Il
leur semble que nul groupe ne
peut se croire seul porteur de
tout le féminisme. Dans une
période de grande incertitude,
mieux vaut ne pas brandir ses
certitudes et chercher les
moyens du dialogue. Exprimer des
désaccords doit-il conduire à
fermer les portes ?
Mais quel dialogue est-il
possible face aux doctrines
post-féministes ou du nouveau
féminisme qui en viennent à nier
ouvertement la domination
masculine ! La vision du
féminisme qui s’est peu à peu
dégagée d’un demi-siècle de
luttes en France, ce féminisme
"classique" - tel qu’il est
porté par le CNDF et par de
nombreuses chercheuses - a
l’immense mérite de vouloir
montrer comment toutes les
manifestations de la domination
masculine font système, comment
tout s’articule. C’est un peu
comme un nouveau paradigme, et
ce féminisme est en cela proche
de l’écologie politique qui a le
grand mérite d’articuler les
champs de luttes. Cependant,
outre que ce féminisme n’a pas
su encore s’enrichir de l’apport
de l’écologie politique, il lui
reste des champs de réflexion à
ouvrir, à se laisser interroger
par les pensées qui émergent.
Certes la démarche de ces
nouveaux féminismes est
erronée : vouloir abolir
l’inégalité par le seul
changement dans la façon de
penser l’identité hommes-femmes,
c’est nier les réalités et c’est
aussi ignorer les bases réelles
de cette hiérarchisation du
masculin-féminin. Elles ont deux
racines, indémêlables : la peur
du pouvoir procréateur des
femmes et l’appropriation de la
lignée par les hommes ;
l’exploitation domestique des
femmes avec le partage entre la
sphère privée et la sphère
publique. En France, le
féminisme "classique" s’est
surtout construit par rapport à
ce deuxième fondement : il y a
de telles urgences de luttes
concernant la position sociale
des femmes que la remise en
cause de nos propres
fonctionnements culturellement
intégrés est passée aux
oubliettes. Il y a aussi une
telle peur d’une approche
essentialiste, dès qu’on parle
des sexes, que l’on y réfléchit
peu. Il faudrait savoir marcher
sur ses deux jambes, cesser
d’opposer l’universalisme qui
veut qu’on soit d’une même
humanité, et la prise en compte
de clivages bien réels, vécus
dans nos corps, nos esprits,
soumis à la domination masculine
mais également à la réalité
biologique. Il ne convient pas
de nier celle-ci, mais de la
cerner pour ce qu’elle est, une
"petite différence" qui a de
grandes conséquences sociales.
ACTUALITÉ
DU FEMINISME
Le féminisme, s’il se montre
ouvert à ces deux champs, est en
réalité d’une actualité
étonnante. Il peut avoir un
apport particulier dans la
tension, si forte aujourd’hui,
entre l’universalisme et les
recherches identitaires qui, en
certains domaines, peuvent
verser dans le repli
communautariste : d’abord, il
permet d’articuler
l’émancipation individuelle et
le sens du collectif.
L’individuation, c’est-à-dire la
libération de l’individu, qui se
fait au sein de la lutte des
femmes est le fruit d’une lutte
personnelle portant sur soi, sur
ses propres conditionnements
(d’où l’intérêt des « groupes de
conscience » des débuts du
mouvement de femmes), tout
autant qu’une lutte collective
contre les manifestations
multiples de l’oppression. Le
désir d’émancipation,
d’autonomie, qui anime de
nombreuses femmes en dehors même
de toute lutte collective, n’est
en effet rendu possible que
grâce à des luttes collectives,
même si ce sont d’autres qui les
ont menées. Pour les féministes
tout spécialement,
l’émancipation personnelle s’est
très vite articulée au sens du
collectif : sens de la sororité,
de la solidarité active, une
solidarité transfrontière
(aucune femme ne sera libre tant
que certaines seront opprimées).
Mais ce sens du "collectif"
n’est pas un repli sur un groupe
identitaire. Rechercher son
identité, c’est se demander "qui
suis-je ?" "qu’est-ce que je
veux", cela ne signifie pas
chercher à se loger dans une
catégorie, même dans l’ensemble
"femmes" qui est plus qu’une
catégorie. Même regroupées en
tant que femmes, de par la
multiplicité de leurs luttes,
les femmes prennent conscience
d’avoir une multitude
d’identités qui se cumulent :
situation sociale, âge,
orientation sexuelle, couleur de
la peau, handicap, région
d’origine, etc... Mais que sont
ces "identités" ? Ne sont-elles
pas aussi, pour beaucoup,
désignées par une système de
discriminations, des
étiquettes ? Les luttes, du
coup, ne se font pas par rapport
à une « identité », ni même à
une multiplicité d’identités,
mais contre des réalités
sociales opprimantes, des normes
à abattre. C’est la division
figée et normative du féminin et
du masculin qu’il est, très
vite, apparue nécessaire de
combattre. Il ne s’agit pas pour
les femmes d’être comme les
hommes, mais bien d’en finir
avec cette division des rôles
hommes/femmes, qui n’a de sens
que pour les inférioriser. Et,
dans la foulée, d’en finir avec
toutes les catégorisations et
hiérarchisations. Une
émancipation individuelle et
collective, bien loin de tout
repli communautariste et
identitaire.
Enfin, les luttes des femmes
appellent à une autre humanité :
l’homme est aussi appelé à
changer, bousculé par elles.
Elles sont tout à la fois luttes
pour la transformation des
rapports interpersonnels entre
les femmes et les hommes, et
porteuses d’un projet collectif
pour toute l’humanité, porteuses
d’universel. On est bien loin
d’une stérile "guerre des
sexes".
Le 8 mars est bien la journée
des luttes des femmes. Et c’est
aux luttes des femmes de tous
horizons d’irriguer sans cesse
la pensée féministe, de l’aider
à s’approfondir, afin qu’elle ne
devienne jamais une idéologie
figée. Le débat est essentiel,
la confrontation avec la société
telle qu’elle est, dans toute sa
diversité, non telle qu’on la
voudrait.
Francine
Comte, le 8
mars 2006