L’IMPUDEUR
Par André
LUCRECE
Je
suis comme Raphaël CONFIANT. Je
n’aime pas qu’on s’en prenne à mon
peuple. Nourri à l’humanisme de mon
grand-père, l’historien Jules
LUCRECE, et aux valeurs morales
transmises par mon père, toute
injustice, contre une personne ou
contre quelque peuple que ce soit,
blesse ma conscience et me projette
comme frère de cette personne ou de
ce peuple.
Or, disons-le
tout net, le lynchage médiatique que
subit depuis quelques temps
l’écrivain Raphaël CONFIANT est
injuste et inacceptable. Et cette
lapidation fait, pour moi, de lui un
frère.
Les diatribes
injustes et caricaturales qui le
visent, bien entendu, n’abordent pas
non plus les problèmes de fond.
Elles sont d’ailleurs le reflet de
petits intégrismes, qui ont bien
compris comment fonctionne le
système médiatique de ce pays et qui
en font un usage immodéré et
impudique.
La crise de
la conscience occidentale
aujourd’hui.
Le problème qui
se manifeste, en toile de fond de
cette polémique, est bien la crise
de la conscience occidentale, et
singulièrement européenne,
aujourd’hui.
Cette crise,
faite tout à la fois d’immobilisme,
de grande tolérance et de complicité
avec un racisme et un antisémitisme,
qui s’engraissent de jour en jour en
occident, est flagrante.
On peut en
effet distinguer :
-
un racisme
populaire qui se manifeste par
des cris de singes sur les
terrains d’Europe, par la
structuration mentale et
spatiale, par exemple, d’un
stade comme le Parc des princes
à Paris ou du Stade de Rome, qui
depuis longtemps fertilisent un
antisémitisme et un racisme
contre lequel on n’a quasiment
rien fait
-
un racisme
ordinaire avec des obstacles
dressés contre nègres et
maghrébins s’agissant de l’accès
à l’emploi, de l’accès au
logement ou de l’accès aux
boites de nuit
-
un racisme
médiatique, certes plus
sournois, mais indiscutable, il
suffit pour s’en convaincre de
lire la presse ou de regarder la
télévision française, l’accès à
ces media, même pour
l’expression de nos points de
vue ou de nos créations, étant
quasiment fermé
-
un racisme
institutionnel qui s’est traduit
par la tentative d’instaurer en
France la fameuse loi vantant
les bienfaits de la colonisation
-
un racisme
intellectualo-mondain dont
FINKIELKRAUT n’est que le
portefaix et le faquin, lui qui
exerce son mépris envers les
Antillais et les jeunes de
banlieue dont la révolte est
selon lui « une
révolte à caractère
ethnico-religieux.
».
Et on aurait
tord de croire que FINKIELKRAUT est
un cas isolé quand on voit les
justifications et les soutiens
portés par BRUCKNER et FERRY (oui !
l’ancien ministre de l’éducation
nationale !) à FINKIELKRAUT.
Donc, au lieu
de voir le XXIe siècle s’ouvrir en
Occident sur une pensée résolument
« décoloniale », on voit resurgir au
contraire les concepts de race et de
choc des cultures qui trahissent la
volonté de l’Occident d’imposer au
monde son idéologie, sa façon de
vivre et de penser.
Je plains en
particulier cette Europe - qui
pourtant dans ses discours a laissé
percevoir de grands espoirs - si
elle doit se construire sur une
telle inconscience de son
ethnocentrisme, car elle risque de
pousser des communautés au repli sur
soi et aux extrêmes.
Je lui rappelle
le prémonitoire point de vue de
SARTRE : « Nous voilà finis, nos
victoires, le ventre en l’air,
laissent voir leurs entrailles,
notre défaite secrète. » (…) « Nous
ne pouvons plus compter sur le
privilège de notre couleur, de notre
race, de nos techniques… »
La conscience
occidentale ne s’est malheureusement
pas imprégnée de la conscience
sartrienne.
L’impudeur
des donneurs de leçons
Des questions
d’abord.
