L'écrivain
martiniquais Raphaël Confiant a
décidé d'apporter son appui à
l'humoriste Dieudonné. Il ne
s'agit pas d'une simple
déclaration, mais d'un texte qui
circule sur Internet*. Et
la polémique grandit très vite
aux Antilles. S'agit-il d'un
soutien mûrement réfléchi ? D'un
dérapage du romancier à succès ?
L'objet de la
querelle est simple : Raphaël
Confiant, 55 ans, universitaire
et romancier publié notamment
chez Gallimard, donne à sa
manière quitus intellectuel à
l'humoriste après son récent
passage au rassemblement du
Front national, le 11 novembre.
Dieudonné s'était attardé entre
les stands de la fête du FN,
mettant en avant un point commun
entre lui et Jean-Marie Le Pen :
"Tous deux nous avons connu
une diabolisation extrême."
Raphaël
Confiant s'estime en droit de
justifier l'apparition à la fête
Bleu-blanc-rouge de celui chez
qui il croit déceler une double
souffrance : "L'une liée à sa
personne, à son être métis (père
africain, mère blanche) ;
l'autre liée à ces gens qu'il
est interdit de nommer (il a été
partenaire de scène de l'un
d'eux pendant une dizaine
d'années (Elie Semoun))
et que dans ce papier je
désignerai donc sous le vocable
d'Innommables."
Une fois ce
mot lâché, plus rien n'arrête le
romancier. Mais c'est bien sûr
ce qualificatif d'"innommable"
qui fait bondir d'indignation
ses pairs et anciens amis.
Pierre Pinalie, métropolitain
vivant de longue date en
Martinique, militant du créole
aux côtés de Confiant, est l'un
d'eux. C'est en réponse à l'un
de ses textes que l'écrivain a
réagi, le traitant au passage
systématiquement de "petit
Blanc". Alors que Raphaël
Confiant se refuse à utiliser le
mot "juif", Pierre Pinalie
rétorque : "Aucune loi
n'interdit de prononcer ou
d'écrire le mot "juif" et il est
assez abject d'employer
l'adjectif "innommables" pour
désigner les membres de cette
communauté ! En effet, si le
premier sens du mot convient
pour ce qui ne peut pas être
nommé, l'usage habituel
correspond à ce qui est trop bas
ou trop vil pour être prononcé.
Il faut donc être vraiment bas
et honteusement vil pour jouer
sur les mots en utilisant
"innommables" à propos des
juifs."
De son côté,
Pascal Vaillant, linguiste à
l'université des Antilles et de
la Guyane, ancien membre du
Gerec, le Groupe d'étude et de
recherche en espace créolophone,
codirigé par M. Confiant,
termine ainsi sa réplique à son
ancien compagnon : "Lorsque
Raphaël Confiant répond à un
discours argumenté, il y répond
en essayant de traîner le débat
dans la fange, car c'est le seul
endroit où il se sent bien. Et
c'est naturellement le seul
endroit, pour un homme honnête,
où le débat ne peut plus avoir
lieu. Il est donc clos
d'avance."
Raphaël
Confiant n'avait pas soutenu
Dieudonné en mars 2005. A
l'époque, l'humoriste s'était
fait agresser sur un parking, à
Fort-de-France, par quatre
hommes de confession juive qui
voulaient le punir pour ses
déclarations du genre : "Les
juifs, c'est une secte, une
escroquerie, c'est une des plus
graves parce que c'est la
première."
Dieudonné
n'avait pas été blessé mais
l'émotion avait été forte et le
grand poète Aimé Césaire l'avait
reçu. Le vieux sage lui avait
rappelé son souhait "que nos
spécificités alimentent
l'Universel, et non le
particularisme ou le
communautarisme", mais c'est
l'image des deux hommes dans les
bras l'un de l'autre qui était
restée. Beaucoup d'autres
personnalités antillaises
étaient venues réconforter et
soutenir l'humoriste.