Qui, parmi les
donneurs de leçons de circonstance,
a pris sa plume pour répondre à
FINKIELKRAUT ? Qui, parmi les grands
névrosés de la morale, a mobilisé
les sommités philosophiques pour
rappeler à FINKIELKRAUT quelques
valeurs enseignées par la
philosophie ? Qui, parmi les grands
spécialistes des Hauts comités, des
Comités de réflexions, des Comités
pour la mémoire, les grands
spécialistes des missions, lesquels
montrés par la télévision
s’esbaudissaient pitoyablement à
l’Elysée et à Matignon, a élevé des
protestations contre les propos de
FINKIELKRAUT ?
Tous muets et
infructueux.
Or, ce que
disait FINKIELKRAUT n’était pas
rien.
-
Les
Antillais sont des assistés.
-
Les
Antilles filent un mauvais coton
idéologique.
-
« …on nous
dit que l’équipe de France est
adorée par tous parce qu’elle
est "black blanc beur", en fait
aujourd’hui elle est "black
black black" ce qui fait ricaner
toute l’Europe. »
Il y a surtout
le fait que FINKIELKRAUT oppose les
souffrances et les hiérarchise :
« …je n’ai rien à redire, dit-il, à
l’enseignement de l’esclavage et de
la colonisation. Mais cela n’a rien
à voir avec l’extermination des
Juifs par les nazis. C’est tout
autre chose. » (Propos tenus le 6
mars 2005, entre 18h30 et 19h30, sur
Radio Shalom).
Et même quand,
devant les protestations,
FINKIELKRAUT cherche à se dédouaner,
il se ridiculise par son ignorance
des Antilles et son inculture :
« J’ai lu, dit-il, avec enthousiasme
les (sic) Cahiers (sic) du (sic)
retour au pays natal d’Aimé
Césaire ».
Faut-il
rappeler que les propos de
FINKIELKRAUT l’ont conduit devant
les tribunaux à l’initiative du
COFFAD (Collectif des Filles et des
Fils d’Africains Déportés) dont
l’avocat précisait « C’est très
important d’obtenir une condamnation
car Alain FINKIELKRAUT est considéré
comme un intellectuel, philosophe
qui plus est, et qu’il est très
médiatique, il a de l’influence, on
le voit partout. Il est invité sur
tous les plateaux de télévision et
également à la radio. »
Qui donc, parmi
les donneurs de leçons, s’est joint
à ces protestations ? Quand Raphaël
CONFIANT, lui, a répondu à
FINKIELKRAUT.
C’est cette impudeur qui me choque,
cette absence de retenue quand on
n’a pas pris soin de balayer devant
sa porte.
Et puis alors,
quand bien même on aurait des
divergences de vue avec Raphaël
CONFIANT (et il m’arrive d’en
avoir), pourquoi ne pas lui
appliquer, au contraire de
l’impudeur agressive, le principe de
la conscience calme qui est la
mienne en toutes circonstances : la
discussion de ses points de vue dans
un esprit de fraternité ?
Qu’est-ce que
c’est, dans un pays de 1000 km2 et
de 400 000 habitants, que cette
pratique intégriste qui consiste à
lancer des condamnations depuis son
quartier général ? Cette pratique,
je l’avais analysée dans mon livre
Souffrance et jouissance aux
Antilles et caractérisée comme
étant L’insupportabilité,
c’est-à-dire cette tension qui,
devant le point de vue de l’autre,
produit quelque chose d’insociable
qui va de l’agacement à la rage.
Pourquoi, dans
un pays comme le nôtre, multiplier
les tribus et les nations sur la
base de simples divergences de vue
et chercher à diaboliser l’autre ?
Comme cette
chose énoncée aussi irresponsable
que grave : « Raphaël CONFIANT
antisémite ». Cela me rappelle les
attaques contre Nietzsche accusé de
fascisme, lui Nietzsche qui disait
« Ne fréquenter personne qui soit
mêlée à cette fumisterie éhontée des
races. »
Ce qui fait
qu’en face de moi, je n’ai toujours
qu’un Homme, et c’est
fraternellement immense. Pas un
Juif, pas un Nègre, pas un Hindou,
pas quelqu’un défini par son origine
ou sa religion. Toujours un Homme.
André LUCRECE,
Ecrivain