La
radicalisation de Raphaël
Confiant ne s'inscrit pas dans
ce contexte. Cela fait un
certain temps qu'il intervient
sur Internet, lance ses attaques
auprès de ses amis tout en
désirant limiter le débat à la
sphère "martinico-martiniquaise",
selon son expression. Sa plus
récente victime a été, à
l'occasion la Coupe du monde de
football et déjà dans un
courriel, le journaliste et
essayiste Serge Bilé, né en Côte
d'Ivoire, en poste à
Télé-Martinique. Ce dernier
avait écrit dans Le Nouvel
Observateur à propos de la
fierté des Antillais chantant
Allez les bleus. Confiant, né
dans le nord atlantique de
l'île, n'avait pas apprécié. Il
avait répliqué avec violence :
"Tout étranger qui se mue en
agent de la francisation et du
colonialisme français,
c'est-à-dire en destructeur de
notre langue et de notre culture
martiniquaises, en clair de
notre identité, ne devra pas
s'étonner d'être traité en
adversaire par ceux qui se
battent pour que la Martinique
devienne enfin libre, cela en
accord avec les règlements du
Comité de décolonisation de
l'ONU. Si vous voulez jouer au
Nègre à Blanc, au Nègre français
ou au Français noir, c'est votre
problème, mais allez le faire en
Afrique ! Ici, nous sommes des
Martiniquais, des Antillais, des
Caribéens, des Créoles et rien
d'autre !"
Une réplique
restée pour l'instant sans
réplique. Serge Bilé s'interdit
encore tout commentaire, sauf à
rappeler qu'il avait parlé de
"guerre des cons" à laquelle
il n'entendait naturellement pas
participer. Autre exemple du
combat de l'écrivain
martiniquais : au lendemain des
attentats du 11-Septembre aux
Etats-Unis, dans une tribune de
l'hebdomadaire Antilla, il avait
pris ses distances avec les
critiques contre le leader du
réseau Al-Qaida, Oussama Ben
Laden, traité de "salaud,
d'assassin, sans aucun sens des
droits de l'homme" - pour
ajouter aussitôt :
"Christophe Colomb, par contre,
était un vrai humaniste."
Raphaël
Confiant a publié, en 1993, un
pamphlet contre Aimé Césaire,
Une traversée paradoxale du
siècle, dont il dénonçait
l'échec, évoquant sa propre
"passion déçue". Il était
alors le fils rebelle de celui
qu'on surnomme le "nègre
fondamental". Son nom était
inséparable de celui de
l'écrivain Patrick Chamoiseau,
auteur de Texaco, roman
couronné par le prix Goncourt en
1992.
Et depuis ?
Chamoiseau laisse dire ceux qui
évoquent une rupture entre lui
et son ancien camarade. Et
Confiant ? Il traite avec mépris
ses détracteurs,
"épiphénomènes" qu'il oppose
à tous ceux qui lui envoient des
courriels approbateurs, lui
disant qu'il a raison.
Interpellé
cette semaine par un internaute,
il conclut sa réponse par cette
démonstration : "S'agissant
du racisme européen, pourquoi
faut-il 100 % de "sang blanc"
pour être blanc alors qu'il
suffit d'1 % de "sang noir" pour
être noir ? Qui a instauré cette
arithmétique surréalisto-raciste
? Pourquoi aucun intellectuel
euro-américain ne la dénonce et
pourquoi tous continuent à
appeler "Noir" toute personne
qui a du "sang noir" ? Les mères
de Yannick Noah, de Harlem
Désir, de Dieudonné et de
milliers d'autres sont blanches
pourtant ! Bref, il y aurait
tant à dire. Ce monde est
désespérant."
Désespérant,
Confiant ? Il se trouvera bien
un jour quelqu'un pour qualifier
ses écrits d'"innommables".
En attendant, les élites et les
élus martiniquais observent un
silence total, comme si la
violence de la polémique n'était
pas arrivée jusqu'à eux.